De l’autre cote du mur- Lalla Aicha la sterile

24 Feb 1999
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 105
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  De lautre côté du mur, Lalla Aïcha la stérile

Erez Bitton

Notre quartier navait que trois rues, mais il était pour moi tout un univers, immense et excitant. Si on peut les dénommer ainsi, nos maisons minuscules avaient un seul étage, avec généralement deux pièces et une cour entourée dun mur qui la séparait de la cour mitoyenne. Nous entendions donc à longueur de journée ce qui se passait chez nos voisins.

Madame Esther, criait ma mère vers lau-delà du mur, voilà quaujourdhui mon mari, monsieur Yihia, a envie de galettes de gruau frites aux oignons. Mais moi, je nai pas eu le temps dacheter de la farine...

Et moi, jai de la farine autant que vous voulez. Voilà une semaine seulement que nous avons ouvert un nouveau
sac !

Ainsi ma mère et sa voisine faisaient du troc ou se racontaient les dernières nouvelles. Madame Esther avait pour particularité de se souvenir au moins une fois lan de la mort de sa fille aînée Freha. Alors, après une dispute avec son mari ou tout simplement à cause du vague à lâme qui saisit les gens au crépuscule, elle se répandait en lamentations qui débutaient par une sorte de bredouillis larmoyant et se terminaient en hululement aigu dirigé vers les cieux. Quand madame Esther éclatait en gémissements, ma mère sempressait elle aussi délever la voix. Elle navait pas besoin de raisons spéciales pour se joindre à ces débordements. Miséricordieuse, ma mère était constamment au bord des larmes, car tout lémouvait, et son coeur se donnait aux misérables et aux faibles. Ma mère navait pas perdu son fils aîné, mais la circulation de sa vie formait autant de carrefours animés. Nous, les enfants, avions su dans le plus grand secret quelle avait été mariée en premières noces vers treize ans, et quelle sétait séparée dun mari adoré. Depuis, toutes ses misères avivaient comme une aiguille cette ancienne plaie.

Quand notre voisine Esther et ma mère entamaient leurs lamentations, on entendait deux autres voisines, Zohara et Aïcha, se joindre au concert, sans quon leur ait donné le mot. Et leurs gémissements sélevaient comme une mélodie antique, effrayante et captivante à la fois. Les deux voisines, Zohara et Aïcha, habitaient de lautre côté de la rue, à six pas de chez nous. Un mur les séparait elles aussi, et elles parlementaient par delà cette enceinte. Mais sil advenait quune voisine entame une querelle futile, léquilibre délicat entre les voisins se voyait rompu. Une violente hostilité éclatait pour des mois, sinon des années, et nous étions parfois même témoins dune guerre dusure agrémentée de jets de pierre et dordures de lautre côté du mur.

Jétais un enfant taciturne et timide, entendant et voyant tout, mais gardant le silence. Je portais à Mimi, la fille de notre voisine Zohara, un amour caché. Mimi avait treize ans, soit un an et demi de plus que moi, et je fondais tout entier en entendant sa voix de lautre côté du mur, lorsquelle vaquait avec sa mère aux soins du ménage. Les trois ou quatre gifles que javais reçues de sa main lorsquelle volait au secours de son frère Moïse navaient pas étouffé mon amour, lui ajoutant peut-être au contraire une dose destime. Je navais bien sûr révélé cette passion à personne, pas même à Shlomi, mon camarade de toujours, mais en moi-même je songeais à Mimi durant des jours. Jallais mimaginant quun jour nous formerions un de ces couples charmants que lon montre du doigt avec envie. Jusque là, je réprimais mes rêveries et me plongeais en moi-même dans les délices de ma passion pour Mimi.

Notre voisin Shlomi avait treize ans, il se fourrait partout et moi derrière lui, le suivant comme son ombre. Viens faire un
tour !
, me disait-il, et cétait tout le jour des aventures aux confins de la ville, entre maisons et champs, dans des lieux enchanteurs, chaque jour amenant de nouvelles découvertes.

Voilà une roue quon a jetée par-dessus lune des cours ! Nous nous en emparions aussitôt, elle était à nous dès lors et nous lamenions au père de Shlomi, le charretier du quartier. Une poule égarée sétait faufilée par-delà la clôture ? Elle était sans maître, nous devenions les siens et elle hantait désormais notre cour, sujet dexpériences aussi variées que saugrenues. Jaimais plus que tout les petites baraques de bois que nous construisions pour servir de niche et de colombier. Ce Shlomi ! Il semparait de deux planches et de quelques clous, et déjà se dressait un pigeonnier avec ses ouvertures, par lesquelles les pigeons entraient et sortaient comme de toute éternité.

