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L’epreuve du lait

24 Feb 1999
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 105
 PREFACE | MAGHREBINS EN ISRAEL | TUNIS | BOUGANIM | BEAUX-ARTS |
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 INFLUENCE JUDEO-BERBERE |  BITTON
 
  Lépreuve du lait (extrait)

Uziel Hazan


Cest au vu et au su de tous que se déroulait lépreuve du
lait , seins dénudés dégouttant de lélixir de vie infécond du lait maternel dérobé aux lèvres du nouveau-né. Les regards brûlants de la foule se brouillèrent à ses yeux. Il lui sembla voir sa toute petite se trémoussant dans ses bras, dans la pure allégresse de laube de la vie, tétant les yeux clos, fermés à la crainte du lendemain, la paume minuscule caressant le sein en un geste dhommage au bienfaiteur....

La mère était seule à présent, conduite par les soldats du gouverneur comme lagneau du sacrifice. Elle se reporta en esprit vers les visions cauchemardesques de son enfance identiques à celle-ci...

Elle avait six ou sept ans, dans la foule jaillissant de toute part pour assister à la terrible cérémonie. Pour elle, cétait un divertissement ouvrant une brèche sur le monde pervers des adultes. Elle se tenait tout près, se frayant un chemin avec la curiosité passionnée dune gamine. Elle percevait les larmes de la victime, la tristesse qui ravageait ses traits. Quand je serai grande, murmurait-elle en elle-même, jaurai des seins beaux et gros comme les siens. Zara Hani, telle était le nom de limmolée sur la place du village. Jeune fille aux yeux baissés, elle vaquait aux soins du ménage, de létable et des champs du chef du village, lAmjar. Il avait coutume de dénouer le pan de son izar*, de découvrir sa nudité et de la posséder à sa guise, écrasant les épis du corps de la jeune fille, ou létendant sur les pieds de maïs. Elle gisait sous lui, le regardant étonnée, sans désir, les sens engourdis, tandis quil la pénétrait, laissant en elle un dépot de lave incandescente. Dans sa naïveté, elle considérait comme un devoir sacré de satisfaire son maître. Au premier coït, la déchirure de son hymen la fit souffrir, et elle prit peur à la vue du sang ; mais plus tard, sur les toits, dans létable, aux bords du fleuve et même sur le dos de la jument par les nuits de pleine lune, elle connut à loccasion une jouissance retenue. Jusquau jour où dans son ventre se mit à enfler une excroissance bizarre, qui ne disparut quà la naissance dun fils. Lorsque la chose se sut, elle fut forcée détrangler le nouveau-né. Le père, chef du village, paya à la communauté des dédommagements et quitta honteusement le village. Hani fut exilée dans un lointain village des montagnes.

Zaia se souvenait aussi de lhistoire de Louia Binha, dont le sort avait été plus clément que celui de Hani. Louia, une juive divorcée sans enfants, portait sa solitude dans langoisse. Ce quelle glanait pour elle et ses bêtes dans le champ dautrui, elle lengrangeait dans lentrepôt de son voisin, Hmad Aït-Oussadin, chanteur et joueur de tambour, de tara et de darbouka. En ce temps-là, le caïd, gouverneur de la région, était un homme méchant et cupide. De temps à autre, il opérait une razzia à la tête de ses soldats armés de poignards et de fusils napoléoniens, pillant les récoltes des villageois et semparant de leur bétail. Dès que le bruit de ces malheurs se propageait, les villageois fuyaient nombreux vers les montagnes, poussant en hâte leurs bêtes devant eux. Au cours de lune de ces razzias, Hmad et Louia avaient fui lun et lautre vers les montagnes avec leur gros et leur petit bétail. Dans leur refuge secret, Hmad charma par ses tristes mélodies de rossignol les nuits de Louia, au point de lengrosser. Une telle excroissance ne pouvait être celée, même sous lizar étroitement ajusté. Personne au village nayant souvenance quelle se soit remariée, la rumeur sen répandit partout. Louia retourna en hâte dans son refuge des montagnes, où elle accoucha dun nouveau-né quelle confia à un couple de bergers vivant dans une hutte, mais elle fut arrêtée et dut subir lépreuve du lait . Son lait jaillit en tout sens et elle fut forcée de reconnaître les faits. Elle prétendit alors quelle avait déjà tué son bébé. Les émissaires du village et les soldats du caïd fouillèrent les grottes, les étables, les greniers, les galeries souterraines, sans percevoir les pleurs dun nouveau-né caché. On saisit ses biens et on lexila au village dAssarag, à deux heures de chevauchée par les cols. Elle épousa là-bas un vieux juif qui éleva son enfant et pourvut à tous ses besoins.

Zaia détournait son regard de la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur la mer, respirait à fond, comme prenant son souffle pour la traversée dune rivière, et brûlait de lencens sur un plateau de cuivre empli de braises, dherbes et de grains, à la manière des moines soufis des zawouias montagnardes. Lorsquun nuage odorant et bleuâtre sélevait, elle fixait une glace, foyer de ses souvenirs. Aussitôt les choses lui apparaissaient, au-delà du miroir...

