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Ayala Raz - La mode en Erets-Israel

30 Aug 1999
 Revue israélienne des arts et des lettres - 1998/107-8
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La mode en Erets-Israël

Ayala Raz

 
 
Femme du yichouve portant un mandil

 

 

 

 

 

 

Dessin de E.M. Lilien, 1902

 

 

 

 

 

 

Version du même costume, 1906

 

 

 

 

 

 

Dirigeants d'une localité juive, 1914. Noter la variété des couvre-chefs

 

 

 

 

 

 

Eliezer et Hemda Ben-Yehuda (premier et seconde à droite). Hemda fut la première à rédiger des articles du mode dans la presse locale

 

 

 

 

 

 

Membres de l'organisation d'auto-défense Hashomer, Kfar-Saba, 1910

 

 

 

 

 

 

Deux jeunes filles en costume arabe, début du siècle

 

 

 

 

 

 

Trois jeunes pionnières du kibboutz Degania

 

 

 

 

 

 

Deux dandys de Tel-Aviv

 

 

 

 

 

 

Jeune pionnière posant pour un portrait, aux vêtements très influencés par la tradition vestimentaire russe

 

 

 

 

 

 

Jodhpur très britannique et blouse au col polonais "Subotsky"

 

 

 

 

 

 

Vêtements des pionniers du kibboutz Degania de la seconde Aliya : laisser-aller délibéré et unisexe

 

 

 

 

 

 

Dans une ferme près du lac de Tibériade exploitée par des femmes : noter les encolures, signe d'égalité entre hommes et femmes

 

 

 

 

 

 

Les Moyals de Jaffa, le jour de leurs noces

 

 

 

 

 

 

M. Valero, banquier hiérosolymitain, en veston occidental et tarbouche

 

 

 

 

 

 

Fête de Shavouot festival, jeunes filles vêtues de blanc portant des guirlandes de fleurs et de feuilles, début des années vingt

 

 

 

 

 

 

Jeunes filles du kibboutz Degania, 1929

 

 

 

 

 

 

Photo en studio du début du siècle : robe arabe brodée pour la
« fille » ; kumbaz, keffiah et akal pour le
« garçon »
 

A la fin du XIXe siècle, époque où le monde occidental était en plein développement, la communauté juive de Palestine restait plongée dans la misère et larriération culturelle, très à la traîne des courants modernes. Dans un pays désolé, à labandon, les rares routes pavées ne reliaient que les grandes villes pour permettre le passage des diligences, moyen de transport des plus fortunés. Dans les zones rurales, les gens se déplaçaient à pied ou à dos dâne sur des routes de terre battue. A laube du XXe siècle, on comptait en Palestine un demi-million dhabitants juifs et arabes, vivant côte à côte. La majorité des Juifs, qui ne formaient pas plus de 10 pour cent de la population, habitaient dans les principales villes du pays, un certain nombre vivant néanmoins dans les villages agricoles juifs, les mochavot.

La moitié des Juifs du pays vivait à Jérusalem, pour la plupart dans des maisons situées dans lenceinte de la Vieille Ville. En 1860 débutait la construction du premier quartier juif extra muros, Mishkenot Shaananim, qui allait connaître un développement rapide, renforçant la présence dans la ville de la communauté juive. Dans la rue Jaffa, artère commerciale animée, de petites boutiques, propriétés de Juifs ou dArabes chrétiens, se pressaient porte à porte, subvenant aux besoins des résidents hiérosolymitains.

Jérusalem était en outre au centre de lactivité culturelle du pays. LAcadémie des Beaux-arts Bezalel, fondée en 1906 par le professeur Boris Schatz, organisait toutes sortes de manifestations culturelles, entre autres pour célébrer Hanoucca, Pourim, Lag Baomer, et le début du chabbat. Elle offrait en outre des démonstrations de gymnastes et aussi, bien entendu, concerts, pièces de théâtre et soirées littéraires.

Avec son port et son terminus ferroviaire, Jaffa était considérée comme la deuxième ville du pays. La majorité de ses habitants vivaient entassés les uns sur les autres. Dans les rues principales, les magasins proposaient articles ménagers, tissus, chaussures et un maigre choix de vêtements importés. Au début du siècle, la ville comptait quelque 30 000 habitants, dont 5000 Juifs. Selon un recensement organisé en 1905, dix hôtels, sept restaurants et un café étaient gérés par des Juifs. La plupart des habitants de Jaffa soccupaient de commerce, et un bon nombre travaillait dans le secteur de la couture et du tricot. On y comptait trois entreprises fabriquant des machines-outils, quatre coiffeurs, trois musiciens, six médecins, deux dentistes, un avocat et... 26 mendiants ! La localité abritait une école de musique et une autre de dessin et darchitecture, qui dispensait en outre des cours gratuits de couture et de coupe. Hors de Jaffa, de nouveaux quartiers juifs, tels Nevé Zedek et Nevé Shalom, commençaient à sédifier. En 1909 naissait Ahuzat Bayit, la future Tel-Aviv.

A partir de 1903, la seconde vague dimmigration (aliya), affermissait la communauté juive en Erets-Israël en ajoutant 35 000 Juifs à lensemble de la population. Mais la Première Guerre mondiale, en provoquant une vague de famine et de nombreuses expulsions, porta un coup darrêt à cet embryon de développement. La vague de nouveaux immigrants tarit. La communauté juive, décimée par la faim et par la maladie, passa de 85 000 membres avant la guerre à 56 000 seulement en 1918.

Entre le dernier quart du XIXe siècle et la fin de la Première Guerre mondiale, peu de changements notoires intervinrent dans lhabillement des habitants de la région, chaque groupe se reconnaissant à son costume traditionnel. Il faut souligner ici que le pays abritait les ethnies les plus diverses, radicalement différentes les unes des autres tant par leur statut économique que par leurs croyances, leurs origines et leurs styles de vie. Une pauvreté accablante, conséquence dun régime turc décadent et impotent, sétalait aux côtés dinnovations modernes que les nouveaux immigrants juifs avaient amenées avec eux dEurope. Les traditions séculaires se heurtaient aux nouvelles valeurs porteuses de progrès.