Un jour il me dit : Aujourdhui tu vas voir quelque chose dextraordinaire, mais jure que tu ne le diras à personne.
Moi rapporter ? Quest-ce qui te prends ? Tu sais bien que je ne raconte jamais rien.
Nous montâmes alors sur le toit où nous cachions habituellement nos trésors. Shlomi sétendit au bord du toit, me dit den faire autant et un doigt sur les lèvres, me désigna la cour de Zohara. Là-bas, dans un grand baquet plein deau, Zohara sébrouait, nue à partir de la taille, un duvet brun foncé pointant entre ses jambes avec un bout de chair repoussant et attirant à la fois. Je peux lui voir ça quand je veux, me chuchota Shlomi, jai même vu Mimi, mais elle est toute lisse. Colère et dégoût envers mon ami me submergèrent. Longtemps, chaque fois que je pensais à Mimi, limage de Shlomi lépiant du toit se dressait devant mes yeux, et la honte et la peur se mêlaient en moi.

Notre voisin Khalifa, le père de Shlomi, était un petit homme râblé. Charretier, il se prenait de querelle au marché, et avait échangé plus dune fois des coups de poing avec dautres voituriers. De lui, nous avions appris que tout ce qui peut se dérober sans se faire prendre était pain bénit. Il nous amenait hors de la ville chiper des bottes de paille, et parfois dorge, pour sa jument. Il avait bâti de ses propres mains une écurie, accolée à notre maison, et le martèlement des sabots de la jument ne nous laissait pas de repos. Les moustiques faisaient partie de notre vie, et au soir, lorsque tous les voisins se rassemblaient dehors sur des escabeaux, la jument gisait sur le flanc, se secouant et soulevant un nuage de poussière dans toute la rue.

Chaque vendredi, Khalifa prenait son bain en prévision du shabbat. Plus dune fois je participai, avec dautres enfants, à ces ablutions. Il sasseyait, tout nu, dans le baquet. A deux ou trois, nous autres les enfants nous nous tenions à ses côtés pour le savonner et lui verser des coupes deau. Satisfait, il déclarait : Ah, regardez comme jai la peau blanche ! Mes mains seules se sont noircies au soleil, mais le corps ! Voyez quelle blancheur ! Sa femme Esther riait et répliquait de sa cuisine :

Il nest pas juif, pas juif...

Je lai dit, jétais un enfant qui suivait tous ceux qui proposaient de laventure, et de temps à autres je me liais à quelquun dautre. A cette époque, jétais le compagnon de monsieur Ishak, le vieux mari de Lalla Aïcha la stérile, notre voisine den face, de lautre côté du mur de Zohara. Monsieur Ishak avait alors coutume de memmener avec lui lorsquil me rencontrait par hasard, vagabondant et faisant lécole buissonnière. Il me disait : Viens, je vais tenseigner la Tora et la cantilation pour ta bar mitsva, afin que tu ne grandisses pas en ignare. Et je lui obéissais, masseyant près de lui tandis que sa femme Lalla Aïcha mapportait une pâtisserie sucrée et du thé à la menthe. Mais au bout dune demi-heure détudes, il refermait le livre avec un léger soupir, en déclarant :
Maintenant on va aller cueillir des figues et des olives.

Jétais heureux, sachant que mattendait une journée de flânerie parmi les arbres et les oiseaux. Il prenait avec lui un grand panier dosier. Nous marchions côte à côte, le vieux monsieur Ishak à la barbe chenue, affublé dun gros manteau par ce jour dété étouffant, et moi, vêtu dun pantalon en guenilles et dune chemise, nu-pieds, muet et jubilant. Je me taisais, et lui parlait sans arrêt. En cours de route il mexposait ses ennuis :

Tu mentends Jojo, ils me traitent très mal à la synagogue, ils mont mis juste à côté de la porte. Ils savent bien que cest moi le meilleur pour la lecture hebdomadaire de la Tora, mais cest eux les maîtres. Ainsi nous longions les rues, et je regardais sans arrêt de tous côtés, de peur que quelquun ne me voite et naille raconter à ma mère quà nouveau, je désertais lécole.