Son épreuve du lait à elle restait gravée dans sa chair. Tout le village était là, et certains des habitants des villages environnants étaient venus eux aussi. Dans les montagnes, la rumeur peut se propager comme le feu dans les moissons. Tous voulaient contempler ce spectacle rare, mus qui par une joie maligne, qui par une jalousie de femmes, qui par un rut bestial. Les jeunes affluaient pour semplir les yeux de tout près de la beauté diabolique de cette jeune juive bizarre au prénom berbère. Une adolescente à qui le diable avait conféré une jeunesse éternelle et une allure dun autre monde. Les soldats du caïd lavaient poussée au coeur du village, sur la place aux mules, au sol dargile brûlé et pulvérulent. Un figuier touffu et noueux lombrageait. La foule sy étant disposée en cercle, Zaia sabrita à lombre de larbre et des jours à venir. Son regard fixé à terre, elle nen restait pas moins la plus grande. Sa chevelure était maculée dune argile de même nuance que la sienne. Sa tête était couverte de cendres selon les rites de deuil, comme un cheval couvert dulcères se roulant à terre. Une adolescente de seize ans, à peu de choses près. Les vieux salivaient comme des carnes écumantes et concupiscentes, et les jeunes déploraient une telle perte. Bientôt, on lexilerait loin deux, et la torpeur écraserait les ruelles du village dont elle était le talisman, le souffle de vie dans les ruines de loubli. Les vierges, percevant en elle leur face obscure et désirante, la jalousaient en secret, et les femmes enfermées, écrasées par les tâches ménagères et le soin des bêtes, crachaient sur elle hypocritement. La place bruissait comme une ruche, comme un marché de mercredi, ou comme le village à lheure des moissons. Un silence soudain accueillit larrivée du caïd et du chef du village, montés qui sur son cheval, qui sur sa mule. Une fois au centre de la place, ils descendirent de leurs montures, et lexpression de leur visage disait assez quils avaient à prendre une décision importante, de celles qui pouvaient rehausser leur honneur et renforcer leur autorité. Aux yeux de la foule, ils étaient les gardiens de la morale, élevés au-dessus du peuple par la grâce de Dieu, et par la vertu de la baraka que leur avait octroyé un saint homme. Ils passèrent la foule en revue comme des stratèges leurs troupes avant lassaut. Ils montèrent enfin à la tribune dhonneur, et sinstallèrent sur des tapis de facture grossière, aux vives couleurs. Alors, dun mouvement du doigt, ils donnèrent le signal...

Les parents de Zaia lui avaient donné une vache pour sa dot à venir. Une vache propriété exclusive dune célibataire, voilà qui nétait guère courant dans la région. La vache sappelait Amou, abréviation de Amoujai, qui signifie  vache . Amou était la meilleure amie de Zaia ; elle allait avec elle à la rivière, lui ouvrant son coeur et lui confiant ses angoisses. Là-bas, sous le noyer planté au bord de leau... La vache donnait du lait, et Zaia le barattait dans une outre en peau de chèvre accrochée à une corde au plafond. Zaia aimait la voir couchée, ruminant et la regardant de ses grands yeux humides pleins dun immense amour. A présent, les hommes du gouverneur la traînaient jusquau centre de la place. Zaia ne possédait aucun autre bien dont la communauté puisse semparer. Le gouverneur prononça un discours. La communauté, déclara-t-il, avait été lésée par limmoralité de ladolescente, et la pécheresse devait en supporter les dommages. La communauté, reprit-il, comme pour diminuer le poids de son intervention personnelle, a donc saisi la vache pour légorger, et partager sa viande devant les yeux de sa maîtresse, pour voir et faire voir, comme lexige lusage antique. Amou ne comprenait rien à tous ces préparatifs. La corde liée à son cou pénétrait dans sa chair. Elle refusait de bouger.

Elle était dordinaire dun caractère paisible, mais à présent, son humeur avait changé. Peut-être en raison de sa mort prochaine, ou de son éloignement des divinités de la rivière et des pâturages, elle poussait des meuglements à fendre lâme. Lorsquelle aperçut Zaia, elle céda soudain à ceux qui tenaient la corde, et se hâta vers son amie. Cinq hommes robustes furent nécessaires pour la terrasser. Ils la renversèrent sur le dos. Labatteur de bétail se tint au-dessus de sa gorge, le coutelas à la main. Lustensile entre les dents, il retroussa les bords de sa tunique, remonta ses manches et trancha la gorge de la bête. De longues minutes, Amou se débattit dans un dernier sursaut de vie. Ses yeux exorbités guignèrent son amie enchaînée. Lorsquelle comprit que celle-ci ne pouvait la sauver, Amou se résigna à la mort et frotta sa tête égorgée à la terre rouge, imbibée de son sang. Elle rua et fit entendre un dernier grognement. Cen était fini du meuglement pastoral qui caressait les oreilles de Zaia, dans léclat doré des chrysanthèmes.

Un bref cri de désespoir séchappa des lèvres de Zaia qui sévanouit, mais on lui lança des seaux deau et on lui fit respirer de leau de roses. La carcasse de la vache fut traînée par une corde pour en distribuer les morceaux parmi les villageois, clore le cercle, rétablir léquilibre sacré né des dédommagements et de la vengeance contre le viol des antiques lois morales. Les villageois sempressèrent de recouvrir de poussière la rigole ensanglantée laissée par Amou, afin quelle soit pas signe de Caïn sur leur front. Un long ruisseau de sang sinuait du figuier jusquà la sortie de la place.

Traduit par Colette Salem

*Izar : vêtement drapé des femmes de lAtlas


Uziel Hazan, né dans lAtlas marocain en 1945, est arrivé enfant en Israël. Avocat et notaire à Jérusalem, il est lauteur de plusieurs ouvrages de fiction publiés au cours des vingt dernières années, notamment Armand (nouvelle traduite en français), Le Sceau berbère et Lépreuve du lait.

 
 
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