A lépoque, les femmes de quelques familles opulentes juives et arabes dans les grandes localités du pays Jaffa, Ramla, Tibériade, Haïfa et Jérusalem pouvaient se permettre de soffrir des accessoires luxueux : chaussures à haut talon de satin chatoyant, commandées tout spécialement à Beyrouth, somptueuses soies dEurope et superbes ombrelles parisiennes. Par contre, les villageois arabes et la majorité des citadins juifs et arabes vivaient dans la pauvreté et le dénuement. Loin dêtre des objets de luxe, les vêtements ne représentaient pour eux quune simple protection contre le soleil et les intempéries.

Dans les mochavot financées par le Baron de Rothschild, une partie des habitants jouissaient dune relative prospérité, tandis quune perpétuelle détresse était le lot de certains autres. Au début du siècle, cest à Zikhron-Yaakov, le plus riche de ces villages, que les résidents de toute la région venaient acheter effets et marchandises. Dans son ouvrage De Dan à Beersheva, David Yellin écrit que le grand magasin se faisait fort de pourvoir à tous les besoins de ceux de la mochava tout en satisfaisant aux desiderata des chalands citadins, proposant même des manteaux de brocard et de satin.

Les pionniers, qui vivaient dans les premiers villages agricoles communautaires, étaient les plus pauvres des habitants du pays. Sans un sou vaillant et manquant de tout, ils brandissaient leur dénuement comme un étendard, se faisant gloire de leurs hardes dépenaillées et de leurs pieds nus. Pour mieux se fondre dans leur nouvel environnement, ils ajoutaient à leur habillement des éléments orientaux. Le kibboutz nous a distribué à tous des habits identiques : chemise, pantalon, keffieh (carré de tissu plié en triangle et retenu par un lien, couvre-chef habituellement porté par les Arabes) et abbayah (long manteau ou vêtement de dessus arabe). (Itzhak Tabenkin, Here on the Ground.)

Ladoption par une partie de la population juive de certains éléments du costume oriental ne pouvait que conforter la Weltanschauung prévalant à Bezalel, lAcadémie des Beaux-arts sise à Jérusalem. Cette institution porta sa contribution spécifique à lélaboration de limage de la femme juive en Erets-Israël. Selon les conceptions de Bezalel, la femme devait revêtir une apparence orientale, être parée dune toilette exotique et surchargée de bijoux. Elle a souvent été peinte à lépoque sous les traits dune bergère tout juste sortie des pages de la Bible. De même, larchétype masculin en Erets-Israël était de mine orientale, généralement yéménite, avec de longues papillotes, un manteau rayé et un turban. Cette vision de lécole Bezalel sexprime dans les oeuvres dEphraïm Lilien et dAbel Pann, dépeignant des femmes à lexotique grâce orientale. Cette beauté restait tout aussi éloignée de laspect réel des jeunes pionnières venues de Russie que de celui des habitantes de la petite Tel-Aviv, fières de leurs allures et de leurs tenues occidentales.

En ce début du XXe siècle, sur les photos dépoque prise par Krikorian et Raad dans leurs studios hiérosolymitains, ainsi que par Saboni à Jaffa, les femmes sont portraiturées arborant des robes arabes brodées, une jarre en terre cuite ou un panier en vannerie sur la tête. Sur ces mêmes documents, les hommes portent des costumes orientaux, avec la keffieh tenue par un cordon noir tressé (akal), le poignard (shabariyeh) au côté.

Deux attitudes opposées prévalaient alors en Erets-Israël. Dun côté, les résidents des mochavot prospères shabillaient selon le dernier cri de la mode parisienne. Opulents et bien établis, ils subissaient linfluence des représentants du baron de Rothschild qui effectuaient régulièrement des voyages vers la Ville-lumière, revenant en Palestine avec de somptueux tissus, des complets dune coupe parfaite et, dans leurs sacoches, les derniers journaux de mode parus avant leur départ de Paris. Dun autre côté, les pionniers aux pieds nus affichaient leur mépris pour ces raffinements vestimentaires bourgeois, à lextrême opposé de leur propre idéologie. Je dissimulai mes robes de soie tout au fond de ma valise, et remplaçai mes chaussures élégantes par de simples mules. Je portais une petite robe en coton et mon couvre-chef était composé dune keffieh tenue par un akal. (Haya T., Here on the Ground).

Cette ambivalence se fait jour dans le tout premier article de mode publié en terre dIsraël, signé par Hemda Ben-Yehuda (seconde femme dEliezer Ben-Yehuda, qui fit revivre la langue hébraïque cf. larticle de Jack Fellman : Eliezer Ben Yehuda, Ariel no 104, 1997). Hemda Ben-Yehuda écrit : Cest la première fois de ma vie que la mode est évoquée dans la presse hébraïque. Cest avec un sentiment de crainte et démoi que je trace ces lignes. Va-t-on se gausser ? Va-t-on se moquer de moi, me blâmer ou pire, me mettre au ban de la société ? (Hemda Ben-Yehuda, Hashkafa, 1904).

On sétait déjà demandé ce que devaient revêtir les Juifs de Palestine. Le baron de Rothschild, convaincu que labbayah était parfaitement approprié aux fermiers juifs en Erets- Israël, en avait commandé trois cents pour les exploitants agricoles de ses mochavot. Pour ce faire, il sétait adressé à Elhanan Bulkin, qui avait créé, à la fin du XIXe siècle, une fabrique de vêtements traditionnels. Au grand dam du baron, un seul fermier nommé Ekron adopta ce costume. Puis onze fermiers vétérans troquèrent leurs habits européens pour des abbayah, ce qui leur valut dêtre surnommés les onze abbayah. Tous les fermiers des autres villages conservèrent leurs effets européens, refusant catégoriquement de céder au caprice du baron.

Cette étude des costumes en Palestine entre la fin du XIXe siècle et 1918 doit tenir compte des divers groupes de population de lépoque : les Arabes, tant villageois que citadins, et les différents groupes de Juifs ceux des grands centres (Jérusalem, Jaffa et Tibériade) ; les résidents des mochavot, ces villages créés et financés par le baron de Rothschild ; les pionniers de la seconde aliya (fondateurs de villages communautaires et de kibboutzim) ; et enfin, les premiers habitants de Tel-Aviv.

