Tout le monde aimait Bateau. Lofficier Schiff, (Bateau en allemand et en yiddish), lofficier Shlomo Schiff, chef de la police de Tel-Aviv et de son district, tel était le nom officiel de cet officier populaire. Mais les hommes de troupe, les policiers juifs, la garde civile et leurs supérieurs hiérarchiques, avaient traduit son nom, et ils navaient pas exagéré. Il était doté dune voix épaisse et rauque, dune corne de brume, se déplaçant comme un navire amiral qui voguerait parmi des coquilles de noix. Son autre surnom marquait également laffection, mais aussi une certaine crainte : Rouquin . Si lon est coquille de noix, policier ou même sergent de la police palestinienne, on a intérêt à prendre garde. Le Rouquin senflamme rapidement, et quand il sembrase mieux vaut ne pas être dans les parages.
Il était toujours en uniforme, le policier juif le plus haut gradé de la police, heureux Rouquin, content de lui. On laimait parce quil ne mentait jamais. Il navait quune parole tous en tombaient daccord. Ceux qui le surnommaient Bateau et cétait dans leur bouche une marque destime, ajoutaient encore un compliment véritable : Même quand il pète, cest en toute sincérité.
Le premier soir de Hanoucca, le 24 kislev 14 décembre 1941, il alluma la première bougie de fête à un simple candélabre de bois, et récita lui-même la bénédiction sur les miracles et les merveilles, écorchant les paroles sans vergogne, entonna le chant traditionnel Maoz Tsour, chantant faux toujours sans vergogne. Dans cet esprit de fête qui sétalait comme un sourire familial à une distribution des prix, dans cette salle de classe où il avait rassemblé les officiers et sous-officiers du district, dans le brouhaha des conversations, il frappa sur la table, faisant tressauter les bougies, et sécria : Ecoutez !
Il se tenait là, face à lélite du yichouv, de la communauté juive dEretz-Israël, officiers de la police et de la garde civile. Colback noir sur la tête, le baudrier des officiers coupant sa poitrine de lépaule à lestomac, en pantalon duniforme assez large pour y tailler une tente pour deux, il fronça puis leva ses sourcils albinos, fixant ses subalternes de ses yeux verts.
Messieurs, pas de latkes ni de ponchkes (en yiddish : crêpes de pommes de terre et beignets frits, mets traditionnels de Hanoucca) ce soir. Je vous ai réunis ce soir à Kfar-Saba pour quelque chose qui na rien de doux. Si on vous le demande, je vous ai convoqués pour une réunion dinformation. Si vous me le demandez, cest un ordre du jour. Bon, écoutez et vous comprendrez.
Qui sont les Maccabées de nos jours ? Nous autres. Pas eux. Vous pas eux. Ils se proclament les héritiers des Maccabées. Balivernes. Cest peut-être ce quils veulent être. Mais cest un mensonge. Ce ne sont pas les Maccabées. Ce ne sont pas les rédempteurs de la nation. Ce sont de vulgaires assassins. Des criminels. Est-ce quil y a ici quelquun qui ne comprend pas de qui je parle ? Lorsque je dis quil y a des juifs criminels qui assassinent froidement des juifs dans la rue, pour les piller, comme le fait le gang Stern, est-ce que quelquun ici ne comprend pas de qui je parle ?
Ils prétendent quil sagit dune révolte pour la cause du peuple. Une révolte ? Ce nest pas de la révolte, cest de la terreur meurtrière. Pour le peuple ? Que non pas, contre lui. Ce nest pas simplement lâcheté et infâmie, ce quils font et continueront de faire sils ne sont pas éliminés ce nest pas simple stupidité ni même pure folie. Cest un crime. Il sagit dune bande de criminels, dune bande de brigands. Jusquà quand ?
Ils ne stopperont que si nous les stoppons. Nous-mêmes et personne dautre. Même pas les Anglais. Car cest notre malheur à nous. Car cest notre maladie à nous.
