Shlomo Elbaz
Version abrégée dune communication faite à Trieste en septembre 1997,
au cours dun colloque sur le thème :
Ports et abords de la Méditerranée
Les interférences judéo-maghrébines, métissage de cultures, de visions, de modes de vie et de pensée, englobent deux catégories de symbioses : lune judéo-arabe, lautre plus spécifiquement judéo-berbère. La première, la plus connue, a fait lobjet de très nombreuses études, cest la fameuse civilisation dAl-Andalus attestée par une prestigieuse production littéraire et philosophique qui illustre le degré de coexistence pacifique et de fécondation culturelle atteint par deux civilisations sémitiques, arabo-musulmane et juive. Bien moins connue est lautre catégorie traitant des relations entre les juifs venus de Palestine et les habitants autochtones de lAfrique du Nord. Cest cette lacune quil convient de combler, ce que tentent de faire des chercheurs berbères avides de connaître et de raviver la mémoire collective de leur peuple.
Larrivée des juifs en Afrique du Nord, sans doute en compagnie ou dans le sillage des navigateurs-commerçants phéniciens, remonte très loin dans le temps, sans quil soit possible de situer exactement la date à laquelle cette migration a commencé. Certains la font remonter à lépoque de Salomon (1er millénaire av. J.-C.), dautres à la période qui a suivi la destruction du Premier Temple (587 av. J.-C.), dautres encore à une date plus récente, après la destruction du Second Temple (70 de lère chrétienne).
Une première remarque simpose : de tous les peuples qui, très tôt, ont commencé à se déplacer en Méditerranée dEst en Ouest, seuls les Juifs navaient aucune visée conquérante ou colonisatrice et tout à fait paradoxalement, de tous les peuples qui se sont succédés, seuls ont survécu jusquà nos jours, sinfiltrant dès le début et sintégrant dans la trame de la société et de la culture locales. Très tôt, ils essaimèrent depuis les comptoirs phéniciens côtiers vers lintérieur des terres, sinsérant de manière organique dans chaque tribu, chaque village, simprégnant de lenvironnement et linfluençant en retour.
Ironie du sort : ceux qui ont su et pu survivre à tous les bouleversements qui ont secoué la région, se sont trouvés, au milieu de ce siècle, impliqués, imbriqués dans un autre phénomène historico-politique non moins étonnant que leur survie. Cest celui du retour en masse des juifs du Maghreb et dOrient, sous limpulsion de la vague messianico-sioniste des années 50 et 60, vers la même terre qui a vu certains de leurs lointains ancêtres, plusieurs siècles auparavant, partir à laventure en compagnie des intrépides marins de Tyr et Sidon. Ici semble se clore un chapitre passionnant de lhistoire des migrations en Méditerranée. Fin dune coexistence quévoquent avec nostalgie ceux qui sont restés sur place, beaucoup moins ceux qui sont partis vers leur nouveau-antique destin.
Le printemps berbère , comme a été baptisé léveil ethno-culturel amazigh, constitue une motivation supplémentaire pour tenter délucider ce phénomène dosmose entre le Maghreb pré-islamique et les premiers représentants du monothéisme que les Berbères ont rencontrés, ce qui les a probablement préparés à adopter plus facilement lautre version du monothéisme, celle de lislam. Cette rencontre judéo-berbère que certains auraient tendance à décrire comme un coup de foudre, présente des aspects énigmatiques que labsence de preuves historiques irréfutables rend encore plus obscurs. Lintérêt très marqué de la part de certains militants pour le judaïsme, quils considèrent comme une composante de leur identité, est à la fois un adjuvant et un danger. Une recherche plus poussée simpose pour en savoir plus sur les affinités, les apports mutuels et les relations réelles entre la communauté juive minoritaire qui a conservé sa pleine et entière autonomie religieuse et culturelle, et la communauté berbère majoritaire qui, malgré son islamisation totale, a cependant conservé dans son patrimoine quelques traces indélébiles de son contact avec le judaïsme bien avant larrivée de lislam.