Le costume dans le Yishouv

Le Vieux Yishouv est le nom générique des communautés juives ashkenazes et sefarades, vivant au début du siècle en Palestine, principalement dans les villes saintes (Jérusalem, Hébron, Tibériade et Safed). Cétait pour lessentiel des artisans, des commerçants ou des membres de professions libérales, tandis que dautres vivaient de la charité (haluka) des communautés juives de diaspora. En raison de leurs liens étroits avec la communauté arabe locale, ils alliaient des éléments occidentaux et orientaux dans leurs vêtements, dont la disparité témoignait de lhétérogénéité de leurs situations économiques. Les mieux nantis commerçants, avocats, pharmaciens et médecins shabillaient à leuropéenne, de costumes coupés dans des tissus de qualité, confectionnés pour eux par les meilleurs tailleurs et les couturières les plus renommées. Néanmoins, les femmes de lépoque avaient en matière de couture des connaissances leur permettant de coudre elles-mêmes les habits de toute la famille, ne faisant appel à la couturière que pour des modèles plus élaborés ou pour des habits de fête. La fameuse couturière hiérosolymitaine Issa Tourjeman, de la rue Altabuna, était surnommée La Mograbia (la Marocaine) en raison de son pays dorigine. Issa cousait pour Juifs et Arabes des robes de mariée très à la mode, ainsi que délégants caftans kumbaz (amples vêtements turcs ouverts sur le devant).

Dans son ouvrage Childhood in Old Jerusalem, Yaakov Yehoshoua décrit les divers costumes du Yishouv : À lépoque, Jérusalem faisait preuve de tolérance et ses habitants de différentes ethnies portaient les tenues de leur pays dorigine. Les sefarades y tenaient tout spécialement ... mais les habitants juifs et non-juifs des nouveaux quartiers, commençaient à se vêtir à leuropéenne. Les enseignants, hommes et femmes, de lécole de lAlliance israélite universelle et de lécole Evelina de Rothschild servaient dexemples et de symboles. Nos mères et nos soeurs tiraient leurs modèles de journaux de mode, dernier cri de la mode arrivés en Erets Israël avec deux ans de retard...

Les femmes du Yishouv portaient généralement de longues robes aux corsages étroitement ajustés, soulignant la poitrine et marquant la taille. Le haut de la robe, dune facture très compliquée, mêlait fronces, plis, dentelles, rubans et broderies : Si les robes de nos mères et soeurs étaient simples, elles nen étaient pas moins merveilleusement brodées. Les filles se mettaient à la broderie dès lâge de six ou sept ans, débutant par des points simples, avant dacquérir la maîtrise de modèles extrêmement complexes. (Yaakov Yehoshoua, ibid.).

Les longues manches gigot des robes, bouffantes et plissées en haut, allaient sajustant vers le poignet où elles se terminaient par des revers à plis boutonnés. Le col montant, épousant étroitement le cou, sornait dun galon à fronces ou dune seconde collerette. La jupe ample, à mi-mollet, était bordée par deux ou trois rangs de plissés, et voyait tout son volume ramené en arrière grâce au rembourrage de quantité de volants. Elle touchait terre par devant et formait une petite traîne par derrière. Sous la jupe, cinq ou six jupons recouvraient un corset étroitement serré. Le dos du vêtement, en biais, donnait à la silhouette une forme en S. On avait en outre coutume de marquer la taille par une ceinture de cuir ou du même tissu que la robe. Ces modèles étaient portés par les femmes sefarades et ashkenazes du Yishouv, depuis le dernier quart du XIXe siècle jusquen 1910, et des modifications nintervinrent que dans la seconde décennie du XXe siècle.

Il faut souligner à ce propos que la plupart des femmes du Yishouv étant pratiquantes, elles étaient vêtues pudiquement de costumes consacrés par lusage. Elles arboraient en été des couleurs claires du blanc surtout, optant en hiver pour des bruns et des bleus foncés. La couleur de leur vêture indiquait en outre leur âge et leur statut familial. Les plus audacieuses osaient le port du rouge ou du vert, alors que les femmes plus âgées se limitaient au gris, au beige ou au gris bleu, les endeuillées ne portant que du noir. Les robes étaient généralement en coton tissé, batiste ou fine popeline pour la saison estivale et en satin duchesse, taffetas ou soie épaisse pour lhiver.

Les femmes portaient également à lépoque des ensembles formés de jupes et de corsages. Ces blouses en fine batiste, dinspiration romantique, sornaient de dentelles et de broderies et nécessitaient de nombreux travaux daiguille. Elles accompagnaient généralement des jupes sombres, évasées vers le bord, qui exigeaient un métrage important de tissu coupé droit ou en biais, et sagrémentaient de détails à la mode, plissés, remplis boutonnés, boutons asymétriques ou rubans de satin. Blouses et robes se fermaient par des boutons, le pan droit (symbole de la sagesse) venant recouvrir celui de gauche (lesprit malin) afin de protéger la modestie et la moralité des femmes. La main droite est en outre la "Main forte", nom dun ouvrage de Maïmonide, tandis que le côté gauche est "lautre côté" autrement dit le sitra ahara cabalistique ou "camp de Satan", celui des instincts diaboliques.

Souvent, sur la robe ou sur la jupe, la femme passait un tablier qui, outre son rôle pratique, était censé protéger du mauvais oeil. Le chabbat et les fêtes, un tablier blanc bien repassé et amidonné indiquait les qualités de maîtresse de maison de celle qui le portait. Les chaussures lacées, le plus souvent noires, montaient jusquaux chevilles. Les bas, noirs ou de couleur, étaient tissés dun fin fil de coton. Montant jusquaux genoux, ils étaient retenus par un élastique dissimulé sous les longues jupes.

Et que portaient-elles sous tous ces vêtements ? La lingerie féminine incluait des culottes bordés de dentelle, sur lesquelles une espèce de chemise, étroitement lacée autour des hanches, tombait jusquaux chevilles. Venaient sy ajouter deux ou trois jupons de soie ou de batiste. En brassière, le mitaniko formait une camisole boutonnée. Le corset était composé de balliances, cercles de métal plus tard remplacés par des baleines, tiges insérées dans des bandes de tissu. Ce corset baleiné et lacé qui rendait la respiration difficile étranglait la taille et donnait une ampleur artificielle au devant du corsage. Les jupons, coupés droit sur le devant et en biais derrière, gonflaient la silhouette féminine, avec de surcroît lajout de coussinets qui matelassaient le secteur des cuisses.

