Il y a quelques décennies, peu après la naissance de lÉtat dIsraël, le stéréotype du juif nouveau revenu dans sa terre ancestrale ressemblait à sy méprendre au héros dExodus, le best-seller de Léon Uris, Ari Ben-Canaan. Fort, peu loquace et opiniâtre, cétait le sabra invincible, celui dont les épines extérieures masquaient la douceur intérieure ; avec un peu de chance, il ressemblait à Paul Newman et avait été élevé par une poignée de pionniers héroïques dans un kibboutz frontalier créé à la sueur de leur front. Le sabra était lincarnation israélienne des fantasmes de ses géniteurs et de ses admirateurs à létranger. Un stéréotype certes, mais pas une caricature : il y a toujours eu, il y a encore en Israël, une petite poignée de reproductions fidèles dAri Ben-Canaan, dont les yeux ne sont pas nécessairement bleus mais dont lhéroïsme reste de mise.
Dans lensemble toutefois lépoque Ben-Canaan est révolue et le stéréotype du sabra ne sera probablement pas remplacé, car, dans la société israélienne pluraliste de lheure, les origines, de comportement, dexpectatives et despoirs, donnent proprement le vertige. Le jubilé de ce pays est loccasion rêvée de présenter quelques éléments isolés de cette population de six millions dâmes. Les Israéliens que nous allons évoquer ici sont en chair et en os, vous pouvez leur écrire si vous le désirez. Collectivement ou individuellement, ils sont des citoyens ordinaires dun pays extraordinaire qui, comme le reste du monde, se trouve à lorée dun nouveau millénaire et inévitablement dun chapitre nouveau dans son histoire tumultueuse.
I
Dans la mesure où des êtres et des lieux peuvent être assortis, Irit Shahar et Richon-Ouest, quartier tentaculaire de Richon-Letsion où notre Irit vit et dont elle fréquente un lycée, frôlent la perfection. Tous deux ont quelques années à peine : Irit vient de fêter son quinzième printemps, Richon-Ouest a surgi des dunes voilà une petite décennie, et continuera den surgir au cours des prochaines années. Jeunes et beaux, véhiculant tous deux avec la plus grande légéreté leur lourd héritage, cette jeune fille et ce quartier sont de véritables métaphores du cinquantenaire, une façon dapprécier à quel point la société israélienne est devenue partie intégrante du village global. Cheveux au vent, jeans, tee-shirt, musique assourdissante de la chaîne MTV, fan de Coca-Cola et de McDo, elle ressemble à sy méprendre à ses consoeurs du monde entier. Elle est israélienne, comme elle serait française ou américaine. Son anglais laborieux ne la pas empêchée lan dernier de dialoguer avec ses cousins anglais sur des registres qui interpellent toutes les ados du monde.
Richon-Ouest, de son côté, na disraélien que le nom : rien ne le distingue dun quartier périphérique de Rotterdam ou de Manchester. Sur une vingtaine dhectares vit et prospère une population de quelque 60 000 âmes. Seul le sable, qui sintroduit subrepticement ici et là, rappelle que cette localité a émergé des dunes du littoral. Comme Irit, le quartier est nouveau sur la scène locale. Conçu et planifié dans les moindres détails pour faciliter la vie présente et future de ses habitants, convivial à lextrême, Richon-Ouest a ses box de stationnement privé, les équipements et installations communautaires quexige une population dont les 40 % ont moins de 30 ans, des avenues bordées de palmiers, des aires de jeux et de petits jardins.
Malgré les apparences, Irit et Richon-Ouest sont beaucoup plus ancrés dans le passé que la majorité des gens et des lieux dIsraël. Cest que Richon-Letsion (Première à Sion), ville côtière située à une dizaine de kilomètres au sud de Tel-Aviv, est lune des premières localités dIsraël. Créée par des pionniers originaires de Russie en 1882, aux tout débuts de limmigration sioniste dans cette province laissée à labandon par lempire ottoman, elle devint rapidement un symbole du peuplement juif en terre dIsraël. Et le resta.