Pourquoi est-ce que jaffirme que cest pire que la stupidité ou la folie ? Peut-on être stupide au point dignorer que le monde est en guerre, que le Satan allemand écrase et détruit et se rapproche de nous ? Peut-on être fou au point de ne pas savoir que lensemble du monde civilisé est aujourdhui plongé dans une guerre mondiale ? Une semaine après Pearl Harbour, une semaine après la déclaration de guerre américaine au Japon, suivie cette semaine par lentrée en guerre de lAllemagne et de lItalie contre les Etats-Unis, celui qui nen est pas conscient nest quun fou. Ou alors cest un criminel qui collabore avec les nazis et plante un couteau dans le dos des nations qui les combattent, dans le dos de lAngleterre qui lutte pour sa vie, qui reçoit des coups terribles sur son propre territoire, dans sa capitale les mots crime et assassin eux mêmes sont trop faibles pour décrire... pour décrire... non, je ne trouve pas le terme qui conviendrait. Car cest nous quils assassinent, nous autres du yichouv. Chaque balle quils tirent nous atteint en plein coeur.
Jai été voir Morton avant-hier, pour une certaine affaire nous concernant, je men vais vous en parler tout de suite. On ne me laisse pas entrer. Que se passe-t-il ? Il pleure. Morton, enfermé dans la pièce, pleure. De quoi sagit-il ? Il venait tout juste dapprendre la nouvelle : les Japonais avaient coulé le Prince de Galles et le Repulse dans le port de Singapour. Non, vous ne comprenez pas. Ce nétait pas parce que Singapour était devenu le Pearl Harbour anglais. Bien sûr, les Japonais avaient annihilé en lespace dune nuit les forces maritimes anglaises en Extrême-Orient. Mais le Prince de Galles ! Lorgueil de la marine britannique ! Le joyau de la Couronne ! Leur prince héritier. Le dernier mot en matière de technique maritime... Ensuite il est venu vers nous, Morton, les yeux rougis. Il néprouvait aucune honte. Il navait pas pleuré comme ça pour Londres. Il ne sétait pas attristé de la sorte pour Dunkerque. Le Prince de Galles. Alors il se tourne vers moi, et je vois dans ses yeux laffront... laffront... Et il me dit : Dites-moi, mon ami, dites-moi en ces jours où ma maison brûle... Où une seule bombe japonaise me massacre cinq mille officiers et marins en ces jours il faut encore quun moustique vienne me piquer ? Cest tout ce que nous méritons ? Il faut liquider ce moustique. Dun coup. To crush him your star Stern ! and you crush him* !
Est-ce que jentends quon murmure ici ? Est-ce que je sens que quelquun ici nest pas très convaincu ?
Il entendait bien quelquun qui murmurait, qui nétait pas convaincu. Qui cela pouvait-il bien être ?
Messieurs, jexige maintenant toute votre attention. Vous savez aussi bien que moi que tout ordre reçu par moi est confirmé par qui de droit en haut lieu chez nous. Chez nous. Et chez nous on compte sur moi, on compte sur vous. Il y a une discipline juive, qui est au-dessus de toute autre, et nous savons qui nous protégeons et quels dangers nous affrontons. Je vous le dis, aujourdhui, le plus grand danger se nomme Avraham Stern et le gang qui lappelle Yaïr. Aujourdhui, en ce moment, nul nest plus dangereux que lui, pas pour les Anglais ni pour les Arabes, mais pour les Juifs... Messieurs, je men vais vous dire quelque chose de très sérieux...
Shalom Smoler, par exemple, nétait pas très convaincu. Assis au dernier rang, sergent effacé, il sétait retrouvé tout à fait par hasard dans la police montée. Les chevaux attendaient dehors, dans la cour de lécole, attachés, mâchonnant le fourrage des sacs attachés à leur cou, et le sergent Smoler voyait son cheval, le plus proche du portail, il le voyait en imagination là où il lavait attaché, sans comprendre alors pourquoi il le voyait, ce cheval, debout là-bas attaché et mâchant. Et Bateau qui continue à crier quil veut quon lécoute, car il est sur le point de dire quelque chose de grave.
Il faut en finir, messieurs. Voilà ce quil ma dit, Morton. Là-bas, hier, voilà ce quil ma dit clairement. Sauvez votre peau, il ma dit, sauvez votre yichouv. Il connaît déjà tous nos termes. Parce que si vous ne nous livrez pas Stern mort ou vif -, a-t-il dit, si vous le laissez continuer, nous ne verrons plus les choses que de cette façon : vous êtes tous des Sternistes. Tout ce fichu yichouv est un gang terroriste et nous vous détruirons. Cest vous ou lui. Nous vous détruirons des villes entières. Vous maudirez le jour de votre naissance. Basta ! Je veux que vous sortiez dici avec un seul objectif capturez le criminel Avraham Stern, et amenez-le moi mort ou vif !