Il faut souligner quà lépoque, la minceur féminine nétait pas considérée comme attirante, et les vêtements des femmes devaient par conséquent arrondir celles-ci, pour leur permettre de trouver un mari. Comment nos mères réussissaient-elles à convoler en justes noces lorsquelles étaient maigres ? On avait trouvé la solution : sous leurs jupes, toutes sortes de coussinets et de bourrelets, et à hauteur de poitrine, un rembourrage de coton, pour les rendre mieux en chair autrement dit, gonflées comme des outres. (Yaakov Yehoshoua, ibid.). Les vieilles femmes de Jérusalem se souviennent encore dune jupe rembourrée, appelée melakko.

Les sous-vêtements étaient immanquablement blancs, doù leur appellation en hébreu, levanim (blancs). Cette lingerie constituait un élément essentiel du trousseau de chaque jeune fille à marier, leur quantité et leur qualité témoignant du statut financier des parents. Les amples chemises de nuit, romantiques et très décentes manches longues et encolure peu échancrée étaient de fine batiste blanche brodée, ornée de rubans de couleur rose ou bleu pâle.

En hiver, les femmes portaient une cape sombre, souvent grise. A petit collet, fendue sur les emmanchures pour laisser passer les bras, elle descendait jusquaux chevilles. Elles lui préféraient parfois délégants manteaux de laine, coupés par le tailleur local daprès les plus récents patrons dEurope.

Les femmes sefarades de Jérusalem, revêtues dun long manteau noir, se couvraient la tête et les épaules dun fichu de dentelles. Lorsquelles étaient les hôtes de proches ou damis, la maîtresse de maison leur ôtait ce fichu de ses propres mains et le gardait. Quand les invitées voulaient se retirer, leur hôtesse les menaçait plaisamment de ne pas leur rendre leur couvre-chef si elles refusaient de rester encore un peu et daccepter une autre tasse de thé. Les femmes sefarades se drapaient par ailleurs dans un immense châle de laine, de 120 sur 120 cm, bordé de franges et orné de motifs fleuris ou géométriques de couleur vive.

Linfluence orientale dans les coutumes vestimentaires de lépoque est décelable dans plusieurs pièces de costume portés par les femmes de la communauté sefarade. On trouvait par exemple le lizar, un châle brodé aux angles, ou encore une robe deux-pièces, la imaliyah, également appelé havera (amie). Le haut imitait la forme dune cape, et son ample jupe atteignait le sol. Elle ne servait que dans les ruelles de la Vieille Ville, et les femmes se couvraient en outre le visage dun épais mouchoir noir, afin déviter dêtre importunées par des étrangers.

Au début du siècle, les femmes avaient généralement les cheveux longs, réunis au sommet du crâne en un chignon lâche, adoucissant les traits. Cette coiffure à la Marie-Antoinette, particulièrement populaire chez les jeunes femmes, servait même de modèle aux perruques des ultra-orthodoxes.

Les femmes mariées allaient tête couverte, pour des raisons relevant de la religion et de la tradition. Les ashkenazes arboraient de minuscules bibis perchés sur locciput et retenus par des épingles à chapeau ou des rubans. Ces couvre-chefs, de feutre ou de paille, étaient décorés de dentelles, rubans, fruits et fleurs.

Quant aux femmes sefarades, elles se couvraient la tête de divers fanchons. Parmi ces derniers, figurait le mandil, un carré en coton ou en soie de 70 sur 70 cm, aux angles décorés au crochet, à laiguille, ou encore dun motif imprimé à la main courant sur ses bords. Pour les fêtes, un mandil spécial le yazmeh frangé et décoré dun motif floral, caractérisait la hiérosolymitaine. Avant leur mariage, les jeunes filles portaient un sharfah, couvre-chef léger sous lequel leurs tresses se paraient de rubans de couleur. Les jeunes mariées arboraient un mandil ou un yazmeh aux vives couleurs, les femmes plus âgées préférant les teintes sombres.

Un autre mouchoir recouvrait généralement le mandil. Lié derrière, ses pointes retombaient sur le front ou sur les tempes. Les femmes originaires des Balkans couvraient leur tête dun nakolka, large pièce de tissu coloré pliée en triangle et retenue par des épingles. En cas de pluie, parapluie au poignet, elles mettaient des caoutchoucs sur leurs chaussures et des gants en laine, exécutés avec cinq aiguilles à tricoter.

Les bijoux dor et dargent de lépoque chaînes, bracelets, broches, bagues et médaillons marquaient le statut économique de la femme qui les arboraient : Nos pères aimaient à gâter leurs épouses avec de tels présents, qui représentaient en outre une assurance contre les mauvais jours. A lapproche de leur mort, nos mères léguaient leurs bijoux à leurs filles et belles-filles (Yaakov Yehoshoua, ibid.). Dès leur naissance, on perçait aux filles le lobe des oreilles, pour introduire dans la minuscule fente un fil blanc échangé plus tard pour des anneaux dor.

Les hommes du Yishouv se partageaient quant à eux en deux catégories : ceux qui shabillaient à lorientale, sous linfluence du gouvernement turc local, et ceux qui suivaient la mode européenne, copiant le style des nouveaux immigrants dEurope, des émissaires du baron de Rothschild et les responsables sionistes, en contact fréquent avec les pays occidentaux.

La plupart des hommes sefarades du Yishouv, descendaient de famille qui vivaient depuis de nombreuses générations dans le pays, et dont le style de vie ressemblait à celui des autres orientaux. Leur costume alliait le veston occidental au kumbaz oriental, les pantalons étroits à leuropéenne au tarbouche (fez) turc. Ce style gagna encore en popularité après 1914, lorsquil fut décrété que seuls les ressortissants turcs pourraient rester dans le pays. Conséquence de ce règlement, le premier maire de Tel-Aviv, Meïr Dizengoff, se mit à apparaître en public coiffé dun tarbouche.

Les vêtements des hommes sefarades incluaient le shako, genre de veste identique au veston européen mais coupé plus long et boutonné plus haut, avec une encolure plus étroite. Il se portait sur kumbaz rayé ou uni, recouvert, par temps froid, dun long manteau de laine appelé jubah.

Ceux qui suivaient la mode occidentale choisissaient le port dun costume trois pièces composé dun gilet, dun pantalon long et dun veston, plus court que le shako. Le costume était uni, dans les gris, bleu sombre et brun, ou bien avec de minuscules rayures. On voyait parfois un veston sombre sur un pantalon coloré. La chemise était généralement blanche, avec un col rond, haut ou cassé. Les poignets dépassaient toujours des manches du veston, et le pantalon était retenu par des bretelles et non par une ceinture. On se mettait sur son trente et un le chabbat et les fêtes : Le samedi soir, ils brossaient leurs habits, les pliaient et les serraient dans des coffres en bois jusquau prochain chabbat (Yaakov Yehoshoua, ibid.)