Lempreinte laissée par les mères et les pères fondateurs de Richon-Letsion sur Irit et sur le quartier où elle vit, on ne le saura jamais. Du reste Irit nest pas spécialement intéressée par le passé, par ces choses qui se sont produites il y a si longtemps , dit-elle. Lactualité se heurte chez elle à la même indifférence : Je ne lis pas le journal chaque jour et nécoute pas sans arrêt les infos comme le font mes parents. Comment jenvisage les cinquante prochaines années ? Laissez-moi réfléchir un peu. Tout dabord, jespère que nous aurons la paix. La politique, je men fiche, cest la paix qui mimporte.
Elle ne sest pas rendue, à la différence de ses parents et de son frère Shaul 19 ans aux cérémonies organisées pour marquer la semaine, le mois, lannée, du meurtre de Yitzhak Rabin, ce qui ne la pas empêchée de verser des torrents de larmes devant lécran de télévision et à lécole. Les Arabes ? elle nen connaît pas. Jimagine quils feront la paix avec nous tôt ou tard. En attendant, jaimerais bien que les combats cessent. Shaul fait son service militaire depuis un an, il se trouve quelque part sur le front libanais ; un de ses copains de classe a été tué le mois dernier. Je me fais un souci monstre pour lui.
Les priorités dIrit ? Le bac, larmée je naime pas trop y penser, la discipline, les efforts physiques... Elle est charmante, un peu intimidée. Et puis, jimagine que je ferai des études à luniversité. Tous mes amis ont lintention den faire. Mais après le service militaire, jaimerais partir à létranger. Comme tout le monde...
Ses parents, Anat et Nimrod, se sont aménagé un intérieur confortable. Ils ont tous deux la cinquantaine, sont nés avec lindépendance de lÉtat, respectivement à Tel-Aviv et à Jérusalem, de parents cultivés. Lun des grands-pères dIrit était avocat, lautre fonctionnaire ; une de ses grands-mères était enseignante, lautre dirigeait une école maternelle. Tous sont venus dEurope où ils avaient été élevés dans des familles libérales, et se sont engagés dans la lutte pour lindépendance juive en Palestine sous la bannière du parti socialiste. Non quils aient jamais été dardents socialistes, mais toute faille dans les rangs du parti était exclue dans leur esprit.
Dune façon ou dune autre, engagés dans la Hagana (les forces de défense juives avant la création de lÉtat) ou ailleurs, les grands-parents dIrit prirent tous une part active aux combats pour lindépendance du pays et éduquèrent leurs enfants dans les mythes de leur génération.
Nos parents sont des gens épatants, nous dit la mère dIrit, ils sont restés totalement désintéressés. Malgré les critiques qui fusent de toutes parts en ce moment, ils restent convaincus quun miracle sest produit dans leur vie et quils ont eu le privilège insigne dy prendre part. Avec leurs amis, ils parlent de la guerre dIndépendance comme si cétait hier. Nous, nous sommes différents, nous parlons sans cesse politique, fulminons contre le gouvernement, nous préoccupons de lavenir et des événements de lheure. Les idées de mes parents, qui ont imbibé ma jeunesse, je ny crois plus.
A lépoque, il ny avait pas de conflit de génération : nous ne courions pas leur raconter systématiquement tout ce qui nous arrivait, mais nous éprouvions les mêmes sentiments à légard de ce pays. Ce nest plus le cas. Quand Rabin a été assassiné, mes parents ont pleuré comme sil sagissait dun membre de leur famille. Ils ont essayé dexpliquer à leurs petits-enfants comment une chose pareille sétait produite, en précisant que ces choses-là arrivent aussi dans dautres pays, que ce nétait pas la fin du monde. Mais ils nont pas éprouvé comme nous ce sentiment de catastrophe nationale. Nimrod et moi pensions, et nous pensons toujours, que le peuple dIsraël était uni avant la mort de Rabin, ne serait-ce que sur le registre de la paix. Son meurtre a tout bouleversé. Le café a refroidi. Anat allume la lumière. Les sujets évoqués sont douloureux et quand Nimrod rentre du travail, latmosphère se détend. On se met à parler de privatisation et du dernier scandale. Lidéal sioniste des grands-parents est devenu chez Anat et Nimrod post-sioniste dans le jargon des nouveaux historiens qui tentent ainsi de remettre en question les vérités éternelles de lère pionnière. En sefforçant par tous les moyens de renverser les idoles et les mythes de la guerre dIndépendance.