Qui chevauche dans la nuit, dans la nuit sur les sentiers de sable boueux, qui chevauche vers louest de Magdiel à Ir-Shalom, appelé Ramat-Hasharon, quel est ce cavalier porteur dépouvante ?
Shalom Smoler. En toutes occasions, les Anglais se gaussaient : Smoler ? Smaller ? (en anglais : plus petit). Comment vas-tu, petit ? Et les meilleurs dentre eux lui lançaient : Bigger, hey Bigger ! Tu veux devenir Big ?
Mort ou vif ils le veulent Yaïr, et Yaïr, cest le mari de Roni, et Roni cest une cousine, la fille la plus belle et la plus intelligente et la plus fantastique de la famille depuis toujours.
Il avait pris la route à cheval une fois la réunion terminée, les hommes dispersés, les cavaliers sur leur monture, les patrouilles motorisées dans leurs fourgonnettes. Certains chevauchaient par deux, dautres seuls. Il arma son revolver, mit le cran de sûreté, et le renfonça à sa place sous la selle. Il chevauchait vers le sud-ouest. Ein-Haï dormait du sommeil du juste, les gardes lui souhaitèrent une bonne nuit, et de lautre côté de la route de Kfar-Saba, les poulaillers de Ramot-Hashavim somnolaient, leur odeur montait, plumes dans la fiente, et en face, sexalait lodeur des orangeraies, une odeur âcre de lusine demballage, de pelures pourries dans la boue.
Derrière les orangeraies, un désert vide, les pâturages dAbou-Kichk, herbe bruissante sous les sabots du cheval, et à présent au galop, sil est entre neuf et dix heures il est encore possible darriver, à condition quil ny ait pas deau dans lun des oueds du parcours. Ou bien des voleurs de fruits en route pour lun de leurs raids nocturnes. Pas cette nuit. Pas dombre suspecte, par de bruissement entre les buissons. On ne le détournera pas de son chemin cette nuit.
Pourquoi ? Il ny a pas de pourquoi. Quelque chose vous pousse, et vous ne posez pas de question. Contrecarrer les Anglais ? Peut-être. Mais pas seulement. Sauver un Juif de cette police, et de ce serpent cauteleux. Non, pas seulement pour sauver un Juif. Car si seulement, alors seulement Stern. Avraham Stern. Yaïr.
Il suffit quil soit le mari de Roni, sa tante avait murmuré que Roni était enceinte. Cest vrai, mais il se met à pleuvoir, et lobscurité sépaissit, et le cheval a les pattes dans leau. Quil aille guidé par son seul instinct. Il est plus facile de faire confiance à une bête quaux hommes. Et même si tu dois tarrêter sous cette pluie, aucune allumette ne sallumera pour que tu puisses voir lheure. Et quelle heure est-il donc ?
Une barrière. Une barrière de Juifs. Nous sommes les seuls à poser barrières, grilles, fil de fer barbelé. Les Arabes ont-ils besoin de barrières ? Qui viendrait voler chez eux ? Qui les attaquerait ? Et maintenant un aboiement de chien juif. Chez les Arabes, on nentend jamais un chien aboyer seul. Jamais. Cest toujours une bande de chiens. Chez les Juifs, les chiens sont chers, bien soignés. Chez nous, on appelle chien loup le berger allemand. Un aboiement familier.
Et cest lodeur de létable. Pourvu quun gardien zélé nappuie pas sur la gâchette. On prend un petit gars, on lui fourre un fusil dans les pattes, et ensuite il arrive des pépins. Bateau disait toujours : sachez que larme la plus dangereuse cest celle que vous avez entre vos mains. Ça aussi il faut le dire à Yaïr. Il vaudrait peut-être mieux commencer par là et la pluie diminue, et voilà la maison.
Un aboiement, une lumière sallume dans la maison, le rideau de camouflage lobscurcit instantanément. La voix de M. Burstein, le père de Roni, derrière la porte encore fermée : Qui est-ce ?
Il est arrivé quelque chose ? à travers la porte entrouverte.
Rien du tout.