Mais qui sont les Berbères ? Ont-ils toujours vécu en Afrique du Nord et aux abords du Sahara ? Lincertitude des historiens et des archéologues, linsuffisance de preuves épigraphiques, laissent la place libre à limagination qui, de toute façon et traditionnellement, sest donné libre cours, renforcée en cela par certains écrits juifs et arabes du Moyen Age. Ces écrits font état de légendes sur lorigine cananéenne des Berbères, dont lancêtre ne serait autre que le célébre chef militaire Goliath (en berbère Jalout). Le légendaire simbrique ici dans lhistoire, linterprète, la pervertit, lidéalise, favorisant lexploitation idéologique, culturaliste. Il faut dire quil y a là une sorte de revanche de la part dune civilisation dénigrée cherchant à se réhabiliter, en minimisant ce quelle doit à lenvironnement culturel dominant et en amplifiant la dette quelle pense avoir contractée vis-à-vis dune autre, dénuée, celle-là, de toute prétention à lhégémonie. Mais il y a davantage : outre le mythe de lorigine juive (ou cananéenne), a cours une autre thèse reconnue plus ou moins comme historique, bien quencore insuffisamment attestée, selon laquelle les Berbères auraient été en partie judaïsés. Les divergences à ce sujet entre historiens vont bon train, principalement quand il sagit de la figure historico-légendaire de la Kahina.
La société berbère semble avoir été lune des rares à navoir pas connu lantisémitisme. Le droit berbère, azref, dit coutumier , contrairement au droit musulman (et au droit juif, soit dit en passant), est tout à fait indépendant de la sphère religieuse. Il serait, par essence, laïque et égalitaire, et nimpose aucun statut particulier au juif, alors que la législation musulmane fixe le statut du juif (et du chrétien) en tant que dhimmi, protégé , soumis à certaines obligations et interdictions. Le juif occupait une place bien définie dans le système socio-économique du village berbère : il remplissait généralement la fonction soit dartisan (orfèvre, cordonnier, ferblantier), soit de commerçant, lune et lautre occupation pouvant être ambulantes. Aujourdhui encore, après trente ou quarante ans, les villageois de lAtlas et des vallées sahariennes se souviennent avec nostalgie du temps où les juifs faisaient partie du paysage, allant jusquà imputer à leur absence la raison de leurs misères actuelles.
Peut-on en dire autant de limage du Berbère musulman auprès de son ex-compatriote juif ? Rien nest moins sûr. Il y a eu là comme un refoulement chez les juifs berbères immigrés en Israël quant à leur passé, dû sans doute à plusieurs raisons : leur nouvelle identité israélienne acquise aux dépens de leur précédente identité, les préjugés et quolibets qui frappaient et frappent encore les chleuhs (même en Israël). Leurs enfants et petits-enfants, nés en Israël, sont dans lignorance totale du patrimoine berbère de leurs parents.
Lorigine cananéenne supposée, ou la judaïsation probable de certaines tribus, trouve un écho dans le folklore berbère, témoin ce court poème oral :
Maman
Pourquoi ne travailles-tu pas la laine le samedi ?
Cest ainsi, mon petit
Depuis longtemps, très longtemps...
Pourtant le fqih* dit que cest le vendredi...
Ta ta ta !
Quest-ce quil en sait le fqih,
Des gens dil y a dix mille ans ?
(Poème paru dans la revue Tifinagh,
no 2, février-mars 1994)
Limage du juif dans limaginaire berbère semble donc avoir été tout à fait positive, voire privilégiée, à telle enseigne que, dans les contes populaires, un rôle de choix lui est dévolu : cest à lui que revient la tâche honorable de dénouer les situations compliquées. Autre témoignage : les vieillards du Sud marocain se souviennent des joutes poétiques avec des Imedyazen (poètes juifs). Les traces juives dans le folklore berbère se rencontrent jusque dans les rituels à caractère essentiellement musulman, tel le cérémonial de la fête de lachoura. Celle-ci, censée commémorer lassassinat des fils dAli, gendre du Prophète, comporte des aspersions deau qui auraient pour objet de rappeler lépisode biblique du passage de la mer Rouge. Ces aspersions durent dix jours, la dixième nuit étant baptisée Id nyoudayen (fête des juifs) et donnant lieu à des réjouissances comportant port de masques et chants avec accent juif (sic).
Y a-t-il réciprocité et trouve-t-on des traces berbères encore vivantes dans limaginaire et le folklore des juifs maghrébins ? Cette question mérite investigation dans la mesure où sont encore en vie, principalement en Israël évidemment, des personnes âgées prêtes à évoquer les bribes de folklore berbère encore vivaces dans leur mémoire.