Les mythes, Irit ne sen soucie guère pour linstant. Elle ne sen souciera jamais peut-être. Ce qui lintéresse, juchée sur la barrière de son lycée flambant neuf de Richon-Ouest, cest que lÉtat dIsraël survive et prospère. Et pour linstant, dit-elle, tout lui semble mea ahouz, (100 % !) dans le jargon des jeunes Israéliens, autrement dit, tout va bien.
II
Richon-Ouest et Kiriat Shemona (qui fête aussi son cinquantenaire) ont en commun lenthousiasme qui a accompagné leur création. Certes, la fondation de Kiriat Shemona a été autrement plus hardie : elle était censée devenir une ville modèle, représentative dun pays modèle. Dans un site pittoresque, sur les collines fouettées par les vents du nord de la vallée du Houlé, elle devait servir de métropole à la région, devenir la capitale provinciale idéale dont les boutiques, les usines, les services et les loisirs attireraient les fermiers des villages agricoles et des kibboutzim de Galilée. De plus, elle était la première ville dIsraël entièrement construite pour et par des immigrants. Cest là que devait émerger le nouvel Israélien, là que le Rassemblement des exilés devait trouver son expression suprême, là que les cultures devaient samalgamer dans lharmonie.
Quant au nom de la ville nouvelle, la ville des Huit , il était inéluctable puisque non loin de là, dans la minuscule localité juive de Tel-Haï, sétait déroulé le combat épique des Huit , au cours duquel Joseph Trumpeldor et sept de ses combattants étaient tombés dans une embuscade tendue par des Arabes en 1920. Lagonie du commandant est inscrite dans les annales dIsraël : Quil est bon de mourir pour Erets-Israël , aurait murmuré Trumpeldor avant de rendre lâme. Mais dans la Kiriat-Shemona des années cinquante, lépopée de Tel-Haï ninspirait déjà plus personne.
Cest que tout allait mal. Des centaines de milliers dimmigrants en provenance du Yémen, dIrak, du Maroc, de Tunisie et de Roumanie sentassaient dans cette localité et dans dautres du même genre, directement conduits ici à leur débarquement du bateau ou de lavion qui les avaient transportés en Israël. Tout manquait. Dans des campements de fortune qui sétendaient à linfini, se côtoyaient des hommes, des femmes et des enfants qui ne parlaient pas la même langue, ne mangeaient pas les mêmes plats, étouffaient de chaleur en été et grelottaient en hiver quand la boue envahissait tout. Le paysage alentour était certes beau, mais Kiriat Shemona ne connut jamais la beauté du diable, celle de la jeunesse et devint, pendant les années soixante-dix le piteux symbole du second Israël , celui dont la population subissait dans la frustration ses échecs personnels et professionnels, le dénouement peu glorieux pour eux du rêve sioniste.
Au début, ce fut très dur , avoue Yossi Maloul, 47 ans, directeur de lécole primaire Meguinim (Les défenseurs), qui vit à Kiriat Shemona depuis son arrivée avec ses parents qui quittèrent illégalement la Tunisie en 1955 alors quil était tout enfant. Ils étaient onze frères, jusquà la guerre du Kippour en 1973 où lun deux a été tué dans le Golan. Mais nous nous en sommes bien sortis, et nous sommes six à vivre encore à Kiriat Shemona. Il y a 20 000 habitants dans cette ville, mais au moins 200 000 y ont séjourné quelques temps au cours du demi-siècle passé. Je regrette quil nen soit pas resté davantage.
Ceux qui ne savaient ou ne pouvaient casser des pierres, creuser des fossés ou, dans le meilleur des cas, travailler dans les kibboutzim de la région navaient aucune chance de sen sortir. Les pères de famille étaient démoralisés, pressurés par une société qui souhaitait leur présence dans le pays mais ne leur donnait pas les moyens dassurer des revenus décents à leur famille. Ils devinrent dépendants de leur progéniture, tenue de travailler pour assurer la survie de la famille plutôt que daller à lécole. Leurs femmes regrettaient la chaleur de lenvironnement familial dans lequel elles avaient grandi. Les gens étaient amers, déçus, malheureux, et pour la plupart des enfants, léducation savérait une bataille perdue davance.
