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A B Yehoshua - La litterature de la generation de l’Etat

30 Aug 1999
 Revue israélienne des arts et des lettres - 1998/107-8
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  La littérature de la génération de lEtat : quelques éléments didentité

Abraham B. Yehoshua

Jenseigne à luniversité et je me considère comme un assez bon interprète de textes littéraires. Mais nétant pas un chercheur, je ne possède pas les connaissances permettant de brosser un vaste tableau, dans lequel les générations littéraires, mises en perspective les unes par rapport aux autres, seraient reconnues et caractérisées au moyen dune brillante synthèse qui expliquerait également le développement des processus littéraires. Ce nest donc pas en tant que chercheur, mais en tant quécrivain faisant lui-même partie du groupe dont il parle que je vais, dans les pages suivantes, tenter de mettre en lumière les éléments didentité de la génération de lEtat. Ceci dit, je nai cependant pas lintention de me contenter dun simple témoignage personnel. Bien au contraire, je vais chercher à mettre en lumière les caractéristiques propres aux oeuvres de mes contemporains. En effet, et tout en me méfiant des généralisations abusives, jai la solide conviction quil y a beaucoup de vrai dans le partage que lon a coutume de faire selon les générations, que ce soit en art, en littérature, en politique ou en dautres domaines. Certes, loeuvre littéraire a sa source au plus profond de lâme individuelle, mais il nempêche quelle se nourrit de lesprit de son temps et établit, quelle le veuille ou non, un constant dialogue avec les oeuvres dont la création est le fruit de la même époque.

Je parle donc de la génération, de la classe dâge ou de la "cohorte" (selon la terminologie sociologique) dont lactivité sétend sur les quarante dernières années, parallèlement à celle dau moins trois autres générations. Jai moi-même publié ma première nouvelle dans Masa il y a plus de quarante ans, en 1957. Cest lannée où je me souviens avoir entendu Aharon Appelfeld lire ses nouvelles "Fumée" et "Berta" dans un cercle détudiants de littérature. Amos Oz ma montré son premier texte un ou deux ans plus tard, et nous avons découvert dans la revue Keshet le joli récit de quelquun qui sappelait Avi Otniel. Quand jai demandé à Aharon Amir de qui il sagissait, il ma parlé dun nommé Yehoshua Kenaz qui vivait à Paris doù il avait envoyé son écrit. Je me souviens aussi dêtre allé au cours de ces années-là à létat-major de larmée à Tel-Aviv, pour y rencontrer un jeune officier du nom de Yitzhak Orpaz qui voulait discuter avec moi de mon Le Voyage nocturne de Yatir ainsi que du récit quil était lui-même en train décrire. Cest également lépoque où Yoram Kaniouk est revenu en Israël après avoir publié en anglais Celui qui descend en haut, un roman que Dan Méron a commenté dans un article enthousiaste, nous avertissant tous que "cétait là quétait la vraie vérité". Il y a eu aussi, à la bibliothèque de lUniversité de Jérusalem, ma rencontre avec Amalia Kahana-Carmon à laquelle Aharon Appelfeld sest fait une joie de me présenter et à qui nous avons été tous les deux très heureux de présenter nos félicitations pour son très beau récit "Im na matsati hen" (Si jai trouvé grâce) qui venait dêtre publié dans la revue Amot. A tous ces noms viennent sajouter, bien entendu, ceux de Yitzhak Ben-Ner et Dan Tsalka, ainsi que celui du défunt Yaakov Shabtaï qui a commencé à écrire quelques années plus tard. Je peux même me permettre de considérer un Yoël Hoffman comme faisant partie de la même génération, car nous appartenons à la même classe dâge et, bien quayant commencé à se faire connaître beaucoup plus tard, il est beaucoup moins éloigné de nous quil ne le semble au premier abord.

Nous avons donc tous commencé à peu près en même temps, ayant subi chacun ses propres évolutions et influences. Par ailleurs, il y avait également les critiques, qui appartenaient au monde universitaire mais dont lopinion importait beaucoup du moins en ce qui me concerne. Cétait encore lépoque où nous ressentions un respect immense pour le milieu universitaire, attribuant à ses membres une autorité morale extrême. Cétait bien avant la banalisation provoquée par linflation des titres, et pour bien comprendre ce dont je parle, rappelons-nous que vers la fin des années cinquante, le pays ne comptait quun million et demi dhabitants et que le nombre des étudiants nexcédait pas six mille. Depuis, la population du pays est devenue quatre fois plus nombreuse et les effectifs estudiantins se sont multipliés par vingt.