Chez lui, le Juif sefarade mettait une tunique blanche et un pantalon de coton servant à la fois de sous-vêtements et de vêtements de dessus. Sur cette tunique, il portait un châle de prières (petit tallit), un gilet (mantian) et enfin un ample cafetan, le kumbaz régional, avec ou sans ceinture. Au-dessus de ces strates superposées, un manteau court, damar ou farmalia, lui battait les hanches. En public, il apparaissait en long manteau (juba) et coiffé dun tarbouche. (S. Avizur, Vie quotidienne en Erets-Israël au XIXe siècle).

On trouve dans louvrage du Dr Hillel Yaffe Visite dun médecin à Tibériade une autre description des costumes masculins dans le Yishouv :  Des dizaines de visiteurs à barbe longue et papillotes, déambulaient dans leurs habits de fête, ou portant de longues tuniques de soie sur des pantalons de coton blanc, le tout dune propreté immaculée... Chaque samedi soir, des dizaines de Juifs, dans leurs légers manteaux de toutes les couleurs de larc-en-ciel, se rassemblaient.

Tous les hommes sans exception étaient coiffés dun couvre-chef, que ce soit le tarbouche pourpre au gland noir, le feutre dEurope (burnetta) ou le chapeau de paille aux larges bords, relevés ou rabattus. Le dandy soucieux de son apparence arborait un canotier et des gants, même au plus fort de lété. Un chapeau indiquait en outre lappartenance sociale de son propriétaire. Le tarbouche marquait lallégeance au gouvernement turc ; le chapeau de paille, une sympathie pour les occidentalistes modérés ; le canotier révélait un brin de dandysme, la casquette une tendance non conformiste et le casque en liège une touche de cosmopolitisme. Quant à ceux qui ne portaient pas de chapeau, ils proclamaient ainsi ipso facto leur statut de pionniers révolutionnaires

Les cravates de soie, larges ou étroites, à raies ou à carreaux, noeuds papillon, faisaient parfois deux fois le tour du cou. Les chaussures dhommes, souvent noires mais parfois aussi blanches, se fermaient par des lacets. Appelées mashis, le mot arabe pour chaussures de marche, elles étaient basses ou montantes. Enfin, pour parachever le modèle délégance masculine, lhomme brandissait une canne et glissait dans son gousset une montre à chaîne en or.

Les hommes soignaient leur chevelure en la brossant avec soin après lavoir enduite de brillantine. La moustache et la barbe devenaient de plus en plus populaires. Cest ainsi que Hemda Ben-Yehuda décrit la mode capillaire masculine dans sa rubrique mode de Hashkafa : La coiffure masculine se transforme : la raie se porte désormais au milieu, la barbe est dans le style du roi David et la moustache en brosse. Néanmoins, la mode tend de plus en plus vers la disparition de la barbe et de la moustache, ce qui navantage que les figures poupines et ne va pas aux maigres. 

Le costume des habitants des mochavot

Après les pogromes de 1881 en Russie, de nombreux Juifs cherchèrent refuge un peu partout dans le monde. Parmi ceux bien rares qui choisirent Erets-Israël pour destination, la majorité étaient des sionistes, ou comme ils se nommaient eux-mêmes, des Amants de Sion (Hovevei Sion). Il sagissait pour lessentiel dhommes jeunes, traditionalistes et pères de famille. On y comptait pourtant un petit groupe détudiants célibataires, libres penseurs qui rêvaient de transformations sociales.

Parmi ceux qui étaient arrivés avec la première aliya, beaucoup avaient emmené avec eux leurs familles et tous leurs biens. La vie nétait pas facile à lépoque et les nouveaux immigrants connurent des jours difficiles dans les mochavot. Le baron Edmond de Rothschild, qui avait à coeur dencourager linstallation des Juifs en terre dIsraël, avait pris un certain nombre de ces villages sous sa protection et en particulier Richon-Letsion et Zikhron-Yaacov en leur procurant un soutien financier et en y créant des entreprises utiles. Lune des premières fut la filature de soie fondée à Roch-Pina en 1882 et employant quelque 80 personnes. La filature fonctionna jusquen 1906, procurant de la soie à lindustrie textile locale.

Durant la crise économique, les localités fondées par le baron senfoncèrent dans la pauvreté et la détresse. Mais lors des années de vaches grasses, la situation se transforma entièrement et la vie devint opulente.

Lorsque le baron visitait Zikhron-Yaacov, il soulignait vivement à quel point le style de vie luxueux des résidents lirritait. Il demanda à ses responsables de retirer tous les produits de luxe des boutiques et de les remplacer par des marchandises simples et bon marché. Les résidents, qui sétaient accoutumés à une abondance à laquelle ils ne voulaient pas renoncer, trouvèrent une solution : chaque fois quils entendaient annoncer la visite proche du baron, ils vidaient la boutique de ses marchandises de luxe, pour les y remettre aussitôt que le baron avait le dos tourné.

Si un accessoire indispensable nétait pas disponible sur place, on le commandait au cocher qui faisait laller retour avec Jaffa dans la diligence : Les résidents entouraient le cocher, lassaillant de requêtes et lui demandant dacheter à Jaffa ce quils navaient pu trouver dans le village... On pouvait entendre une femme le prier de faire lemplettes dune douzaine de boutons. Une autre avait besoin de fils de couleurs, ou daiguilles de tailles diverses. (Eitan Belkind, Thats How it Was).

Les comités villageois faisaient limpossible pour dissimuler cette affluence, afin de ne pas provoquer de jalousie. Cest ainsi que le comité de Richon-Letsion publiait en 1882 le règlement suivant : Les résidents des mochavot doivent éviter autant que possible vêtements de soie et bijoux, même le chabbat et les fêtes, ainsi que tout article de luxe.

Dans son ouvrage First Year, Shlomo Zemah trace une description plutôt critique du costume féminin dans les villages du baron : Les femmes ont lair de sêtre parées pour une fête. Etroitement corsetées, elles sont drapées dans des habits lourdement plissés, répondant aux diktats de Hemda ben Yehuda, qui, des hauteurs de Jérusalem, régnait en despote sur la mode, dans les colonnes de la revue Hashkafa.