Dans le cas de Yossi Maloul, les choses furent différentes. Son père était très motivé. Socialiste ardent, il était disposé à faire changer le cours des choses au prix dun travail acharné. Avec les années, il a perdu son enthousiasme, bien sûr. Des années de travail épuisant ; ses onze fils dans des unités combattantes, et toujours lun de nous particulièrement exposé à tous les dangers...
Yossi, aimable et mince, père de trois enfants, a des cheveux poivre et sel et des yeux bleus qui de temps à autre vous fixent avec une étrange acuité. Cest sa réputation qui la promu directeur de lécole quil a fréquentée enfant. Il aimerait bien faire autre chose, ouvrir un zoo pour les enfants de Kiriat Shemona par exemple. En attendant, des poissons tropicaux évoluent dans laquarium qui orne son bureau. Il lemploie à calmer les ardeurs des élèves qui attendent pour lui parler ou qui ont été punis pour indiscipline.
Un jeune garçon fait une intrusion intempestive ; Yossi le réprimande calmement mais fermement ; le petit disparaît sur le champ. Il y a 500 élèves dans cette école. Comme partout en Israël, on appelle tout le monde par son prénom, directeur compris. Nempêche, à Meguinim, le chef, cest Yossi. Il ny a pas de violence ici, pas de couteaux, pas de drogues, pas de cigarettes, pas de cheveux décolorés, pas de boucles doreilles non plus. Yossi me montre en souriant une boîte pleine danneaux métalliques confisqués. Jautorise les filles à porter des boucles doreilles, pas les garçons. Nous ne sommes pas ici dans une école à la mode de Tel-Aviv ; les règles, cest moi qui les fixe.
Il a raison. Kiriat Shemona est toujours une ville-frontière. Ceux qui sont restés y vivre ont enduré des décennies de tirs de Katyusha et dinfiltrations terroristes par la frontière libanaise. Le danger perpétuel exige non seulement de la vigilance, mais aussi de lesprit de discipline et de la fermeté. On ne compte pas les signes de la situation sécuritaire précaire de la localité : lécole est fermée par une barrière métallique ; derrière le siège de Yossi Maloul, trois panneaux de couleur vive énumérent les consignes de sécurité En cas dattaque terroriste , En cas dattaque chimique et En cas dattaques de roquettes ... Sur la porte de son bureau, auprès de son parapluie est suspendu un masque à gaz ( Je tiens à ce que les élèves shabituent à voir des masques à gaz ; ils auront moins peur le jour où ils devront en mettre ).
Il reste un long chemin à parcourir pour que Kiriat Shemona se libère de son syndrome de second Israël et parvienne à concrétiser les espoirs de ses concepteurs. Mais Yossi Maloul est convaincu que ce jour viendra. Non quil se berce dillusions sur lavenir : Je donnerais tout pour que nos fils naient plus à faire de service militaire, pour quils vivent heureux ici et pour quon nait plus à construire dabris. La paix avec les Arabes finira bien par advenir, mais cela prendra plus que 50 ans. A mon sens, ils nont pas compris que nous sommes ici pour toujours. Ils finiront par comprendre.
En attendant ? Entre-temps, la vie continue. Pour la majorité des Israéliens, nous compris, les choses se sont améliorées. Sur le plan personnel, jai tout ce que je désire ; je vis dans une ville que jaime, jai un travail intéressant et cest ce qui mimporte à lheure actuelle. Jespère seulement navoir jamais à appliquer les consignes suspendues au mur.
III
A vol doiseau, Negba est situé à quelque 200 kilomètres à peine de Kiriat Shemona. A des années-lumière en fait, en termes de paysage, de climat, dhistoire et dimage de soi. Negba, cest larchétype du kibboutz israélien encore que ce dernier ait éprouvé au fil du temps, comme tant dautres, les âpres dissensions et les graves fractures qui ont flétri le mouvement kibboutzique israélien. Mashka Litvak, chargée de la gestion des cultures de plein champ et des récoltes de coton, est née ici il y a 50 ans. Elle incarne ce que fut autrefois et ce quest Negba aujourdhui.
