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Lart juif à Bezalel
Muli Ben Sasson
Quand nous contemplons un objet de valeur artistique avérée, nous ne sommes pas toujours conscients de ses précédents dans la chaîne des traditions plastiques et picturales qui lont inspiré, des techniques qui président à sa facture, du signifiant quil implique. Souvent aussi, lobjet est porteur dinterprétations variées, voire divergentes. Parfois, il fait référence à une vieille légende qui sest, au cours du temps, cristallisée en mythe et a suscité une tradition artistique qui lui est propre.
Au fil du temps et des générations, les objets rituels juifs sont le reflet du vécu de leurs propriétaires, disparaissent ou refont surface. Ils subissent linfluence de lenvironnement et de la période au cours de laquelle ils ont été créés. Empruntant abondamment à leur environnement géographique, ils intègrent des éléments étrangers dont ils adaptent les formes et les fonctions au rituel et aux préceptes de la tradition juive. Un objet de culte nest pas simplement un vestige archéologique reproduit pour en renouveler lusage ; il nest pas davantage un item folklorique ou esthétique. Il dépasse le propos de la simple recherche anthropologique. Sans être systématiquement utilisé quotidiennement, il fait toutefois partie intégrante du style de vie et des exigences rituelles du judaïsme. Des objets de culte, il en existe beaucoup, allant du fonctionnel au rhétorique. Leur valeur esthétique couvre toute la gamme de la production artisanale et artistique, depuis les objets bon marché produits en masse jusquaux créations précieuses et originales, en passant par toutes les étapes qui séparent le kitsch du sublime. Juxtaposition de la foi et de lart, objets à finalité rituelle tout en exprimant le talent de lartiste, ils sont inspirés par la croyance et par linspiration créatrice de leurs concepteurs.
En dépit de lévolution de la tradition juive au fil du temps, celle-ci a toujours exigé la présence dexpressions tangibles de la foi sous la forme dobjets rituels. Pour mieux satisfaire cette exigence, la tradition a même encouragé les artistes à sinvestir à la production de ces objets. Le judaïsme a fait de larges emprunts à lenvironnement culturel et artistique dans lequel les communautés juives évoluaient à certaines périodes et en adapta les expressions à ses besoins rituels spécifiques. A mesure des changements intervenus dans la nature des objets de culte, se produisaient des mutations dans les attitudes présidant à leur conception. La loi juive - la halakha - ne fournit pas de détails précis sur la facture des objets de culte, ce qui évite de les cantonner à une forme, un matériau et une taille donnés en idéalisant leur finalité de façon rigide. Chose qui aurait investi ces objets de propriétés quasiment magiques, ce que la halakha tend précisément à limiter, voire à proscrire. Certains préceptes définis président à la configuration plastique des objets de culte, mais la halakha sest toujours avérée favorable à loriginalité et aux innovations techniques. Dans la tradition juive en effet, les objets de culte ne sont pas une fin en soi, ils sont les vecteurs du message divin et des commandements, les mitsvot. Ce sont toutefois leurs qualités esthétiques qui ont toujours attiré les collectionneurs et les amateurs dart, dautant que les objets de culte sont de surcroît investis dune dimension particulière : le renouveau de lidentité artistique nationale. Le souci esthétique dans le rituel sinscrit dans la quête religieuse du hiddour mitsva (lembellissement du commandement).

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Izzika Gaon : objets en verre soufflé pour la Havdala (cérémonie marquant la fin du Chabbat), 1997
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Noga Ashkenazi : Menora, (chandelier) de Hannouka, 1996
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Sari Yishak Srulovitch : Menora, 1989
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Israël Dahan et Benny Bronstein : boîte à Etrog (cédrat) pour la fête de Souccot, 1998
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Vered Tamari-Catz : Mezouzot, (étuis contenant un petit rouleau de parchemin, fixés sur le montant droit des portes des maisons juives), 1992
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Zelig Segal : « Couronne de la Tora » placée au sommet du rouleau de la Tora, 1996
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Yaakov Greenvurcel : étui du livre d'Esther et crécille utilisés during la fête du Pourim, 1980
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De sorte que la conception des objets de culte relève dune dialectique entre loriginalité dune part, et les traditions artistiques tendant à privilégier les répliques revues et corrigées au fil du temps dautre part. Dans les traditions picturales et plastiques nous trouvons des motifs empruntés à dinnombrables civilisations et à toutes les époques, permettant de retracer le développement des styles et des courants qui inspirèrent les artistes, et didentifier les origines du traitement graphique des objets rituels.
Cest cet intérêt qui a inspiré les concepteurs de lexposition intitulée Continuité et changement : 92 ans dart juif à Bezalel* présentée en mai 1998 au Centre international des Congrès de Jérusalem par lAcadémie Bezalel des arts et du design, conjointement avec la mairie de Jérusalem. Cette exposition a mis en relief loriginalité de la facture dobjets de culte où sont exprimés à la fois le contenu et la conception artistique qui sous-tendent laccomplissement du commandement religieux auquel ils sont associés. Depuis juillet de cette année le musée Erets-Israël de Tel-Aviv accueille cette exposition qui, en novembre prochain sera transférée dans les locaux historiques de lAcadémie Bezalel de Jérusalem, avant de partir pour létranger.