Smoler est déjà à lintérieur, et devant lexpression de terreur figée sur les traits du père, il répète deux fois, trois fois : Rien du tout, rien du tout, rien...
Cest sûrement pour Roni...
Si possible...
Encore en tenue de jour, apparut à la porte de la chambre la mère de Roni, madame Burstein, et sans un mot ils ne sétaient pas encore couchés, les vieux sans un mot elle rentra dans la chambre en refermant la porte derrière elle.
Avec la même expression soucieuse, M. Burstein mit la main sur lépaule de Smoler. Regarde comme tu es mouillé. Comment es-tu arrivé, doù viens-tu ?
Et devant le mouvement de refus de Smoler, il éleva la voix, le grondant comme un père : Enlève ton manteau. Tes bottes...
Non. Je repars tout de suite.
Où ? Et voilà Roni, exhaltant beauté et parfum, enveloppée dans une robe de chambre, et désormais la reine des lieux. Un échange de regards furtifs, les parents comprirent, et Roni se retrouva seule avec Smoler.
Quelque chose pour Avraham ?
Très important. Urgent.
Ça ne peut pas attendre jusquau matin ? Au matin je pourrai...
Roni. Roni ! Chaque seconde compte. Tu ne te rends pas compte !
Dis-moi et je verrai...
Un mur. Ce mur. Toujours un mur, et de lautre côté Yaïr, et maintenant Roni aussi. De lautre chambre sélève une voix en anglais à la radio. Smoler est saisi de tremblements et cherche à le cacher.
La radio ?
La BBC. Lidée fixe de papa. Chaque heure.
Mais que se passe-t-il de lautre côté du mur ? Toujours quelque chose de brumeux, de surprenant. Paraissant et disparaissant. Et même quand on sait une chose avec certitude, elle se révèle être juste le contraire. Roni nétait pas ainsi, jusquà ce quelle soit happée par le mystère, elle nétait pas ainsi le jour du mariage, voilà six ans, ce vendredi, jour du mariage, à Ramat-Gan.
Cétait une maison isolée, pas de rue, pas dadresse, des terrains en friche. Déjà le mois de Shevat (janvier) et tout est sec , dit lun des invités, exprimant une préoccupation nationale. Les hôtes se pressaient sur le balcon et dans la cour, mais ici et là une préoccupation dordre privé transparaissait : lheure du mariage était déjà passée, lheure du déjeuner aussi, et lheure suivante également. La mariée se dressait à la porte, pour la seconde, troisième ou quatrième fois, et comme si elle était seule, elle scrutait, solitaire, le chemin de terre battue.
Une fois par heure, sarrêtait lautobus de Ihoud Reguev en route vers Petah-Tikva, ou sen revenant lheure suivante. Au début, des invités en descendaient, puis ils cessèrent eux aussi. Une moto à side-car vrombit, sarrêta dans un grincement, et du side-car et de la poussière émergea un bouquet de roses rouges. DAlexandrie , déclara le messager. Quarante . La tante du marié , déclara M. Burstein dun ton un peu grinçant, qui se voulait encourageant. Même si le marié lui-même nétait pas encore arrivé, son jeune frère était déjà là, et à présent sa tante. Tout espoir nest pas encore perdu...
Quelques jeunes invités, dont Smoler et David, le jeune frère, se répandirent dans les terrains alentour, sur les sentiers de terre battue, jusquà la route où devait passer le dernier autobus avant le début du shabbat. Le rabbin sortit de la maison, son chapeau sur la tête. De sa main gauche il faisait signe à son assistant de replier les quatre poteaux du dais nuptial, tout en étendant sa main droite en signe détonnement mais aussi dexcuse. Chabbat, on ne peut plus attendre... Espérons quil nest rien arrivé... De nos jours... dit-il.
Il se passe quelque chose là-bas, quelque chose là-bas ! Le père de la mariée saisit le bras du rabbin : A présent il faut attendre...
Un nuage de poussière séleva et sétendit au pied de la colline, devenant dun brun-jaune épais : dans un martèlement de sabots et un concert de beuglements, sapprochait un troupeau de vaches, revenant du pâturage vers les fermes laitières de Nahalat-Itzhak.
Memeh ! , cria Doudia, en étreignant son Hinda avec émotion.