Été 1939. Une poignée de jeunes pionniers socialistes et sionistes originaires de Pologne essentiellement, défiant linterdiction britannique de fonder des villages juifs, installent des palissades et une tour de garde appelées à abriter la localité juive la plus méridionale du pays. Les Britanniques nétaient évidemment pas les seuls à sopposer par la force aux entreprises sionistes en Palestine ; à compter du jour de sa création et pendant des années, Negba dut repousser les assauts arabes. Le père de Mashka tomba le premier sous leurs balles.
Pendant la guerre dIndépendance, les Egyptiens tentèrent par tous les moyens de semparer de Negba. Le kibboutz évacua les enfants jétais bébé et les adultes vécurent dans des tranchées pendant six mois tandis que les forces égyptiennes lançaient contre eux toutes les armes à leur disposition : mortiers, bombes, chars dassaut. Tout ce qui dépassait de terre fut rasé, à lexception du château deau, endommagé mais toujours en place. Le kibboutz était assiégé, les victimes nombreuses, mais tant que nous restions là, les Egyptiens ne parvenaient pas à avancer : Negba coupait en effet la route vers le nord du pays.
Corpulente, la voix basse, les cheveux décolorés par le soleil, des vêtements de travail fripés, Mashka ressemble plus à une fermière quà un directeur-général, ce quelle est. Son bureau, assez spartiate, comporte une rangée dordinateurs pourvus de logiciels particulièrement performants spécialement conçus pour satisfaire ses besoins et un interphone crépitant de questions posées par ses correspondants sur les équipements agricoles, les fertilisants, les problèmes dirrigation et de semences. Sur un coin sombre du mur, dans des cadres maussades, se déploie toute une série de certificats attestant des prix de toute sorte qui ont récompensé ses performances en matière agricole.
Elle parle avec réticence de ses réalisations personnelles. La production de coton atteignait 1400 kilos à lhectare autrefois. Aujourdhui, nous atteignons les 2400 kilos. Mis à part le coton, son bébé à elle, elle gère les semences de Negba, régit ladministration des pesticides, mène un combat acharné contre les insectes et rongeurs, et, consultant très demandée, siège dans une bonne douzaine de commissions sur la politique agricole de Negba et des exploitations agricoles de la région.
Elle a payé deux fois le prix douloureux du problème palestinien son père pendant la guerre dIndépendance, puis son frère Arnon tué pendant la guerre dusure qui a suivi la guerre du Kippour mais reste pourtant fidèle aux convictions dans lesquelles elle a été élevée : la coopération judéo-arabe est pour elle essentielle. Si on lui laissait le choix, elle opterait pour un État bi-national. Nous ne sommes pas venus nous installer dans un désert. Il nous faut partager ce pays avec ceux qui nous ont précédés ici plutôt que de créer des obstacles à la paix sous la forme de nouvelles implantations sur des terres qui ne sont pas les nôtres.
Regba a connu de profondes mutations depuis lenfance de Mashka. A linstar des 70 autres kibboutzim fédérés dans la même association, Negba ne fait pas de concession sur le principe selon lequel le travail est une fin en soi et le kibboutz le seul moyen de réaliser les idéeaux du sionisme, de la lutte des classes et du socialisme. Ce qui impose à ses membres ladhésion à une idéologie collectiviste. Au quotidien, cette option idéologique signifiait, il ny a pas si longtemps, que les enfants étaient élevés en commun, mangeaient, dormaient, jouaient et étudiaient ensemble, les relations avec leurs parents étant limitées au minimum jugé indispensable à leur épanouissement.
Mashka évoque ses souvenirs denfance, la symbiose entre les enfants de son groupe dâge, jusquau jour de lenrôlement dans les rangs de larmée, tous ensemble. A ses dires, tout était merveilleux. Mais cétait le bon vieux temps, et les réalités actuelles ont imposé leurs dictats sur les principes des pères fondateurs. Si le kibboutz navait pas changé, il naurait probablement pas survécu, précise-t-elle.
Au fil du temps, et à la suite de débats houleux, plusieurs particularités de la vie au kibboutz ont été éliminées. Même pour nous, les anciens, elles avaient perdu leur pertinence. Nous ne recevons toujours pas de salaires et nemployons de main-doeuvre extérieure que si le besoin impérieux de le faire se fait sentir, mais recevons chacun une allocation personnelle en argent à utiliser comme bon nous semble. Lan dernier, par exemple, jai pris six mois de congé pour aller visiter lAmérique du Sud avec un sac à dos. Jai demandé lautorisation à lassemblée du kibboutz, lai obtenue et suis partie.
