Chaïm Weizmann est né en 1874 à Motol - un petit shtetl (bourgade) isolé situé dans une région marécageuse et terne, à quarante kilomètres de Pinsk. Troisième de douze enfants, Weizmann grandit dans une famille animée, imprégnée de tradition juive. C'est un enseignant du cheder (école primaire) qui l'initia aux sciences naturelles en les introduisant subrepticement aux côtés des études juives. Weizmann quitta la maison à l'âge de onze ans pour être interne au lycée de Pinsk - une démarche rare à l'époque.
A l'âge de 18 ans, ses aptitudes pour la science le conduisirent en Allemagne où il étudia la biochimie dans l'un des établissements scientifiques les plus prestigieux d'Europe - l'Ecole polytechnique de Berlin. C'est dans cette ville qu'il fréquenta pour la première fois les cercles intellectuels sionistes et qu'il adhéra aux idées d'Ahad Haam - une forme de "sionisme spirituel" qui soutenait que la Palestine devait constituer un centre spirituel pour le judaïsme. Cette philosophie devait inciter Weizmann à défendre l'idée d'une Université juive à Jérusalem. Par la suite, il fut influencé par le "sionisme politique" de Théodore Herzl, qui mettait l'accent sur l'obtention d'une charte internationale en faveur du peuplement juif de la Palestine. Weizmann devint un membre actif, puis une personnalité-clé du mouvement sioniste - durant toute une vie caractérisée par des relations complexes, et parfois orageuses, avec des sionistes moins modérés.
En 1901, Weizmann reçut son doctorat de l'Université de Fribourg en Suisse, et commença sa carrière universitaire à Genève. Dès lors, Chaïm Weizmann répartit sa vie entre une féconde carrière scientifique et une très intense activité sioniste.
Weizmann se montra critique à l'égard de Herzl qui privilégiait les formes extérieures de la diplomatie en tant que moyen de réaliser les objectifs du sionisme, qualifiant ces efforts de "naïfs et voués à l'échec". Le sionisme, estimait-il, ne pouvait reposer seulement sur la stature politique individuelle de quelques personnalités introduites dans les cours d'Europe ; il devait se fonder sur le développement d'institutions culturelles, éducatives et sociales dans la patrie juive, dans le cadre de l'édification concrète d'un Etat.
En 1904, Weizmann quitta Genève pour l'Angleterre où il poursuivit sa longue carrière de chercheur à l'Université de Manchester, mêlée au militantisme sioniste en Angleterre. Son approche empirique le conduisit à épouser un sionisme fondé sur une synthèse entre l'activité diplomatique et l'activité de peuplement. Il soulignait que même si l'on parvenait à obtenir une charte en faveur du peuplement en Palestine, elle serait sans effets si elle ne pouvait compter sur une société juive en émergence, enracinée dans la terre de Palestine. Bien que n'étant pas socialiste, Weizmann soutenait vigoureusement la forme de peuplement collectiviste (le kibboutz).
Afin de gagner des sympathies pour les aspirations juives du retour à Sion, Weizmann commença à cultiver les contacts avec les membres du gouvernement britannique, les "décideurs" de l'époque. Sa diplomatie personnelle se caractérisait par un esprit raffiné et une faculté intuitive pour présenter la cause sioniste en des termes qui trouvaient un écho chez son interlocuteur - qu'il s'agisse d'un aristocrate anglais ou d'un juif du shtetl. Ainsi, en 1906, lorsque Lord Balfour, perplexe, l'interrogea sur le rejet par les sionistes du programme de l'Ouganda, Weizmann - qui s'était opposé à la proposition du sixième Congrès sioniste (1903) d'établir provisoirement les juifs d'Europe de l'Est en détresse en Ouganda - demanda à l'homme politique britannique "s'il échangerait Londres contre Paris", en rappelant que "Jérusalem était déjà juive lorsque Londres n'était qu'un marécage".
En 1916 - au milieu de la Première Guerre mondiale - Weizmann, qui effectuait des recherches en chimie à l'Université de Manchester, découvrit un procédé pour synthétiser l'acétone, un solvant utilisé dans les usines de munitions. Ses contacts avec la société de Manchester et son inspection de la production de masse de l'acétone synthétique pour les Alliés lui ouvrirent les portes des milieux gouvernementaux britanniques où il continua à se faire le porte-parole éloquent du sionisme. Les redevances de son brevet sur l'acétone apportèrent au scientifique juif la sécurité et l'indépendance financières - c'est-à-dire à la fois le confort matériel et la possibilité de se consacrer sans rémunération au sionisme, en assumant notamment la présidence du mouvement sioniste.
Weizmann avait une physionomie marquante - lourde tête chauve, profonds yeux perçants, rehaussés par une moustache et un bouc soignés - dont la présence et l'éloquence produisaient un impact durable. Lord Balfour commenta une fois, laconiquement, que "le Dr Weizmann aurait pu charmer un oiseau et lui faire quitter son arbre".
Lorsque Lloyd George, alors ministre des Munitions, fut nommé premier ministre et Arthur Balfour ministre des Affaires étrangères, les années de persuasion et de "sensibilisation" persévérante en faveur du sionisme jouèrent un rôle décisif dans la décision de la Grande-Bretagne de promulguer la Déclaration Balfour. Une rare conjonction des intérêts stratégiques juifs et britanniques, et l'empathie personnelle pour le Dr Weizmann et sa cause - fruit de huit années de ce qu'on appellerait aujourd'hui des "relations publiques" - aboutirent à ce document, approuvé le 2 novembre 1917 par le gouvernement britannique, et qui proclamait sa sympathie pour les objectifs du sionisme en Palestine.
