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Le temps de l’innocence

30 Aug 1999
 Revue israélienne des arts et des lettres - 1998/107-8
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  Le temps de linnocence

Marlin Levin

Idiot !

Cest le premier mot qui me fut adressé le jour où jarrivai à Jérusalem, en septembre 1947 avec Betty, mon épouse toute fraîche. Nous avions convolé six semaines plus tôt. Un jeune gars se tenant à proximité du bus qui nous menait de Haïfa à Jérusalem nous avait lancé cette aimable épithète. Savait-il que nous venions darriver dAmérique ? où nos parents et nos amis new-yorkais nous avaient, eux, traités carrément de dingues : Vous êtes cinglés ? Partir pour la Palestine en ce moment. Attendez donc que les choses sarrangent !

Les choses ne se sont pas arrangées depuis. Si nous les avions écoutés, nous ne serions jamais partis pour Israël, ce pays où nous avons passé la plus grande partie de notre vie sans nous ennuyer un seul moment.

Mais revenons au jeune gars. Jai mis quelque temps à réaliser que ce nétait pas le mot idiot quil nous lançait à la cantonade. En réalité, il hurlait Yediot , le nom du journal quil essayait de nous vendre.

Des Américains venant en Palestine à cette époque, il ny en avait quasiment pas. Nous, nous étions des idéalistes, pas des dingues. Nous venions apporter notre pierre à lédifice de lÉtat juif. À peine arrivés, nous avons dû composer avec trois conflits déclarés : celui des Arabes contre les Juifs, des Juifs contre les Arabes, les uns et les autres en guerre ouverte contre les Britanniques. Fidèles à la devise diviser pour régner délibérément appliquée pendant de longues années, ces derniers étaient en fin de course mi-1947 et nallaient pas tarder à se retirer.

Notre existence était modulée par des extrémistes de tout bord. Les Arabes tiraient sur des autobus israéliens et faisaient sauter des quartiers juifs, parsemaient de clous les routes empruntées par les diplomates britanniques. Les Israéliens lançaient des grenades dans les cafés fréquentés par des soldats anglais, mitraillaient des villages arabes et faisaient sauter les ponts sur lesquels passait larmée britannique. Il y avait aussi des Britanniques qui fournissaient des armes à des Juifs. Une spirale infernale de tirs, dincendies criminels, dassassinats ponctuait nos jours.

Nous avions pensé à tout avant le grand départ : à la moustiquaire, à lémetteur-récepteur radio, aux pellicules photo Kodachrome, marque relativement récente sur le marché, pour mon 35 mm.

Ce qui mattirait particulièrement pendant cette période chaotique en Palestine, ce nétait pas tant le bruit, le sang et la fureur de cette guerre tripartite, que les gens de la rue qui subissaient ces affres sans souffler mot. Je ne suis jamais parvenu à comprendre comment ils ou plus exactement nous parvenions à vivre cette vie au jour le jour. Couvre-feux constants, fouilles et perquisitions, quartiers morcelés, explosions terroristes formaient un quotidien que nous subissions avec un aplomb qui frisait la nonchalance. En apparence, rien ne nous démontait. Nous continuions à parcourir le sourire aux lèvres les rues de Jérusalem acceptant la situation, vaquant à nos affaires en feignant la confiance, même lorsque des combats au corps à corps faisaient rage à quelques mètres, nous lançant les uns aux autres la même formule standard : yihyé tov ça ira. Notre façon de dire : Tout va sarranger !

Peu après notre arrivée, nous fîmes, Betty et moi, le tour du pays dans des bus délabrés, sur des carrioles tirées par des ânes, empruntant les routes les plus escarpées, dormant sous la tente dans des kibboutsim, emportant partout avec nous sacs à dos, machine à écrire et appareil-photo.

Un jour, vers la fin du mois de novembre 1947, tandis que nous visitions un village denfants en Galilée, nous apprîmes que lOnu sétait prononcée pour la partition de la Palestine. Autrement dit, pour la création dun État juif ! Dun coup dun seul, la communauté des nations avait changé le cours de 2000 ans dhistoire.

De retour à Jérusalem, nous trouvâmes la ville en extase. Des processions se formaient spontanément dans les rues. Il faisait déjà presque nuit, et dans lobjectif de mon appareil-photo je vis un camion chargé de jeunes gens en liesse dont lun brandissait un drapeau bleu et blanc. On aurait dit une scène des Misérables. Je mempressai dappuyer sur le déclic.

Au plus fort du siège de la ville, sans eau ni nourriture, sans électricité ni carburant, les Hiérosolymitains sefforçaient de feindre la bonne humeur, malgré la faim et linquiétude même quand ils allaient faire la queue pour recevoir leurs maigres rations ou quils échangeaient un morceau de pain contre un maigre seau deau.

Dans la salle de rédaction du Palestine Post, nous passions nos nuits à préparer le journal dans des conditions plus que précaires. Le jour où les Britanniques bombardèrent notre bâtiment nous nous emparâmes de nos machines à écrire et en rampant, nous réfugiâmes sous les tables pour continuer à travailler sous les tirs dobus, le ventre creux.

Et puis arriva ce jour de 1949 où les combats cessèrent partout, sauf à Jérusalem où ils se poursuivirent après la signature de laccord de cessez-le-feu. Pendant des années, nous vécûmes sous la menace des tirs de francs-tireurs jordaniens positionnés sur les murs de la Vieille Ville.

En mai 1949, la ville tout entière sortit de ses gonds pour assister au premier défilé des forces armées. Ses hommes, ses femmes étaient ceux qui avaient gagné la guerre, qui constituaient une armée populaire dans le vrai sens du terme. Ils étaient tous sans exception descendus avec fierté dans les rues de la ville ou étaient juchés sur tous les immeubles.

Je pris en photo cette foule, ces visages dhommes et de femmes qui défilaient, ces jeunes garçons et filles pleins didéal qui brandissaient le drapeau sioniste. Ce jour-là, nous tous, Israéliens, avions le sentiment que nous étions invulnérables puisque nous étions parvenus à vaincre les armées de six pays. Tout était possible. Historiquement tout le fut.


Les photos des pages suivantes - parmi les premières en couleur en Israël - ont été prises par le reporter Marlin Levin pendant et apreès la guerre d'Indéopendance, mai 1948.

Traduit de lhébreu par A.M.S.

 
 
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