Désormais les membres de Negba vivent dans de coquets appartements de deux pièces avec salle de bains, en lieu et place des douches communes qui, au départ, fascinaient psychologues et touristes confondus. Chacun possède ses appareils ménagers, prend petit-déjeuner et repas du soir chez soi, achète ses vêtements où bon lui semble finie la mode consistant à porter ce quon trouvait au magasin de la collectivité. Mais la réforme qui souleva le plus de tempêtes, ce fut la décision de privatiser en quelque sorte les enfants, de renoncer aux principes sacro-saints de léducation en commun de la jeune génération.
A lheure actuelle, seuls les adolescents vivent ensemble à Regba, fréquentant un lycée régional où ils sont pensionnaires. Les enfants dâge primaire rentrent chez eux, cest-à-dire chez leurs parents, après lécole, comme partout ailleurs. Il nest pas étonnant que cette décision révolutionnaire , pour ne pas dire réactionnaire dans lesprit des purs et durs, souleva tant de passions, car cest de ses enfants précisément que dépend lavenir de Regba. La population des kibboutzim israéliens ne dépasse pas les trois ou quatre pour cent du total de la population israélienne, chiffre infime quand on songe à linfluence exercée par le mouvement kibboutsique dans ce pays, par sa contribution exceptionnelle au peuplement et à la défense du pays, au nombre de députés à la Knesset et dofficiers supérieurs de Tsahal membres de kibboutzim.
Mashka craint lérosion, le désenchantement. Elle sait que quasiment la moitié des jeunes ne reviendront pas vivre au kibboutz après leur service militaire. Les choses auraient été différentes si le Neguev avait été développé au rythme préconisé par Ben-Gurion. La région est toujours désertique, toujours riche en potentialités. Mais Mashka ne vit pas de souvenirs, na pas de temps à perdre à regretter les réalités actuelles. Elle a bien trop à faire : un membre dun autre kibboutz vient la consulter sur la culture dune variété de pois. Dans ce domaine au moins, je peux encore me rendre utile...
IV
En 1902, Théodore Herzl, fondateur du mouvement sioniste, publiait un roman qui frôlait la science-fiction, sous le titre dAltneuland (Terre ancienne, terre nouvelle, dans sa traduction française) où il exposait sa vision dune patrie juive en Palestine. Lun des registres quil évoquait avec une prémonition inouïe était limmigration. Bientôt, chaque jour verra arriver entre cent et deux mille immigrants... Les gens quil nous faudra nourrir au début parviendront vite à trouver les moyens de subvenir à leurs besoins et à nourrir ceux qui les suivront , écrivait-il.
Herzl mourut deux ans plus tard, à 44 ans, dune crise cardiaque, de surmenage et de leffet produit sur lui par ce quil ressentait comme léchec de sa mission, encore quil était convaincu que dans cinquante ans, on comprendra que jai eu raison. La réalisation de ses rêves prit un peu moins de temps : 44 ans plus tard, un État juif était proclamé ; sa raison dêtre, limmigration, était dûment inscrite dans la déclaration dIndépendance et les vagues dimmigrants juifs en Israël, plus ou moins massives, nont pas cessé depuis.
Viktor Malenkov est lun de ces 750 000 juifs russes arrivés en masse depuis 1989, cette vague qui a accru de 10 % la population israélienne, en cinq ans à peine (croissance naturelle non comprise). A présent, cette immigration se poursuit, plus espacée, plus dépendante désormais de la situation personnelle des candidats à lémigration dex-Union soviétique. Viktor, son épouse Zina et leur fille Shura (le frère jumeau de cette dernière avait précédé sa famille en Israël), trois grands-parents, ont embarqué à Moscou et débarqué à laéroport Ben-Gurion le 4 mai 1991. Le jour même, en vertu de la loi du Retour de 1950 et de la loi sur la citoyenneté de 1952, ils devinrent citoyens israéliens et furent investis des mêmes droits et des mêmes devoirs que tous les nationaux, avec quelques avantages en sus, réservés aux immigrants.