Rétrospectivement, cette exposition qui couvre presquun centenaire de créativité en art juif à Bezalel, témoigne du rôle crucial quont joué et que jouent toujours les enseignants et les étudiants de cette académie des beaux-arts. Partant du principe que lart juif (ou Judaica) est un domaine qui à la fois préserve la tradition et cherche de nouveaux moyens de lexprimer, lexposition présente les travaux originaux de grands artistes qui furent tous enseignants ou étudiants de Bezalel : Boris Schatz, Mordekhaï Ardon, Menahem Berman, Zelig Segal, Moshé Tsabari, Arié Ofir et dautres encore, aux côtés de jeunes designers des années soixante-dix à quatre vingt-dix.
Lexposition souligne lévolution de la langue plastique et picturale des artistes, confrontés quils sont dun côté aux exigences de fonctionnalité des objets, de lautre au besoin dunicité et de singularité de lobjet. Elle rehausse la pérennité dun principe directeur qui constitue lessence même de la créativité dans la pensée juive : la dialectique, les divergences de vue et la polarisation, émergeant de la liberté créatrice autorisée par la tradition.
Deux projets didactiques révélateurs de la manière dont les récentes promotions détudiants de Bezalel traitent leurs sujets ont été présentés au cours de cette exposition. Le premier a été mené par le Centre détude du département de design industriel. Le sujet examiné dans ce cadre était celui de la havdala (litt.division), lidée consistant à faire fusionner lunivers du Beit Midrache (espace détude des textes juifs) avec celui du design, dans le dessein danalyser les interactions entre le texte et la créativité artistique. A lorigine, le concept de havdala se réfère à lacte divin de la Création, dans sa dimension de réalité. Plus tard, il fut appliqué à un rite particulier qui prend place à la fin du Chabbat. La havdala, passage symbolique du sacré - le jour du Chabbat - au profane - les jours de la semaine -, interpelle les cinq sens : le goût, la vue, le toucher, lodorat et louïe. Ces cinq sens impliqués dans le rituel définissent les confins du sacré et du profane et préparent les croyants à quitter lunivers sacré du Chabbat et à se mesurer aux exigences et aux contraintes des jours de la semaine. Létude est menée au Centre en havruta, groupes de deux ou trois personnes lisant ensemble les sources et débattant des grands concepts du judaïsme : la Création, le Chabbat et la lumière cachée (haor haganouz), le paradis, le sacré et le profane, lâme supplémentaire (hanechama hayetera) du Chabbat et dautres registres pertinents. Ce projet a débouché sur la présentation de linterprétation personnelle des étudiants - essentiellement laïques - des concepts liés à la havdala et de la façon dont ils les ressentent personnellement. Il ne sagit pas là dune tentative de limiter le sujet dans des valeurs fixes et définitives, mais plutôt dune volonté de présenter plusieurs attitudes, conformément à la liberté de conception et de créativité donnée par le judaïsme.
Le second concept étudié était La menora (candélabre) : objet rituel et symbole . Il a servi de thème à un atelier du département de céramique et de verrerie. Lidée dorganiser un atelier combinant la lecture dun texte avant de le transcrire en expression plastique exigeait létude de nombreuses oeuvres littéraires, entre autres des extraits de Maïmonide, Kafka et Agnon. Ce projet impliquait lanalyse des attitudes personnelles des participants à lendroit du message transmis par les oeuvres littéraires et leur transcription en message visuel.
En outre, les débats ont été focalisés sur la liberté que la halakha octroie à lartiste dans des limites définies et sur le statut de lobjet de culte dans le judaïsme, la menora étant envisagée comme une représentation visuelle et spirituelle porteuse dune relation de réciprocité entre la tradition et loriginalité. Cette relation peut être complémentaire, contradictoire, contestataire ou condescendante.
Dans son ouvrage Art et judaïsme, le philosophe contemporain Dov Bernard Hercenberg définit avec pertinence la relation entretenue par le judaïsme avec lartiste et son oeuvre, en tant que relation mutuelle Dieu-créateur - humanité-créatrice, entre la Création et lart humain : Pour Israël, il ny a pas didéal qui ne soit destiné à lhomme et il ny a pas de chef-doeuvre qui se suffise à lui-même. Pour le monde hébreu, lartiste nest pas un dieu sur lequel se focalisent les regards mais quelquun qui est à lombre de Dieu.
Traduit par A.M.S.
* En hébreu Betsel-El (à lombre de Dieu), doù le nom de Bezalel, qui fut le concepteur et le réalisateur du Tabernacle (Exodus 31) et dont lAcadémie des Beaux-arts fondée à Jérusalem en 1906 porte le nom.
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