Si lon me demandait dexpliquer en une seule phrase ce que sont pour moi les éléments didentité de la génération de lEtat, je dirais que cest "lidentité israélienne qui englobe la totalité de lidentité juive". En effet, si lon me demande dexaminer mon oeuvre dans son ensemble, depuis "La mort du vieillard", ma première nouvelle, surréaliste et parfaitement agnonesque*, publiée en 1957, et jusquau dernier roman publié quarante ans plus tard Massa el tom haélef (Voyage vers lAn mil), je sens quen dépit de la grande différence entre le point de départ et celui darrivée (qui, je lespère, nest que provisoire), il est possible dexaminer le parcours entre ces deux oeuvres comme un développement organique. Il est vrai quil aurait été difficile dimaginer que lécriture amorphe, abstraite, détachée du temps et du lieu qui est celle de "La mort du vieillard" évoluerait vers le texte dense et très concret par lequel est évoqué le monde juif du haut Moyen-Age européen vivant en dehors de tout contact avec Erets-Israël. Cependant, il me semble que si lon examine attentivement le point de départ, lévolution napparaît pas comme totalement inattendue.

Dans "La mort du vieillard", le personnage de Madame Ashtour, qui incarne les forces vitales, naturelles et pleines dassurance du jeune pays, enterre le vieux locataire qui incarne, si lon peut dire, la judéité, accusée en quelque sorte de vivre une existence inerte, sans objet et sans goût. Cependant le narrateur fatigué, qui collabore avec la dame énergique et charismatique, finit par saisir après coup quen accélérant la mort de quelquun et en lenterrant alors quil nest pas encore totalement trépassé, il se met lui-même dans une situation dangereuse, car létrange Madame Ashtour par laquelle il est si totalement subjugué, peut finir par léliminer lui aussi, à un moment ou à un autre. Le fait est que pendant ces années-là, au cours desquelles nous nous appliquions avec tant de zèle à modeler notre identité israélienne, il ny avait aucune contradiction entre celle-ci et la judéité, ou lidentité juive. Au contraire, nous considérions que la première avalait, assimilait et englobait totalement la seconde dont elle revendiquait ensuite chaque élément comme étant le sien propre. Tel est le thème que je nai cessé de répéter au cours de centaines de conférences et dans des dizaines darticles : lidentité israélienne (identité et non citoyenneté dans laquelle la minorité nationale palestinienne a aussi sa part) englobe lensemble de lidentité juive.

La génération de lEtat (jaime beaucoup cette expression et je suis heureux de faire partie du groupe ainsi nommé) a contribué, avec bien dautres encore, à létablissement et à la mise au point de cette identité israélienne. Elle la fait au moyen de la poésie dabord, puis de la prose, de la création théâtrale et aussi dans une moindre mesure de la création cinématographique. Je veux donc présenter un certain nombre des éléments qui ont, à mon sens, contribué à la constitution de lidentité israélienne de cette génération. Cela me permettra de préciser en quoi ma génération se distingue de celle de la guerre dIndépendance, qui la précède, ainsi que des deux qui la suivent, et dont le rôle est précisément de se distinguer de la nôtre et peut-être même de la combattre pour arriver à mieux se définir ; exactement de la même manière que nous lavons fait vis-à-vis de nos prédécesseurs. Il sagit des générations des années 80 et 90, dont les caractéristiques sont admirablement décrites dans lexcellent livre de Gadi Taub Hamered hachafouf (La révolution courbée). Je vais donc essayer de préciser sept points qui, selon moi, constituent lessentiel des caractéristiques de la génération de lEtat :

Le premier : Nous sommes la génération qui a très clairement intériorisé le passage de "Erets-Israël" à "Israël", ce qui a eu pour nous une signification très profonde dans la mesure où cela nous a donné un sentiment très clair de ce que sont les frontières, ainsi quun sentiment de sécurité dû à la connaissance de lendroit précis où se situent ces frontières. Nous appartenons à une génération, peut-être la seule dans les deux derniers millénaires de lhistoire du peuple juif, qui a grandi en sachant exactement ce qui est à lintérieur de ses confins et sous le contrôle et la responsabilité de son État. Cela a certainement beaucoup contribué à létablissement de lidentité particulière de notre génération.