Nous nous dirigions vers le cimetière. Pourquoi là-bas précisément ? Parce quil y avait des oliviers et des figuiers. Nous aimions bien le cimetière, lieu de paix et de cérémonie. Nous y venions avec nos parents au soir des fêtes honorer les morts et faire laumône aux pauvres. Le site néveillait en moi aucun sentiment de crainte ou de répugnance, bien au contraire. Parmi les tombes, les figuiers croulaient presque sous le poids des fruits et les olives samassaient en grappes. Je grimpais à lolivier ou au figuier, jen cueillais les fruits, les tendais à monsieur Ishak, et je voyais den haut le panier se remplir. Sil avait aussi apporté un petit panier, je grimpais à un olivier, secouait violemment ses branches, et une pluie dolives tombait à terre. Monsieur Ishak déployait sur le sol une petite couverture et ramassait les olives pour en emplir le panier. Je mangeais les figues dans larbre, mais il fallait beaucoup dimagination pour reconnaître dans lolive insipide le succulent fruit macéré qui me faisait saliver. Je descendais de larbre et nous nous asseyions tous deux sur lune des tombes. Avec libéralité, monsieur Ishak extrayait du panier deux ou trois figues quil me donnait à manger tout en remarquant : Tu veux que je te dise, Jojo, tu as un coeur doiseau ! Tu es trop gentil, et dans ce monde qui est le nôtre il ne fait pas bon être gentil. Regarde comme tous médisent derrière mon dos parce que jai pris Lalla Aïcha, une femme de trente ans plus jeune que moi. Elle est stérile, et moi, Dieu merci, jai des enfants dun premier mariage, mais les mauvaises langues jacassent. Mais ce qui me fait leffet dune morsure de serpent, cest quand on se moque de moi à propos du soi-disant amoureux de ma femme Aïcha. Ephraïm le débile, sesclaffe-t-on, apporte à la femme de monsieur Ishak des fruits et des légumes qui ne sont ni des légumes ni des fruits ! Ah, tu es trop petit, Jojo, tu ne comprends pas ; mais tu es un gentil garçon.

Ne vous en faites pas oncle Ishak, lui répondais-je étonné, le coeur navré, Ephraïm lui apporte pour de vrai des légumes et des fruits : je lai vu plein de fois.

Nous restions au cimetière jusquau crépuscule. Sur une couverture, loncle Ishak piquait un petit somme, le panier de fruits à ses pieds, tandis que je grimpais à un arbre pour observer les alentours et me bourrer encore de figues, à en éclater. Au soir, nous retournions à la maison. Monsieur Ishak ne songeait pas à me donner une petite partie des fruits pour mes parents. Il prenait comme allant de soi les paniers et toutes leurs richesses.

Lalla Aïcha était à moitié aveugle, et ses voisines prétendaient quelle ne distinguait pas entre sel et sucre. Un jour, elle avait préparé un couscous avec du sucre au lieu de sel, mais par chance, cétait soir de fête où lon sert aussi du couscous sucré... Jentrais parfois chez elle. Aussitôt, elle venait vers moi en me tendant un fil et une aiguille : Jojo, sois gentil, enfile-moi cette aiguille. Jobéissais volontiers et jenfilais laiguille, mais bientôt elle laissait le fil séchapper du chas, revenait vers moi, et je refaisais passer le fil par le trou de laiguille. Jaimais mattarder dans la demeure de Lalla Aïcha, observer ses mouvements lents et tâtonnants dans la cuisine, la voir écosser fèves et petits pois, couper les carottes en rondelles pour une salade aigrelette et cuisiner les navets sucrés dont lodeur entêtait toute la rue.

Monsieur Ishak et Lalla Aïcha possédaient une maison dune pièce avec une petite cuisine, mais aussi une vaste cour doù un portillon menait au potager dans lequel monsieur Ishak cultivait poivrons, oignons, carottes et buissons de menthe et de flio*. Lalla Aïcha me régalait des mets succulents quelle avait préparés : un bol de harira**, un peu de poisson en sauce rouge piquante, ou encore un morceau de gâteau. Elle insistait pour que je lui dise si ses plats étaient réussis. Sa cuisine me plaisait toujours et je me répandais en compliments.

Lalla Aïcha mouvrait elle aussi son coeur :

Ah, elles croient que je ne sais pas ce quelles disent de moi, elles qui font des enfants comme des portées de chats pour les jeter sur la paille et les nourrir de chaume. Le bon Dieu leur enverra les dix plaies dÉgypte plus dix autres inconnues du Pharaon. Mais toi tu es un bon garçon, Jojo, tu nes pas comme ces méchants gamins qui crachent sur mes pas et me traitent derrière mon dos de maudite stérile.

Je consolais Lalla Aïcha en lui disant :

Non, tante Aïcha, on ne dit pas du mal de vous mais du bien, on dit que vous êtes pleine de sagesse et que vous guérissez les maladies de tout le monde.

Je savais que cétait un mensonge car chaque jour jentendais les voisines, et ma mère avec elles, réunies par deux ou trois, disant du mal de Lalla Aïcha avec une immense délectation et une profonde excitation. Javais ainsi entendu la voisine Zohara dire à ma mère :

Quest-ce quelle croit ? Elle a pris un mari âgé pour son argent, mais elle cache les sous dans les murs et vit comme une pauvresse. Elle emprunte jusquaux allumettes et ne les rend pas. Et ma mère de lui répondre :

Dieu préserve, celle qui ne met pas denfant au monde a un sale caractère. La méchanceté empêche la naissance des enfants.

