Ma Mimouna a moi

24 Feb 1999
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 105
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  Ma Mimouna à moi

Albert Suissa

Il nest, dans toute lhistoire orale du judaïsme nord-africain, de fête plus noyée dans un (doux) brouillard que la Mimouna. Mon témoignage personnel va, je nen doute pas un instant, soulever une levée de boucliers de la part de tous les défenseurs de cette humble communauté et autres auteurs dalbums en couleurs sur ses particularismes. Tous ceux qui sefforcent de la reléguer dans la catégorie poulet surgelé glatt-kosher du grill-room politique local et contre qui je ne connais que deux moyens de se mesurer : choisir le regard prosaïco-poétique ou opter pour le regard systématiquement ethnologique, deux attitudes qui ne sont du reste pas irréductibles.

Mais commençons par nous plonger quelque peu dans les méandres étymologiques du mot Mimouna : nous avons mamon (biens), mazal (fortune), emouna (foi, mais aussi confiance), rabbi Moché ben Maimon (Maïmonide), Mimoun, prince-souverain des démons, Mimouna, son homologue féminine, Lalla Mimouna aussi, sainte femme de lislam, sans parler de Timimouna, qui fut, avant dêtre rayée de la face du monde, la petite Jérusalem des franges du désert saharien. Et puis la mouna, cette brioche de Pâque que lon consomme dans les champs ou au bord de leau ; cette nuit de la chance qui veille sur la fiancée, la arousa toute fraîche... Sans parler du pèlerinage, la hiloula, qui marque lespérance printanière de prospérité et de fécondité. Une nuit aussi de badinages, de rires, dapaisement des démons et autres mauvais esprits, de processions, de rites au bord des rivières ou de la mer, la fête de la mise en gerbe des céréales et du culte des saints.

Les préparatifs épuisants qui précèdent la Pâque mettent un terme heureux à lhiver morne et glacial que Dieu donne aux juifs depuis les jours austères qui clôturent lété jusquà la célébration du renouveau, du printemps. Comme pour la paix entre les hommes, le chemin du bonheur est semé dembûches... Dans les foyers, le territoire autorisé se fait de plus en plus exigu, les friandises de plus en plus rares ; pièce après pièce, armoire après armoire, tout devient inaccessible. Les parents sont sur les nerfs, les enfants marchent sur la pointe des pieds dans des espaces réservés, le père nous fait subir des exercices de haute voltige, de ceux que les adjudants imposent aux jeunes recrues, nous secoue les tiffes, nous fait retourner nos poches, les revers de nos pantalons dès que nos pieds nous ont portés dans les zones purifiées du logis, des fois que, Dieu préserve, une miette de hamets sy serait subrepticement glissée. ( Ce nétait pas pour le principe, affirme papa aujourdhui en souriant... mais pour votre éducation, pour la beauté de la chose en somme... , il faut dire que pour lui les deux termes sont quasiment synonymes). Nous, les enfants, nous étions en vacances scolaires à cette période. Enfin, en vacances, cest une façon de parler, parce que nous passions notre temps à dépoussiérer les livres, à vérifier à la loupe, des heures durant, si quelque insecte ne se serait pas introduit dans les feuilles de laitue, à réviser les grands et multiples commandements du rite de Pessah, la Pâque juive...

Le soir du Séder se résume à une série longue et minutieuse de préceptes plus rigoristes les uns que les autres. Une fête, certes, mais quelle fête austère, quelle intolérable tension pour le commun des mortels, même si elle fait au croyant sa part de plaisir terrestre. Avec tout le respect que je voue à lexistentialisme de Soloveitchik et au rationalisme de Leibovitz, je ne peux mempêcher de voir là une expression névrotique de la psyché de mes coreligionnaires. Dans les réalités sociales où évoluaient les juifs marocains, la peur de lassimilation était permanente (les famines surtout se soldaient par leur lot de conversions à lislam, des communautés entières disparurent ainsi). Doù limportance identitaire qui était attribuée aux particularismes de la Pâque : aux pains azymes en général, à lafikoman* en particulier, connu et reconnu pour ses vertus dapaisement des tempêtes en haute mer et que tous gardaient précieusement pour le jour du grand voyage vers Erets-Israël.