Richon-Letsion et Zikhron-Yaakov se disputaient apparemment le titre de petit Paris, comme le relate Mordekhaï Rafaelowitz dans son ouvrage Erets-Israël et les mochavot, publié à la fin du XIXe siècle. Aucune moshava nest plus grande ni plus belle que Zikhron-Yaakov. Tout ce quon peut trouver dans une grande ville est disponible ici, et le style de vie de ses fermiers est identique à celui de citadins. Il y règne une atmosphère à la française, et tous ceux qui sy rendent appellent Zikhron le Paris dErets Israël.

Quant à Richon-Letsion, cette mochava est décrite par Lifsha Segal-Zalmanson dans son livre Enfance à Rishon : Ce nest pas pour rien que Richon-Letsion est connu comme le petit Paris. Aux fêtes, les femmes rivalisent délégance dans des robes garnies de tulle et de dentelle, marquant leur taille étroitement corsetée. Dans leurs chevelures, ramassées en hauteur, de petits peignes étincelants et des épingles dor et dargent sont disposés de façon à attirer loeil et à ravir le coeur. Les après-midis dété, elles flânent le long du boulevard de la mochava, se protégeant de lardeur du soleil sous des ombrelles de dentelle.

Sara Aaronsohn, lhéroïne du Nili, le service secret juif qui aida les Britanniques à combattre les Turcs, shabillait à la pointe de la mode, et fut lune des premières à renoncer au corset. Les vêtements quelle avait préparés pour changer de toilette précisément au moment où les Turcs vinrent larrêter et qui pendent encore dans le cabinet de toilette de la maison Aaronsohn à Zikhron-Yaakov, (Cf. Harold M. Blumberg, Beit Aaronsohn, Ariel no 52, 1982) représentaient le dernier cri du chic parisien. Lune des couturières de Petah-Tikva nétait autre que Hanna Orlov, formée à Paris. Hanna Orlov devait dailleurs arriver à la conclusion que le fer et la pierre lintéressaient davantage que laiguille et le fil, de sorte quelle décida de se mettre à la sculpture et dabandonner lart de la couture.

Lifsha Segal-Zalmanson décrit ainsi le costume masculin dans les mochavot : Les hommes se rendaient aux réunions du comité de la moshava en costume trois pièces et cravate, une pochette dépassant de la poche de poitrine. Leurs lunettes elles-mêmes se voulaient dun style dernier cri, et une canne complétait le tableau. (Enfance à Richon-Letsion).

En contemplant les photographies dépoque, on constate que les hommes navaient rien à envier aux femmes en matière délégance. Leurs costumes aux larges revers étaient coupés selon les diktats les plus récents de la mode parisienne. Le col montant à lencolure ronde était fixé à la chemise par deux boutons. Les hommes, coiffés dun casque colonial, aimaient tout particulièrement se parer délégants costumes blancs ornés de cravates à rayures ou à carreaux. Dans son ouvrage First Year, Shlomo Zemah nous donne un aperçu de la différence abyssale qui prévalait entre les vêtements des fermiers et ceux des Yiérosolymitains : A la table, dînaient quelques Juifs de Jérusalem, vêtus de robes à rayures verticales bleu pâle et argent. A lautre bout de la table, des fermiers dEkron et de Gedera avaient des costumes et des tuniques où couraient des fils dargent, et les agrafes se terminaient par deux petits glands en forme de fleurs dacacia. Les visières de leurs couvre-chef blancs en liège ombrageaient leurs visages.

Ailleurs dans ce même ouvrage, Zemah décrit un des fermiers dans ses vêtements déquitation,  les pantalons bouffants aux hanches et serrant la jambe du genou au pied . On voit effectivement sur les photographies dépoque des exemples de ces jodhpurs qui évitaient le port de bottes et se terminaient au genou par des revers boutonnés. Sur dautres photographies, on peut voir des hommes portant délégants costumes habillés avec un noeud papillon noir ou blanc et une montre en or avec chaîne de gousset. Leurs cheveux étaient soigneusement coiffés et ils arboraient pour la plupart barbe et longue moustache en croc.

Le costume des pionniers

Les pionniers (haloutsim) avaient immigré de Russie après les pogroms de Kichinev en 1903 et 1905. Jeunes, sionistes et idéalistes, ils voulaient édifier en Palestine une société nouvelle fondée sur légalité et la justice. Durant cette seconde vague dimmigration, qui dura de la fin 1903 à lété 1914, quelque 40 000 Juifs sinstallèrent dans le pays. Parmi eux, quelques milliers seulement étaient des pionniers. Pourtant, dans le mythe national israélien, une place toute spéciale est réservée aux pionniers comme prototypes du Juif nouveau en Erets-Israël, alors quils ne représentaient quun pourcentage minime de la population. La plupart, originaires de bonnes familles, avaient reçus une vaste éducation qui marquait leur idéologie sociale. Ils croyaient au travail juif de la terre, à la sobriété et à légalité entre les sexes, convaincus de pouvoir changer le monde par lardeur de leur foi.

Les jeunes filles de bonne famille de la seconde aliya avaient connu les nouveaux concepts de liberté féminine des théories révolutionnaires de la littérature russe. Une fois arrivées en Palestine, elles se montrèrent bien déterminées à concrétiser leurs idées. Dans les bagages de ces jeunes pionnières, sentassaient les robes aux longues manches et cols montants, les corsages garnis de dentelle et les amples jupons, sans oublier les corsets modelant la silhouette. Elles avaient en outre soigneusement emballé chaussures et bas de soie, éléments essentiels de la garde-robe de jeunes filles de bonne famille.

Ces jeunes pionnières réalisèrent bien vite la nécessité dadapter les vêtements amenés dEurope à leur nouveau style de vie. Le travail aux champs et à la maison et elles aspiraient sur ce point à être les égales des hommes exigeait des habits tout autres que ceux-là. Cest ainsi que ces élégants costumes subirent une reconversion professionnelle : les manches coupées au-dessus du coude, le col montant transformé en encolure ronde, les ceintures bannies et un tablier long ou mi-long passé sur la robe ou la blouse. Par la suite, les robes elles-mêmes furent raccourcies et ornées dun col plat ou dun col masculin.