A première vue complet-veston et cravate abandonnés depuis longtemps pour des vêtements moins formels, panier à provisions plein à ras bord, journal dans une main, clé de sa voiture dans lautre Viktor, 61 ans, grand et costaud, crinière de cheveux grisonnants, ressemble à sy méprendre à lIsraélien moyen qui rentre de son travail à Rehovot (30 km au sud de Tel-Aviv). Quand on sapproche toutefois, on se rend compte que le journal est en russe (des quotidiens en langue russe ont essaimé au cours de la dernière décennie en Israël), que limmeuble où il loge est presque totalement occupé par des ex-Russes, et que, malgré ses efforts pour parler hébreu, il a peu de chances de lutiliser, puisquau travail, ses relations avec ceux quil appelle les Israéliens sont plutôt limitées.
Un isolement dû à la nature même de limmigration russe. Le torrent initial a véhiculé dans ce pays des trésors de talents : des centaines de milliers duniversitaires, de chercheurs, de médecins (9000 en tout !), dingénieurs et de techniciens, denseignants, dinfirmiers, dartistes et de musiciens qui ont considérablement enrichi et diversifié le paysage israélien, sur le plan économique comme sur le plan culturel. Il va de soi que Viktor, Zina, Shura et Youri préfèrent dialoguer avec leurs amis immigrants russophones.
Viktor est un géographe distingué, quun institut scientifique israélien a eu la chance dembaucher. Mais ce nest pas le cas de tous les immigrants russes : nombreux sont ceux qui, incapables de trouver du travail dans leur spécialité, insuffisamment qualifiés selon les normes israéliennes pour exercer leur profession, peu désireux de se recycler ou simplement trop âgés pour envisager un recyclage professionnel, se sentent frustrés, déracinés et discriminés dans ce pays. Viktor pense que cest, au départ, faute de représentation à la Knesset que lintégration de certains immigrants russes na pu se faire. Jai voté pour le parti dAnatoly Sharansky (formé essentiellement dimmigrants russes) surtout pour promouvoir la condition des immigrants russes dans ce pays, dit-il. En lan 2000 nous serons presque un million. Nous avons des problèmes spécifiques qui exigent des solutions spécifiques.
Au programme du parti : le logement, la situation délicate des conjoints non juifs qui constituent un bon quart de cette population, et par-dessus tout, un appétit de démocratie, autrement dit dégalité des droits avec les Israéliens de longue date.
Le mot juif , il lutilise avec parcimonie, quand il sessaie à expliquer pourquoi il a, avec les siens décidé dimmigrer. Son fils, Youri, a pris le premier la décision daller vivre en Israël. Mais pour le reste de la famille, le climat avait changé après la perestroïka. La vie était relativement facile. Ses activités professionnelles le conduisaient souvent à létranger ; ils avaient un bel appartement ; Zina était cadre technique dans lun des meilleurs laboratoires de biochimie de Russie. Mais deux choses sont advenues qui les ont décidés à partir : lantisémitisme ambiant et la montée en flèche du mouvement Pamyat qui organisait fréquemment des meetings antijuifs dans le parc situé à proximité de leur domicile. Plus tard, quand léconomie russe sest détériorée, les expressions dantisémitisme se sont multipliées. Nous avons compris alors que nos enfants navaient pas davenir en Russie.
Curieusement, il névoque pas une seule fois la longue lutte du judaïsme soviétique pour la liberté culturelle et religieuse, ni la campagne mondiale dopinion publique pour soutenir les refuseniks et contraindre le pouvoir à autoriser le départ des juifs. La seule chance de faire face à cette situation nous semblait le départ pour Israël. Et soudain, elle nous a été donnée.
Que savaient les Malenkov dIsraël avant de venir ? Zina, aussi gracile et discrète que sa fille, sert le thé avec un petit sourire. Le porte-parole de la famille, cest Viktor. Pas grand-chose. Il y avait des gens qui fréquentaient la synagogue, passaient ensemble le seder de la Pâque, jeûnaient le jour de Kippour et savaient un peu dhistoire juive, mais nous, dans les grandes villes, nous étions complétement ignares. Nous ne célébrions aucune fête juive, pas plus que nos parents, bien que je me souvienne davoir goûté une fois, enfant, à de la matsa (pain azyme). Les parents de Zina parlaient yiddish.