Emergeant de la poussière, tous virent alors un jeune homme en costume sombre, chapeau clair, courant et surgissant derrière le troupeau, comme sil lavait conduit, comme sil chassait les bêtes devant lui, et dans la poussière tombante on le vit se baisser à la lisière du champ, cueillir des fleurs sauvages, une par une, pour en faire un bouquet, se baissant une fois encore pour essuyer ses chaussures.
Tobrouk ! Burstein entra en trombe, laissant la porte ouverte, car il avait laissé la radio allumée, doù montait une voix anglaise.
Tobrouk !
Il se moquait de les avoir dérangés, il avait peut-être besoin de les déranger, oui, Tobrouk. Hier. Les Anglais ont repris Tobrouk ! On vient de lannoncer à la BBC...
Les Anglais ? Quoi ? Les Anglais... linterrompit Roni, ils ont pris... Tobrouk... Quont-ils à faire de Tobrouk ? Quont-ils à faire dans notre région ? Quils aillent tous au diable !
Face au silence ébahi des deux hommes, au lieu de rester, au lieu de sétrangler de larmes, Roni se barricade derrière son mur, quon puisse bien voir où elle se trouve et avec qui.
Papa retourne à ta radio, ou mieux encore, va te coucher... Et toi, sergent Smoler, dis-moi ce que tu as à me dire, et je le transmettrai plus avant...
Solide, barré, pas de passage. Comment dire à une femme que son mari est sous le coup dun arrêt de mort ? Et comment se remettre en route et la laisser seule ensuite avec ça, une femme enceinte, et au beau milieu de la nuit en plus ? A laube ?
Ses souliers cirés, voilà six ans, à la main un bouquet de fleurs sauvages, frais et dispos, en cravate, alors que tous autour de lui suaient Yaïr, Avraham Stern, Memeh avait convolé en justes noces avec lélue de son coeur, sa chair et son sang, la femme de sa vie, Roni Burstein de Ramat-Gan, au foyer Levstein, un vendredi, septième jour de Shevat, 1936, un mois après son vingt-neuvième anniversaire. Frais et dispos, comme si ce nétait pas lui qui se mariait, seulement une moitié de lui-même, avec comme cette nuit limpression, à la veille de Hanoucca voilà six ans, comme cette nuit face à sa femme, limpression quune créature merveilleuse se cachait derrière un rideau de brume, et quon ne comprendrait jamais, et que ce nétait pas affaire destime, ni de justification ou dadhésion, mais seulement de dévotion totale, les yeux fermés, avec une foi aveugle, sans explication ni de besoin dexpliquer en franchissant la ligne entre vie ici et vie là-bas. Seulement alors il aurait été possible dêtre avec lui, à lui. La même chose avec lui, à lui.
Finalement il ny eut pas le choix. Roni ne donnerait aucune adresse, aucun téléphone, aucun moyen de liaison.
Non pas parce que je nai pas confiance en toi, cher Moula, mais parce que tu nas aucune idée de ce que subissent ceux qui tombent entre leurs mains. Tu le sais ? Et ce quils feraient à un sergent des forces de police qui a trahi, tu peux te limaginer ?
Il ny avait pas le choix. On pouvait déjà entendre les coqs annoncer la fin de la nuit, et Smoler déclara : Ordre a été donné à la police, larmée, la PJ, de capturer Yaïr, mort ou vif. Un ordre. Dhier. Un arrêt de mort.
Traduit par Colette Salem
Postface de la Rédaction
Avraham Stern, alias Yaïr, fut le fondateur et le premier commandant de Lohamei Herout Israël (Lehi), organisation paramilitaire surnommée par les Britanniques le groupe Stern . Un autre dirigeant du Lehi, la plus extrémiste des organisations juives de lEtat en devenir, Itzhak Shamir, allait devenir Premier ministre dIsraël. Ce mouvement était convaincu quen dépit de la querre contre les nazis, les Anglais devaient être chassés de Palestine si les Juifs entendaient avoir un Etat à eux. Le 12 février 1942, Yaïr fut acculé dans le quartier Florentin de Tel-Aviv. Il fut abattu par linspecteur Geoffrey Morton, commandant de lescouade de police, alors quil tentait de senfuir selon les termes du communiqué britannique. Cette version nest pas acceptée par tous ceux qui demeurent convaincus que Yaïr a été abattu de sang-froid.