La nouvelle vêture de ces pionnières reflétait leur philosophie sociale, privilégiant le côté pratique et excluant les éléments ornementaux. Les corsets et autres fanfreluches féminines firent place à des habits masculins, pantalon, cravate et casquette. Les modifications intervinrent progressivement : plus ces pionnières étaient là depuis longtemps, plus leur désir dêtre comme les hommes en toutes choses vêtements compris allait grandissant. Il faut noter que les plus téméraires avaient adopté la cravate masculine. A leur façon, elles marchaient main dans la main avec ces suffragettes dOccident luttant pour légalité des droits pour les femmes.

La cravate nétait dailleurs pas le seul élément vestimentaire masculin porté par ces pionnières. Nous pouvons lire dans les écrits dAlexander Zaid la façon dont ces femmes se mirent à porter culotte : Nous arrivâmes à Sejera à dix heures du matin... Personne ne reconnut Tsippora, qui portait des pantalons dhomme... lorsque les visiteurs se rendirent compte que cétait bien elle, ils la prièrent de ne pas aller se changer. Ce costume original leur plut si fort que Zvi Becker allait finalement coudre des pantalons de travail du même style pour toutes les femmes qui les portèrent avec une grande fierté. Le port du pantalon chez les femmes ne remonte donc pas, comme on le pense dhabitude, au début de la Première Guerre mondiale en Europe, mais aux pionnières juives en Erets-Israël au tout début du XXe siècle.

Pour se protéger des ardeurs du soleil, les femmes arboraient au travail des chapeaux à larges bords, et durant leurs heures de repos elles portaient casquette couvre-chef considéré à lépoque comme strictement masculin afin de mieux affirmer leurs revendications quant à légalité des sexes. Les coiffures à la Marie-Antoinette, à la mode alors, ne convenaient ni à leur style de vie ni à leurs convictions. Cest ainsi que sur ce point également, ces pionnières précédèrent la mode en coupant leurs tresses et en lançant la mode des coiffures à la garçonne qui allaient faire fureur en Europe au début du XXe siècle.

Sur lune des photographies prises à Kinneret (une ferme basée uniquement sur le travail féminin), le corsage des jeunes filles ressemblent à la blouse russe (rubashka) à lencolure asymétrique, fermée par des boutons et bordée de broderies faites à la main. Cette rubashka était lhabit des pionniers hommes et ce nest pas par hasard que les femmes allaient également ladopter. Cette blouse était tantôt rentrée dans le pantalon, avec une large ceinture (costume identique à celui des paysans arabes) ou encore au-dessus du pantalon, avec ou sans ceinture. La rubashka était parfois remplacée par une chemise à poches sur le devant, un peu semblable à celle du costume safari daujourdhui, ou encore par une chemise dhomme au col arrondi, portée sur le pantalon.

A lépoque de la seconde aliya, les bottes en cuir épais des pionniers montaient jusquaux genoux mais peu nombreux étaient ceux qui pouvaient sen offrir. La plupart étaient si pauvres quils se voyaient forcés de partager une paire de chaussures avec cinq autres personnes, et ceux qui marchaient pieds nus devaient improviser une solution. Itzhak Ben-Zvi, qui allait devenir le second président de lEtat dIsraël, sétait fabriqué des sandales avec des semelles découpées dans du caoutchouc et retenues par des courroies. La doctrine de la mise en commun des richesses entraînait le partage des vêtements de chaque membre. Les habits, passant donc sans cesse de lun à lautre et constamment portés, étaient élimés et déteints. Cette négligence délibérée constituait de la part des pionniers une proclamation de révolte contre les normes et lestablishment.

La mode dans le petit Tel-Aviv

Le 11 avril 1909, une cérémonie officielle marqua lattribution des premiers lots de terrain sur un site où allait sélever la ville de Tel-Aviv. A lépoque, tout ce secteur nétait que dunes, sans trace darbres ou dhabitations. Mais dès 1918, neuf ans plus tard, de nombreuses maisons à un ou deux étages sétaient édifiées sur les lieux. Le quartier possédait des rues pavées, un château deau, lécole de musique Shulamit et le cinéma-théâtre Eden.

La plupart des résidents de Tel-Aviv menaient une vie douillette dans leurs vastes résidences équipées de toutes les innovations dernier cri de lépoque : eau courante, fourneau à charbon, réchaud... Le mobilier cossu était importé dEurope, et dans les buffets vitrés salignaient les services de table en porcelaine. Les moeurs étaient bourgeoises, avec de plantureux repas de famille, des flâneries dans la poussière du boulevard Rothschild et à loccasion, un film au cinéma Eden. Les enfants étudiaient au Gymnasium Herzliya et à lEcole de musique Shulamit, et jouaient dans les rues du quartier. Loin de vouloir changer le monde en combattant pour la cause du socialisme, les résidents aspiraient à créer un quartier confortable et plaisant où eux et leurs enfants puissent bien vivre.

Sur les photographies dépoque, les femmes de Tel-Aviv semblent détendues, peut-être parce quelles avaient désormais abandonné les corsets étouffants ainsi quune partie des lourds sous-vêtements dantan, pour se mouvoir plus à laise. Elles avaient en outre progressivement délaissé leurs immenses chapeaux surchargés de fruits et de fleurs, tels que décrits par Hemda Ben-Yehuda : Les décorations des chapeaux se composaient de plumes, doiseaux tout entiers et dénormes noeuds. Les femmes supprimèrent tout dabord plumes et oiseaux, avant de se débarrasser des chapeaux eux-mêmes, pour mieux souligner leur philosophie libérale et soutenir la cause de la liberté féminine. Le tailleur féminin fit à la même période sa première apparition à Tel-Aviv. Composé dune jupe mi-longue et dune veste à revers, il sinspirait du costume porté par les hommes, symbolisant ainsi le combat des femmes contre les contraintes et le conformisme des vêtements féminins traditionnels.

Robes et costumes étaient coupés par des couturières locales sur des tissus commandés à Beyrouth ou à Paris. Parmi les boutiques proposant des tissus importés, celle de Scheinberg sétait ouverte dans le quartier yiérosolymitain de la Mochava Germanit. Hemda Ben-Yehuda attachait une énorme importance aux accessoires de mode : Il faut prêter une attention toute particulière aux boutons, dont dépend une bonne partie de leffet densemble de la robe...

Des robes de jeunes filles, blanches, brodées de dentelles et descendant aux genoux, saccompagnaient de bas tricotés de même couleur et de chaussures aux courroies boutonnées. A Shavouot, ces jeunes filles se coiffaient de guirlandes de fleurs et ornaient leurs vêtements de colliers et de ceintures de feuillage. Les écolières revêtaient un uniforme au tablier noir aux larges épaulettes. Ce tablier, sinspirant de la mode russe, ressemblait au sarafan (robe-chasuble) ukrainien.