Un exemple très net de ce que ma donné cette connaissance exacte des frontières de lÉtat qui est le mien est, je pense, la possibilité que jai eue dintroduire le personnage de lArabe israélien dans mon oeuvre. Je me souviens comment, jeune adolescent dans les années 50, jaccompagnais mon père au cours de ses tournées parmi les villages de Galilée, à lépoque où il occupait la fonction de directeur du département musulman et druze du ministère des Cultes. Jai alors très bien compris le fait selon lequel ces Arabes sintégraient dans le cadre administratif qui était le nôtre, ce qui nous imposait une certaine responsabilité à leur égard. Cest ce qui ma permis, une bonne vingtaine dannées plus tard, de tenter de pénétrer dans lâme de personnages arabes tels que Naïm dans LAmant et les intégrer dune manière tout à fait naturelle dans le tissu du roman. Bien que différents sur le plan national et religieux, bien quhostiles et pleins de reproches, ils étaient nôtres. Je pense que les frontières territoriales, qui étaient parfaitement claires, ont beaucoup contribué à forger leur appartenance à lidentité israélienne. Ces frontières avaient également lavantage de fournir un certain degré de sécurité à lindividu. Et effectivement, une autre des caractéristiques de notre génération est la libération de lemprise de la collectivité. Cest comme si le fait que les frontières territoriales soient si claires et précises renforçait également les frontières de lindividu. Dune part, les événements de ces années-là étaient relativement moins orageux et moins dangereux que ceux des années précédentes, où lindividu ne pouvait vivre et survivre que par lintermédiaire de la collectivité (cest par exemple le cas dans Les jours de Tsiqlag de S.Yizhar où apparaît un véritable subconscient collectif). Dautre part, le héros individuel pouvait davantage se permettre de sécarter de la norme, sans pour autant mettre en danger le cadre dans lequel il vivait. Pour nous, létat était une réalité de fait, ce qui navait pas été le cas chez Yizhar, Moshé Shamir, ou parfois Megged, pas plus que pour le Pr Yeshayahu Leibowitz, qui na jamais cessé de parler de létat comme dun instrument de pouvoir plutôt que comme dune possibilité de vie en commun dans le cadre de laquelle on examine les moyens dagir en bien ou en mal.

Ce qui me permet de passer à mon second point : nous avions une attitude à la fois réaliste et positive vis-à-vis de lexpérience de la vie dans le cadre dun État. Nous ne nous embarrassions pas de lattitude romantique qui avait accompagné la génération précédente, celle de la guerre dIndépendance, et qui contenait déjà en elle toute la rhétorique de la déception ; ce que nous trouvons par exemple dans Hedva et moi de Matti Megged, dans les longs monologues des jeunes des Jours de Tsiqlag, ainsi que dans Haheshbon vehanefesh (Le compte et lâme) de Hanoch Bartov, où le héros sexile à Paris pour aller y pleurer lÉtat qui vient à peine dêtre proclamé, ou même dans Hamigdalor (Le phare) de Matti Megged et bien dautres oeuvres encore. Nous ne nourrissions pas trop despoirs à légard dun État que nous navions pas mis au monde, cest pourquoi nous nétions pas trop déçus non plus. Ce qui ne nous empêchait pas dexprimer des critiques, sans craindre pour autant que ces critiques mettent lÉtat en danger. La critique du kibboutz que lon trouve dans les livres dAmos Oz, par exemple, relève dun champ intime et humain bien plus que dune perspective idéologique et sioniste, comme cela avait été le cas chez les écrivains de la génération précédente Nathan Shaham, pour nen citer quun. Je pouvais pour ma part écrire une nouvelle surréaliste comme "Le dernier commandant" où un groupe de soldats de réserve occupe tout son temps de service à dormir et ne rien faire. Tout ceci se plaçait sur le fond solide de la très profonde conviction que non seulement la guerre dIndépendance avait été une guerre juste (ce qui est encore ma conviction aujourdhui), mais aussi sur lidée que lÉtat en avait fini avec ses guerres, et que nous pouvions nous permettre de nous enfoncer dans le sommeil au lieu de continuer à courir sur les djebbels pour mener à bien toutes sortes dopérations militaires. Cest ainsi que nous nous sommes en quelque sorte libérés du regard collectif pesant, intime et tout puissant qui avait écrasé nos prédécesseurs. Chacun de nous a trouvé ce quil avait de particulier, et dont il ne pouvait se passer pour construire le style qui lui serait propre, sans pour autant cesser de se maintenir au moyen de solides attaches dans un cadre déterminé. Cela représentait certes une certaine solitude en comparaison avec le puissant sentiment de vie collective qui nous avait précédés et avait éclairé les années quarante. Mais nous nous détachions de ce collectivisme, tout en le traitant avec le respect qui lui était dû, et en continuant à maintenir un intense sentiment de responsabilité. Cet individualisme triomphant semblait lemporter sur les forces politiques et idéologiques dont limportance sétait réduite au cours des années cinquante et soixante. Mais lorsque la guerre des Six Jours est venue remettre au tout premier plan un grand nombre de ces questions idéologiques et politiques, notre génération qui avait déjà une bonne dizaine dannées de création littéraire à son actif a été en mesure dassimiler cette résurgence du politique et de lidéologique, et de lintégrer dans une personnalité littéraire déjà formée. Notre développement diffère en cela de celui de la génération qui nous précède et qui a dû, dès le départ, se colleter avec des problèmes idéologiques écrasants. Il diffère aussi de celui des générations qui nous succèdent et qui sont nées dans une réalité politique de conquête, dominée par une actualité brûlante, riche en gros titres et en formulations lapidaires ; une réalité exigeante, fatigante, souvent unidimensionnelle et que lon sempresse de fuir. Loin de tarir notre écriture, la dimension politique et idéologique qui sest alors rajoutée lui a donné un nouveau souffle, tout en maintenant la solide base préexistante de solidarité.