Du coup, après ces sept jours, il ne nous était pas facile de nous libérer du joug de tant de prohibitions et de potentiels péchés. Et cest là quentrait en jeu lélément incontournable de la Mimouna : seul le goy, le musulman en loccurrence, pouvait procéder à lentrée du hamets, tabou de la Pâque, dans les foyers juifs. Les sept jours de pains azymes sachèvent sur des bénédictions, des témoignages sonores damitié, avec, à la clef, lévocation et linvocation de tous les démons et saints du répertoire local, dabord et avant tout Lalla Mimouna, cette sainte musulmane vertueuse qui est même parvenue à sassurer une place de choix dans notre conscience collective nébuleuse de juifs marocains. Une femme haute en couleurs, Lalla Mimouna, lourdement fardée, qui mâchonne de la menthe fraîche, répand des fèves, donne du lait, se meut librement et généreusement, et reste ambiguë sur la question de savoir ce qui en elle est juif, et ce qui est arabe. Ils viennent, ces voisins arabes, nous dire en connaisseurs que, de toute éternité, nos rites sont les leurs, et nous demandent de rester encore un peu, de ne pas nous faire de souci, car voilà le printemps, tout va sarranger, vous allez voir la fécondité, le bonheur, la joie, Prospérez et réjouissez-vous (tirbah u-tessad), nous disent-ils, Lalla Mimouna, la sainte musulmane y veillera !

Vous avez sept jours durant fait abstinence de froment et de levure ? Eh bien, en voilà. Ne sont-ils pas plus savoureux que jamais la mafleta, le baklava, le berkoche, ce couscous au beurre et à la crème... Et tandis que dès laprès-midi nos femmes semploient à emprunter à leurs amies arabes leurs plus beaux caftans, les amis arabes de mon père entrent avec un poisson frais pêché gage de fécondité disposé dans un panier fleuri. Et puis arrivent la farine, le beurre et le lait quapportent des voisins arabes, pas fâchés de prendre part à la fête.

Ceux qui sont vénérés comme des saints par les musulmans sont pour les juifs des démons, et vice-versa. Cest dans ce lien mutuel et antinomique que réside le secret. Il arrive même que le démon libère le saint de sa torpeur, comme cela est arrivé à rabbi Yaacov Ouazzana dheureuse mémoire, dont lépouse, diablesse avérée, provoqua ce que personne nappelle une conversion à lislam mais qui se traduisit quand même chez lui par cinq prières quotidiennes... Et cest ainsi que le juif qui a cultivé la différence pendant toute une semaine, va revêtir caftan et tarbouche, verser des seaux deau sur le pas de sa porte, tremper ses cinq doigts dans la farine pour sceller la bonne fortune (hemsa) sur le couvre-chef de ses coreligionnaires. Et le lendemain va se rendre dans la nature sur le tombeau dun saint vénéré aussi par ses voisins musulmans, et gommer ses particularismes.

Parallèlement, chez les Berbères de lAtlas, de suite après lAïd el-Kbir, la fête du sacrifice austère de lislam qui a des relents de notre Pessah à nous, sannoncent les réjouissances carnavalesques du Bilmoun , démon mi-homme mi-bouc, sorte de métempsychose de Mimoun, le dieu des démons, où le rabbin juif et ses disciples jouent le rôle de satyres, qui sont apparemment lantithèse de la fête du sacrifice qui les a précédés. Mimouna ici, Mimoun là, un couple de démons conviviaux qui survolent les lieux et sefforcent tant bien que mal denfreindre les lois de la ségrégation.