A partir de 1918, robes et jupes raccourcirent, révélant les chaussures jusquici entièrement cachées. Cette nouvelle tendance permit un développement spectaculaire de lindustrie de la chaussure, et les magasins offrirent toute une variété de couleurs et de styles. Comme celles de Jérusalem et des mochavot, les femmes de Tel-Aviv obéissaient aux diktats de la mode publiés dans la revue Hashkafa : Les chaussures seront aujourdhui vertes ou rouges, mais les grises, en cuir ou toile, avec des entailles de cuir noir vernis, restent les plus chics, rendant le pied fin et gracile.

Les hommes de Tel-Aviv arboraient à lépoque des costumes trois pièces, au pantalon droit avec ou sans revers, une ceinture haute à deux boutons, une veste aux larges revers et un gilet au devant très élégant. Ce costume était coupé dans une laine anglaise dexcellente qualité, unie ou à rayures et pour lété, de coton ou de lin blanc ou beige. Des bretelles sattachaient aux pantalons par des boutons en os. La chemise blanche amidonnée et repassée saccompagnait dun col amovible. Outre les chapeaux de paille et de feutre ornés dun ruban à gros grain, les Tel-aviviens se coiffaient de casquettes, de casques et même de hauts-de-forme pour les bals et les mariages.

Sur des photographies datant approximativement de 1914, on peut voir des hommes en culottes de cheval et bas noirs ou bottes à mi-genou. La canne constituait davantage une marque délégance quun accessoire de marche. Avec le chapeau, ces accessoires avaient fait naître toute une étiquette, et en particulier lhabitude de soulever son chapeau pour saluer une connaissance dans la rue, ou bien de lever transversalement sa canne pour laisser passer les dames. En dépit de la proximité de Jaffa, le costume oriental eut peu dinfluence sur les hommes de Tel-Aviv, qui ne revêtaient ce dernier que pour des photos prises au studio du photographe local.

Il faut souligner que la plupart de ceux qui shabillaient à la mode européenne ne portaient guère délégants costumes, mais des effets simples adaptés à leurs rangs et à leurs possibilités. Même si leurs vêtements sinspiraient des créations de Paris ou de Saint-Pétersbourg, ils ne portaient que de modestes copies de ces originaux.

La question du costume national

Un costume national est-il indispensable en Erets-Israël ? Cette question était fréquemment soulevée dans les journaux de lépoque, que ce soit dans les rubriques mode ou dans le courrier des lecteurs, qui envoyaient leurs suggestions pour un costume national original.

La première personne qui évoqua dès le début du siècle le problème du costume national fut Hemda Ben-Yehuda, qui proposait lidée jamais réalisée en fin de compte dun habit inspiré par le châle de prières (tallit).

Dans un numéro du magasine Laisha de 1926, Julia Auster note : Il est temps que la femme hébraïque dErets-Israël accorde quelque attention au style de ses robes. Nous autres, femmes dorient qui avons décidé détablir notre foyer en Orient, nous continuons jusquaujourdhui à copier lOccident. Nous suivons aveuglément les modes européennes, sans comprendre quelles ne conviennent ni au climat ni à son atmosphère si particulière. Lauteur de cet article propose un costume national à haut col brodé, une sorte de tunique à manches longues. Elle ajoute que cette même robe pourrait être portée sans manches à loccasion dune réception. Elle évoque même la question du soulier, en soulignant que la sandale sans bas pourrait constituer une base dinspiration. Elle propose de consulter des artistes hébraïques, qui connaissent le climat et latmosphère du pays. . Elle demande en outre que le dessin de ce costume national soit publié dans la presse afin que chacun en prenne connaissance. Dans la revue Shulamit de 1935, Yehudit Zenntner aborde elle aussi ce sujet : En voyant les nouveaux immigrants dAllemagne, de Tchécoslovaquie et dAutriche porter le costume national quils ont emmené avec eux, on ne peut sempêcher dêtre jaloux... Il nous faut une création dErets-Israël, conçue à partir de matériaux locaux. 

Le poète national Haïm Nahman Bialik lui-même faisait sien ce désir dun costume national en écrivant : Le rachat de la terre hébraïque doit saccompagner dun style de vie propre au peuple dIsraël. Lun des signes extérieurs permettant de réaliser ce but nest autre que le costume. Quoi de surprenant dès lors que de nombreuses suggestions évoquent la création dun vêtement hébraïque original... (Haaretz, 1937).

La première mesure pratique visant à la création dun costume national fut prise à la Foire du Levant de 1936, où fut organisé un concours doté de prix, pour la création dun habit hébreu alliant les cultures orientale et occidentale et symbolisant le renouveau de lhéritage juif en Erets-Israël. Les organisateurs du concours demandaient la conception dun vêtement typiquement oriental de tous les jours, de style yéménite, et dune robe pour les fêtes. Celui de la première catégorie fut appelé Bat Ami (Fille de mon peuple), et cest Pnina Riva qui remporta le prix de la robe de fête appelée Bat Sion (Fille de Sion) et combinant éléments orientaux et motifs juifs traditionnels. Le quotidien Haaretz évoquait ce costume dans un article publié en 1937 : La femme porte un manteau assez semblable à labbayah arabe, drapant la tête et le corps. Mais les broderies dor de cet abbayah symbolisent également le tallit. Cette robe, créée à partir des plus beaux matériaux locaux, devait devenir le costume national, mais ne fut en fin de compte jamais porté. Il figurait toutefois treize ans plus tard dans la garde-robe de la première reine de beauté israélienne, Miriam Yaron, lorsquelle partit participer au concours de Miss Univers.

Le problème dun costume national fut soulevé de temps à autre jusque dans les années cinquante, lorsque des missions israéliennes partaient représenter outre-mer lEtat hébreu.

Il faut se rendre à lévidence : Israël na pas et naura sans doute jamais de costume national. Ce dernier nest pas le fruit dune invention délibérée de la part dune personne ou de tout un groupe, et il ne suffit pas quun couturier en lance lidée. Ce costume doit évoluer et se modifier au fil de plusieurs générations. Souvent né dans la pauvreté, il reflète le passé et lhéritage dun peuple, et nest pas soumis aux aléas du temps.

Traduit par Colette Salem

 
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