Par ailleurs, et ceci mamène à mon troisième point, le passage de la notion dErets-Israël à celle dIsraël a également eu pour effet déliminer la romanesque option canaanite qui, dans une certaine mesure, avait séduit nos prédécesseurs. Les énormes vagues dimmigration qui ont déferlé sur le pays dépassaient largement nos possibilités dintégration littéraire, mais elles démontraient de manière absolument définitive que ni nous, ni nos pères nétions nés de la mer ou des champs de Philistie ; et quau-delà de laccent soi-disant "oriental" quavaient adopté Yonathan Ratosh et Aharon Amir, il y avait tous nos ancêtres dEurope orientale qui ne différaient en rien des Danino ou des Guetta lesquels, venus du Maroc ou de Lybie, prononçaient les sons gutturaux de het et ayin avec facilité et naturel. Le "canaanisme" est un condiment propre à relever le goût du sionisme, mais cela à condition de nen mettre quune pincée. La disparition de loption dite "canaanite" nous a permis de considérer lidentité juive avec plus de maturité, moins de colère et moins dhypocrisie, ce qui, à mon sens, à grandement contribué à son intégration dans lidentité israélienne.

Jen viens ainsi à mon quatrième point, qui traite des relations avec la religion et les religieux. La franche hostilité à légard des questions religieuses, que nous rencontrons communément chez les membres des générations qui nous ont succédé, nexistait pas dans les années cinquante et soixante. Par ailleurs, le sujet nétait pas totalement ignoré, comme il lavait été chez les écrivains de la génération de la guerre dIndépendance. Nous pouvons en effet voir à quel point le sujet est occulté dans Les jours de Tsiqlag par exemple, qui constitue le document à la fois intime et sociologique le plus révélateur de la manière de penser de la génération de lIndépendance. Cest ainsi que nombreux parmi nous ont pu intégrer dans leurs écrits, dune manière certes réduite et fragmentaire mais pourtant très enrichissante, certains des éléments importants de notre peuple et notre culture. Mentionnons pour mémoire les récits dAmalia Kahana-Carmon , "Naima Sasson écrit des poèmes" et "Si jai trouvé grâce". Ici et là, il nous arrivait de décrire des personnages religieux ou des scène de rituel et denrichir ainsi notre récit en lui ajoutant une dimension nouvelle. Je pense aux récits de Itzhak Orpaz, "La rue Tomozhenna" et dautres encore, ainsi quà limportance des personnages religieux dans les derniers romans dAharon Appelfeld. En ce qui concerne ma propre oeuvre, aussi bien dans Monsieur Mani que dans Le voyage vers lAn mil, et tout en étant parfaitement agnostique, je nai eu aucune difficulté à entrer dans lâme de rabbins et de juifs religieux et à plonger dans leur monde spirituel, les intégrant de la manière la plus naturelle au coeur de mon histoire, sans avoir pour autant à soulever lépuisant problème du pour et du contre la religion. Il est vrai quà notre époque prévalait lopinion, qui sest avérée par la suite erronée et superficielle, que lidentité laïque (ou séculaire) et nationale avait si entièrement eu raison de la religion et des religieux, que plus rien ne nous empêchait dintroduire dans nos récits quelques éléments pittoresques, étranges et un peu fous, et denrichir ainsi la pâte dont le récit est fait. (A ce propos, je me permets de faire quelques petites remarques : voyez avec quel naturel Brenner intègre dans ses romans des personnages profondément religieux. Yehoshua Kenaz ma raconté que sa mère, qui était elle-même fille de rabbin, lui a dit ceci quand il était petit : "Tu vois tous ces religieux, eh bien dici quelques années, on nen verra plus du tout." Telle était notre opinion à tous. Entre-temps, ils ne donnent guère limpression de disparaître, mais les descriptions affolées que font un grand nombre de mes amis du pouvoir grandissant des religieux, pouvoir moins démographique que démoniaque, me semblent absolument excessifs.)