Zohara ajoutait :

Il ne faut pas la toucher, il faut sen éloigner, parce que la stérilité est une maladie contagieuse.

Et ma mère répliquait :

Jai averti mon fils Jojo de ne pas aller chez elle mais il nen fait quà sa tête, que Dieu le garde de tout mal, prunelle de mes yeux et chéri de mon coeur.

Et javais entendu Zohara la voisine :

Et cet Ephraïm, quest-ce que tu en penses ? Cest pour rien quil entre là-bas presque chaque jour ? Il lui apporte bien des légumes, mais jentends la porte se refermer derrière lui et puis plus rien : il sen va peut-être par la
fenêtre !

Ma mère riait en sexclamant :

Dieu seul sait par où il sort...

Ephraïm était un garçon dune vingtaine dannées, à lexpression étrange. On disait quenfant, les démons lavaient frappé et quil en était devenu faible desprit. Arrivé dans notre ville quelques années auparavant, il avait habité diverses maisons et vécu un certain temps chez nos voisins Khalifa et Esther. Nous autres, les enfants, le suivions parfois dans la rue en lui criant : Ephraïm donne la dîme ; et il nous insultait en crachant dans notre direction. Certains dentre nous lui lançaient même des cailloux. Un jour Ephraïm vint vendre un édredon quil prétendait avoir acquis au marché et qui plut tant à ma mère quelle lacheta. Depuis, cette couette était objet de dispute entre elle et moi, car je ne voulais pas men couvrir et elle attendait que je mendorme pour étendre sur moi la couverture dEphraïm. Lorsque je méveillais recouvert de cet édredon, je men dégageais avec épouvante en crachant dessus par trois fois.

Javais plus dune fois vu Ephraïm amener des fruits et des légumes à diverses voisines dont la tante Aïcha, et je voyais alors Aïcha lui glisser quelques piécettes ou le régaler dun plat tout juste sorti du four.

Cet été-là les nuits étaient brûlantes. Les moustiques hantaient notre sommeil jusquau petit matin. Souvent, une piqûre plus féroce que les autres méveillait. Dans son sommeil ma mère posait sur moi sa main pour me calmer car nous dormions généralement dans la même chambre. Une nuit, on entendit du bruit : on cognait sur la porte de lécurie de notre voisin Khalifa. Ma mère sextirpa de sous la mince couverture et courut dans la cour. Je me levai derrière elle, et à mon ébahissement je la surpris collant son oreille au mur mitoyen nous séparant de notre voisin Khalifa. On entendit soudain de la rue un martèlement de pieds et un cri étouffé ;

Chienne en chaleur, femelle en rut !

Cétait la voix de monsieur Ishak, debout dans la rue près de la porte de lécurie. Jentendis alors Lalla Aïcha, à lintérieur de lécurie, disant dune voix claire : Fais ce que bon te semble, vieillard au seuil de la tombe !

Tournant la tête, ma mère maperçut soudain, et sexclama effrayée :

Silence ! Chut ! Tu nas rien vu et rien entendu ! Ne raconte jamais ce que tu as entendu !

Et dajouter :

Mon Dieu ! Dans lécurie ! Et dans lécurie de Khalifa ! Et nous qui pensions que cétait Ephraïm !

Le lendemain, Lalla Aïcha nétait plus là. On dit quelle était retournée chez ses parents dans la localité voisine. Des rumeurs nous parvinrent aux oreilles : quelle avait eu un fils mort-né ou durant la grossesse. Quant à monsieur Ishak, il resta vivre seul dans sa maison. Je cessai de laccompagner dans ses promenades au cimetière.

Mon amour pour Mimi sévanouit. Elle se trouva un garçon rude et lourdaud qui hurlait après elle et auquel elle était très attachée. On changea lécurie de place, car tous les voisins se plaignirent de Khalifa et exigèrent déloigner cette écurie du quartier. Je cessai de mintéresser à mon camarade Shlomi et me fis de nouveaux amis qui habitaient dans un autre quartier.

Traduit par Colette Salem

* Flio : menthe poivrée

** Harira : soupe marocaine


Erez Bitton, poète et écrivain dorigine marocaine, est né en 1942 à Oran et vit depuis 1948 en Israël. Grièvement blessé à 11 ans par lexplosion dune grenade qui la laissé aveugle, il est assistant social et psychologue de profession. Journaliste pendant dix ans au quotidien Maariv, il a présidé lAssociation des poètes et écrivains israéliens. Il est à lheure actuelle le rédacteur de la revue israélienne Apirion de culture méditerranéenne et préside le Centre méditerranéen international en Israël.