Je nai jamais été convaincu par le mythe de la pérennité des relations amicales entre juifs et Arabes au Maghreb, mais une chose est certaine : elles étaient beaucoup plus harmonieuses que partout ailleurs. Si jai choisi loccurence de la Mimouna, cest précisément en réaction contre cette tendance si répandue de judaïser à tout prix cette fête, somme toute celle du printemps, apogée des moissons pour les agriculteurs arabes dont les juifs négociaient les récoltes. Ce lien fondé sur lespoir de prospérité, qui unissait tous les habitants du Maghreb nexiste pas aujourdhui au Proche-Orient, comme sont absents en Israël de cette fête de la coexistence, les voisins arabes.... Les juifs marocains dIsraël savent le triste sort qui fut réservé à Lalla Mimouna depuis son irruption en Terre sainte, avant même quelle ne fût contrainte de se prostituer à la culture agressive locale, de se laisser phagocyter par des responsables politiques méprisants, outrés par la nostalgie de tous ces juifs-là pour leur là-bas , tous ces juifs qui se rencontraient pour comptabiliser leur nostalgie, cet ensemble de coutumes et de rites soudain parés de lauréole du souvenir terni par les vicissitudes de lheure et le mépris ambiant.

Autre élément indissociable de la Mimouna qui unit le juif marocain à son compagnon de fortune culturelle orientale : la relation magique, éminemment païenne, à la nature. La nature, cest le domaine réservé et intouchable de Allah. Pas de carte ni dherbier chez les campagnards du Maghreb. La nature, cest un lieu saint, un point cest tout. Pourquoi ? Parce que tel marabout a choisi dêtre enterré là précisément. Cette colline là-bas ? Elle retentit du vacarme de démons quil faut combler. Dailleurs, les chênes qui y poussent sont sacrés. Dans ce vallon, se trouve un acacia frisé sur lequel sont suspendus des lambeaux de tissu qui sont des remèdes à tous les maux. Au tournant du chemin, on a vu autrefois deux pierres sautant lune sur lautre. Tel parcelle de terrain devient en lespace dune nuit un lieu sacré. Pourquoi ? cest comme ça, il ne faut pas chercher à comprendre. Dailleurs, depuis quand est-il donné à lhomme de tout comprendre ?

Ces gens incultes dont toute la culture se résume à critiquer les cultures ont dénaturé ce jour descapade dans la nature pour en faire un gigantesque pique-nique, grillades à lappui. Mais cest là une version altérée, israélienne de ce culte de la nature. Car tous ceux qui vont dans la nature ce jour-là ne fêtent pas la Mimouna, de même que lArabe israélien qui pique-nique le jour de lIndépendance de lEtat dIsraël ne le fait pas nécessairement pour apporter sa contribution personnelle et patriotique à la fête nationale. Si la démocratie permet toutes ces expressions, fussent-elles antinomiques, le fait culturel, lui, exigerait un regard plus perspicace.

Soulignons, pour finir, cette niche de féminisme dans ce judaïsme rigoriste quest la Mimouna : cest une fête féminine par excellence, généreuse, chaloupée, droit venue des civilisations matriarcales. Rien dans Mimouna de cette symbolique fondamentalement austère que le patriarcat a répandu : rites cultuels contraignants, obéissance au Tout-puissant, repentir et jugement dernier, culte du patriotisme et de lhéroïsme. Mimouna, cest une fête gratuite, juste pour le plaisir, où lon exprime sans retenue ses sentiments et ses passions.

Comme de juste, une des coutumes les plus conviviales de la Mimouna consiste à parvenir à une bonne petite entente à finalité matrimoniale. Une de celles parmi les plus remarquables de lhistoire juive qui est en train de se tramer entre nous et les Palestiniens, et nos voisins arabes en général. Le jour où nous serons en mesure de fixer une fête internationale de la paix entre nous, pourquoi ne pas choisir alors le jour de la Mimouna précisément. Du coup, les musulmans viendront en masse péleriner sur la tombe de Baba Salé, et toutes les juives candidates au mariage des agences matrimoniales locales iront conjurer le mauvais sort auprès dun marabout de Gaza. InchAllah !

*Afikoman : morceau de pain azyme dissimulé au début du Séder, distribué après le repas à tous les convives et consommé en souvenir du dernier repas pris avant la sortie dEgypte.

Adapté dun article paru le 12 avril 1996 dans Kol Hair (hebdomadaire de Jérusalem) par A.M.S.


Albert Suissa, né à Casablanca en 1959, est arrivé enfant en Israël et vit à Jérusalem. Il a fait ses études dans une yéchiva (institution supérieure talmudique) combinant études religieuses et service militaire. Ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs revues. Il fait à lheure actuelle des études de théâtre à Paris.