Informant Weizmann de la décision, Lord Mark Sykes, ministre de la guerre du Cabinet, déclara : "Dr Weizmann - c'est un garçon !" De fait, ce document marquant, qui mènera à l'octroi d'un mandat britannique sur la Palestine par la Société des nations, fut une étape décisive de la naissance d'un Etat juif, et fut considéré comme la réalisation la plus remarquable de Chaïm Weizmann.
En 1918, Weizmann fut chargé de diriger la commission sioniste envoyée par la Grande-Bretagne en Palestine pour étudier le développement du pays. Il tenta également de parvenir à une coopération et à des relations pacifiques avec les Arabes qui, estimait-il, trouveraient un avantage économique dans l'entreprise sioniste. Weizmann rencontra l'émir Feisal, alors le dirigeant incontesté du nationalisme arabe naissant. Faisal promit de reconnatre les objectifs sionistes en Palestine pour autant que les objectifs du nationalisme arabe seraient atteints en Irak et en Syrie. Malheureusement, cet accord fut de courte durée.
La même année, Weizmann assista à la pose de la première pierre de l'Université hébraïque de Jérusalem et, en 1919, dirigea la délégation sioniste à la Conférence de la Paix à Versailles. Sa plaidoirie en faveur de la reconnaissance internationale de la déclaration Balfour fut entendue : en 1922, la Société des nations accorda à la Grande-Bretagne le Mandat sur la Palestine, au moyen d'un document qui mentionnait le lien historique entre le peuple juif et la Palestine.
En 1920, Weizmann fut élu président de l'Organisation sioniste mondiale. Il souligna qu'un "Etat ne pouvait pas être créé par décret" ; les sionistes, pensait-il, devaient porter leurs efforts également sur le peuplement du pays et les pouvoirs de la science pour bâtir une "nouvelle société juive". En 1924, Weizmann irrita considérablement les sionistes polonais en proclamant : "Nous ne voulons pas édifier notre Foyer national sur le modèle de Dezika et Neleviki" (quartiers commerciaux juifs de Varsovie) ; il était cependant très admiré, voire adulé, par les masses juives qui voyaient en lui l'éloquent porte-parole de leurs aspirations.
Pendant les deux décennies suivantes, Weizmann réussit à élargir le soutien en faveur du mouvement sioniste et à inclure des non-sionistes dans la collecte de fonds en Occident pour la poursuite du peuplement juif, grâce à la création du Kéren Hayessod, l'instrument financier du mouvement sioniste.
Sa ligne fut par la suite remise en question à la fois par les sionistes américains qui s'interrogeaient sur la nécessité d'un peuplement juif organisé et sur les implications concrètes de la Déclaration Balfour, et plus tard, par le courant révisionniste au sein du sionisme, opposé à sa politique modérée à l'égard de la Grande-Bretagne ; son programme sioniste associant "diplomatie et activités de peuplement" demeura cependant l'approche du courant sioniste général et de l'ensemble de ses institutions.
Poursuivant son travail scientifique, au début des années 1930, Weizmann posa les fondations de l'Institut Daniel Sieff à Rehovot, aujourd'hui rebaptisé Institut scientifique Weizmann. En 1937, Weizmann s'installa à Rehovot, continuant à s'exprimer en faveur de la cause sioniste à travers le monde, tout en étant éclipsé par ceux qui s'opposaient à sa politique modérée et pro-britannique.
Malgré les changements de la politique anglaise après les émeutes arabes de 1921, 1929 et 1936-39, changements qui aboutirent en 1939 à la promulgation du Livre Blanc limitant strictement l'immigration juive et l'acquisition de terres, Weizmann pensait que s'aliéner le soutien britannique constituerait une erreur stratégique et saperait les intérêts sionistes ; il fallait, selon lui, faire changer la politique du Royaume-Uni par la persuasion et non par la confrontation. S'adressant à la Commission Peel en 1937, Weizmann déclara : "Il y a dans cette partie du monde [l'Europe] 6 000 0000 de personnes... pour lesquelles le monde est divisé en des endroits où ils peuvent vivre et en des endroits où ils ne peuvent pas s'installer". Le message était clair. La politique anglaise demeura cependant inchangée et ses implications furent tragiques. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les terribles dimensions de la tragédie qui s'était abattue sur le judaïsme européen étaient patentes ; mais les Britanniques n'étaient toujours pas prêts à admettre les réfugiés juifs en Palestine.
L'adoption par Weizmann du "gradualisme" fut symboliquement illustrée par un incident survenu au Kibboutz Houlda. Arrivant plusieurs heures après l'heure prévue, le dirigeant sioniste expliqua ainsi son retard : "Le wagon sioniste roule lentement". En 1946, à l'âge de 72 ans, Weizmann essuya un vote de défiance lors du congrès sioniste d'après-guerre. Par déférence pour sa personne, le poste de président ne fut pas pourvu. D'autres dirigeants sionistes, avec à leur tête David Ben-Gourion, prêts à la confrontation avec la Grande-Bretagne, assumèrent le rôle principal dans les affaires sionistes.