Quoi quil en soit, dans les années cinquante et soixante nous considérions ce monde comme en voie de disparition. Il nétait pas menaçant et son imminente assimilation dans lidentité israélienne ne nous semblait pas faire de doute. Cétait la belle époque de "Ido et Einam" de Agnon, lépoque de la kabbala et de la mystique. Nous avions le sentiment de pouvoir, nous aussi, puiser dans les oeuvres de Gershom Sholem et de Yeshayahu Tishbi à la recherche de saveurs qui rehausseraient nos festins littéraires.

Jen arrive à mon cinquième point: le sentiment de notre continuité dans le cadre de la littérature hébraïque. Cétait également, bien entendu, le sentiment quéprouvaient les écrivains de la guerre dIndépendance qui nous avaient précédés. Mais il y a cependant une grande différence. Dans la mesure où les écrivains de cette génération-là, comme Matti Megged, Hanoch Bartov, Yizhar Smilansky ou Haïm Gouri, ont eu accès aux études supérieures, cela sest fait avec du retard. En revanche, la plupart des écrivains de notre génération sont allés à luniversité à lâge où cela se fait normalement et ont même fait leurs études au Département de littérature hébraïque de Jérusalem. Les examens que nous y avons passés portaient sur un programme systématique et ordonné traitant de lensemble de la littérature hébraïque dans sa continuité.

Le sentiment quavaient les auteurs de notre génération concernant la continuité de la littérature hébraïque et la place que nous entendions y occuper éclaire le fait quen ce qui nous concernait il ny avait pas de contradiction à vouloir intégrer le passé juif dans les festivités de la jeune et vigoureuse identité israélienne. Jinsiste sur ce point parce quil me semble que tout particulièrement pour la génération des années 90 le dialogue avec la littérature hébraïque dans son déroulement temporel a cessé dexister. Ce phénomène est peut-être lié au sentiment post-moderniste de fragmentation et de brisure. Ou au dégoût politique quéprouvent les jeunes écrivains regroupés sous la dénomination de "nord-tel-aviviens" pour tout ce qui est judaïsme et judaïté. Quoi quil en soit, il me semble évident que sans ce dialogue qui sétablit avec plus ou moins dintensité dans nimporte quelle littérature, lécriture littéraire ne saurait se maintenir. Car en fin de compte, quest-ce quAgnon sans Mendele ou même Brenner, quest-ce que Yizhar Smilansky sans Gnessin, et quest-ce quAmos Oz sans Berdichevsky, quest-ce quAppelfeld ou moi-même sans Agnon ?

Le sixième point a trait au monde moderne qui nous entoure. Lensemble de la littérature contemporaine dont nous nous sommes nourris pendant les années cinquante et soixante comprenait, probablement pour la première fois, une littérature juive qui saffichait comme telle et qui, en tant que telle, était reconnue et estimée dans les grands centres culturels du monde. Je veux parler tout particulièrement de larrivée sur la scène littéraire universelle de limpressionnante littérature juive américaine. La littérature juive en anglais ou en français, les deux langues de culture les plus importantes du monde, nétait plus dorénavant lapanage de juifs ou demi-juifs comme Kafka, Joseph Roth, Wasserman ou Proust, mais cétait une littérature de juifs et qui parlait de juifs. Saul Below, Bernard Malamud, Philip Roth, Philip Henry et même Patrick Modiano et bien dautres encore, étaient des auteurs importants dans le monde littéraire international. Ils ont non seulement fourni un supplément de légitimité à la composante juive de notre identité israélienne, mais ont également singulièrement rehaussé son prestige.