Il existe bel et bien une pratique traditionnelle propre, semble-t-il, aux seuls juifs du Maroc et inconnue dans les autres communautés juives, puisque ne figurant pas dans le calendrier canonique hébraïque. Il sagit dune journée supplémentaire, ajoutée à la fête de Pâque, qui dure ailleurs sept jours et au Maroc huit jours. Nahum Soulschz, auteur douvrages sur les juifs du bassin méditerranéen, publia en hébreu en 1933, à la suite de voyages détudes effectués au début du siècle, une monographie sur la Kahina, Dahia al Kahina. Certains passages de la préface de cet ouvrage suffisent pour illustrer lattitude apologétique de cet historien, sérieux par ailleurs :
Le présent ouvrage nest pas une fiction, ni le récit romantique dun épisode ou dun personnage historique, mais le fruit dune recherche minutieuse et critique sur la base dun matériau historique et folklorique sérieux et significatif que nous ont légué les écrivains arabes et les contes traditionnels africains. Les actes héroïques, ainsi que la sagesse de lhéroïne en question ont été consignés dans les écrits dune douzaine dauteurs. Le plus grand de ces derniers, Ibn Khaldun, homme dAfrique, affirme que les informations contenues dans ses écrits ont été puisées par les anciens dans des sources berbères authentiques... Cest lui également qui affirme que la Kahina... et les hommes de sa tribu, les Gherraouas, pratiquaient la religion juive et que leur lieu dorigine était la Palestine. [...] jai découvert quelle appartenait à une dynastie antique de prêtres (cohen, pluriel : cohanim) qui ont été refoulés en Afrique et ont connu, là-bas, la gloire et occupé des postes de commande. Ils ont aussi introduit la culture et les traditions juives tout autour de limmense désert du Sahara.
La vérité historique des événements rapportés ici est attestée par les meilleurs chercheurs français contemporains (Mercier, Gautier...). Les écrivains français baptisaient généralement la Kahina la Jeanne dArc dAfrique, certains dentre eux se laissant aller à leur imagination et, à partir de récits légendaires, créèrent des fictions romantico-érotiques nayant aucun fondement historique. La vérité est que le merveilleux dans la figure de la Kahina dépasse même celui de Jeanne dArc [...].
De fait, il est arrivé à la Kahina ce qui arriva aux tribus juives héroïques dans les steppes dArabie au temps de Mohamed. Passé sous silence dans les écrits juifs, lévénement nous a été transmis seulement par les écrivains arabes [...].
Ce fut là le sort de lhistoire politique du peuple juif : les lacunes laissées par nos anciens ont été comblées par des historiens étrangers de qui nous dépendons pour la connaissance de notre propre passé. [...] Les écrivains arabes ont été séduits par la vie, la sagesse et lhéroïsme de cette femme et nous ont, au surplus, transmis quelques-unes de ses paroles flamboyantes contre les envahisseurs quaucun Arabe neût pu inventer de toutes pièces.
Trad. Shlomo Elbaz
Lautre historien, J. W. Hirschberg, est beaucoup plus circonspect à lendroit des sources prétendûment historiques, y compris les écrits dIbn Khaldun. Hirschberg distingue trois écoles, trois approches : 1. ceux pour qui toute lhistoire de la Kahina nest quune légende ; 2. ceux qui, au contraire, croient à lauthenticité de lensemble des faits ; 3. ceux qui pensent quautour dun noyau historique sest tissé un réseau déléments légendaires. Hirschberg se placerait lui-même dans la troisième catégorie. Quoiquil en soit, le débat se poursuit autour de cette figure qui continue à galvaniser les militants et à inspirer poètes et artistes de la mouvance berbère.
Disons pour conclure que limmigration en Israël de la quasi totalité des juifs berbères a pratiquement mis fin à cette aventure passionnante de deux civilisations appartenant aux deux extrémités du monde méditerranéen qui se rencontrèrent, sépousèrent en une osmose socio-culturelle, parallèle et complémentaire de cette autre aventure quétait la symbiose andalouse.
La fin de cette coexistence a condamné le partenaire juif de cette association à perdre jusquau souvenir de la vie commune et de ses acquis humains, alors que le partenaire berbère - principalement lélite militante amazigh - a plutôt tendance à rechercher (et à idéaliser quelque peu) les sources, affinités et tous signes daffiliation susceptibles de contrebalancer le poids de lélément arabo-islamique, lélément juif dont limpact ne présuppose aucun désir de domination serait à même de nourrir lidentité berbère et den accentuer loriginalité.
Lexpérience judéo-berbère devrait prendre sa place, aux côtés de lexpérience judéo-andalouse, dans le kaléidoscope des civilisations méditerranéennes où pourraient puiser les peuples de la région.
* Fqih : ascète musulman
Shlomo Elbaz, professeur retraité de lUniversité hébraïque de Jérusalem, est né à Marrakech et vit en Israël depuis 1955. Critique littéraire, auteur détudes sur la poésie moderne (Lectures dAnabase de St John-Perse) et de nombreux travaux sur la culture judéo-maghrébine, il milite pour la paix et dans le domaine social.