Jen arrive à mon septième et dernier point qui est, à mes yeux, le plus important. Il sagit, en ce qui concerne certains de mes amis aussi bien que moi-même, de ce qui a donné à lécriture de la génération de lEtat la vitalité grâce à laquelle elle occupe une place à part parmi les générations littéraires de ces cinquante dernières années, à tel point que même les critiques littéraires, qui aiment tant effectuer des transformations dans la carte de lhistoire littéraire la présentant comme un champ de bataille ou, au moins, comme un terrain où se dispute un match de football au cours duquel tel ou tel auteur sort du jeu et est remplacé par un autre nont dautre choix que deffectuer leurs transformations, remplacements et couronnements dans le cadre du même groupe appartenant à la même classe dâge. En effet, quest-ce qui a donné à cette génération son importance majeure au sein de la littérature hébraïque, non seulement du point de vue de la création et de la critique littéraires, mais aussi dans tout ce qui tient aux rapports très fructueux quelle a développés avec le grand public ? Je pense que nous avons su établir, dès le départ, un équilibre très intéressant entre ce qui est caché et ce qui ne lest pas. Je veux parler de ces tiroirs secrets et mystérieux qui étaient en nous et qui se sont ouverts au cours des longues années de création littéraire, tiroirs comparables à ceux qui se sont ouverts chez Agnon, faisant de cet auteur, et pour nous tous, un modèle dinspiration. Car plus que tout autre, Agnon est lartiste chez qui souvrent des tiroirs secrets et mystérieux.

Les auteurs de la génération qui nous a précédés écrivaient dune manière franche, directe et sans mystère. Vous pouvez lire des pages entières de Yizhar, ou de De ses propres mains de Moshé Shamir, et vous navez guère à vous demander ce qui se cache derrière. Tout, la force aussi bien que limportance, y est franc et ouvert. Leur intention est de décrire de la manière la plus directe la réalité quils ont sous les yeux, et ils croient à ce quils font. Chez nous, en revanche, il y a des tiroirs cachés, au fond lesquels se dissimulent des éléments dont nous-mêmes nétions pas conscients au départ mais qui ont rendu la réalité que nous décrivions infiniment plus complexe, comme si elle comportait des aspects dont nous-mêmes ne savions pas grand-chose. Il sagissait en général de tiroirs autobiographiques qui, pour toutes sortes de raisons, avaient été ignorés, et dont le contenu se dévoilait progressivement. Cela a été la Shoah et lexil chez Orpaz, thèmes dont lirruption a provoqué chez cet auteur la reprise de son ancien nom : il se fait appeler désormais Auerbach-Orpaz. Lensemble du monde juif davant la guerre a envahi loeuvre dAppelfeld, tendant à submerger lexpérience israélienne des survivants de lHolocauste, qui avait été le thème essentiel de ses premiers écrits. Chez moi, cela a été la question de mes origines sefarades, qui a commencé à apparaître sous la forme dune interrogation sur les lignes de démarcation existant entre le Nord et le Sud autant quentre lEst et lOuest ; le triste révisionnisme des années cinquante à lombre du suicide de la mère dans les récits dAmos Oz ; le profond antagonisme à légard de la génération de la guerre dIndépendance qui a surgi chez Amalia Kahana-Carmon ; laliénation yekke* et presque non-juive chez Nathan Zach et Yoël Hoffman.

Tels étaient les éléments qui avaient commencé par ne pas apparaître au grand jour à cause de notre désir dadopter et dintérioriser les codes de la société israélienne dans ce quelle nous semblait avoir de plus authentique, et qui sont très différents des Tsalhavim de Yizhar et de ses contemporains. Enfouis au coeur des textes et surgissant par à-coups, ils ont grandement contribué à lélaboration de la complexité, de la richesse et de loriginalité de notre création.

Ma classe dâge, qui est celle de la génération de lEtat, entre maintenent dans sa septième décennie. Si la menace parue dans un quelconque journal que la vie allait se prolonger jusquà 140 ans, ne se réalise pas, cela signifie que nous abordons le dernier quart de notre vie. Il marrive de sympathiser avec les sentiments des générations qui nous suivent et qui considèrent que nous occupons depuis trop longtemps déjà le devant de la scène et que le moment est arrivé de se débarrasser de nous ou du moins de nous reléguer loin du centre. Je ne suis pas certain que nous ayons lintention de les aider à réaliser ce voeu. Il arrive souvent que les agissements de lEtat dont nous portons le nom nous mettent en rage, mais nous ne nous ennuyons pas encore au point de laisser les autres faire notre travail.

Traduit de lhébreu par Francine Levy

 
 
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