Selon un récent sondage israélien, 53 % des récents immigrants de lex-Union soviétique se déclarent juifs, mais seuls 10 % dentre eux se définissent Israéliens. Shura acquiesce. Biologiste, elle poursuit ses études de maîtrise en génétique végétale à la Faculté dagriculture de lUniversité hébraïque à Rehovot. La transition a été très dure. Jai passé pendant des mois mes nuits à pleurer après notre arrivée.
Et maintenant ? Officiellement bien sûr, je suis israélienne, dit-elle en rougissant. Jai un petit ami israélien, beaucoup de copains israéliens. Mais au fond, je ne me sens pas encore israélienne ; je ne suis pas certaine que jy parviendrai jamais ; je suis différente ; moins directe, plus inhibée, plus sensible. Jenvisage les choses différemment, je pense différemment. Si elle avait été enrôlée dans larmée, elle se serait sentie mieux intégrée. Mais Tsahal nenrôle pas les jeunes immigrantes arrivées après lâge de 18 ans ; quant aux garçons, jusquà 24 ans ils sont tenus au service militaire, à lexception de ceux qui ont servi dans larmée soviétique.
A-t-elle lintention de passer sa vie en Israël ? Elle hausse légérement les épaules. Qui sait ? Youri ne quittera probablement jamais Israël. Lan dernier il a épousé une Israélienne, ils attendent un enfant, ils parlent hébreu entre eux et il est parfaitement intégré ici. Ils ont quelques rares amis russes. Tout le monde lappelle Ouri.
Beaucoup de choses sont arrivées aux Malenkov depuis leur arrivée en Israël. Viktor a dû subir une opération ; Zina a trouvé un poste de technicienne de laboratoire dans une société pharmaceutique ; leurs parents sont décédés dans des maisons de retraite et Viktor ne tarit pas déloges sur le traitement qui leur a été réservé. Nous avons eu de la chance dêtre ici. Il na pas daspiration particulière, même pas de retourner en visite en Russie : Jai tout ce quil me faut ici : le soleil, du travail, ma famille.
Et pourtant, il y a quelque chose de provisoire, déphémère dans lair : quelques souvenirs de Russie dans le salon, un ou deux tableaux, un album de paysages russes. Ce nest pas une maison israélienne. Mélanger les ingrédients et pétrir la pâte ne suffit pas, il faut la laisser lever. Cest ce qui prend le plus de temps. Cela vaut pour toutes les vagues dimmigration en Israël. Pour les Malenkov aussi, bien sûr. Cest le petit sabra à naître qui va peut-être changer les choses, enraciner les coeurs et les esprits dans ce pays.
V
6 décembre 1984. Un an avant la perestroïka. A Moscou, les Malenkov vivent leur vie et personne ne songe à partir : Viktor rédige un ouvrage, Zina est satisfaite de son poste, Youri vient dentamer ses études à luniversité, Shura est encore à lécole. A des milliers de kilomètres de là, laéroport Ben Gurion vit des heures exceptionnelles : une immigration, certes infiniment plus réduite dans ses effectifs que celle des Russes quelques années plus tard. Des avions de lOpération Moïse débarquent quelque 8000 juifs éthiopiens rescapés des guerres et de la famine, de longs siècles disolement et doppression. Prémisses de la grande vague de 1991, qui, sous le nom dOpération Salomon, allait en 36 heures transporter 14 000 juifs éthiopiens vers lÉtat juif.
Hébétés, épuisés, ces nouveaux Israéliens descendent en silence des énormes Boeing qui les ont propulsés en quelques heures dans la civilisation occidentale de la fin du XXe siècle. Ils sont, et restent, parmi tous les immigrants dIsraël, ceux qui ont eu à relever le plus grand défi. Certains ny parviendront jamais ; dautres sy essayeront et réussiront, Mais aucun noubliera le jour où il est arrivé en Israël.
David Dasta avait 14 ans à lépoque. A sa descente davion, la première chose quil constate, cest que les gens qui lentourent sont des Blancs. Javais très peur. La fuite dÉthiopie avait été pénible ; les gens âgés continuaient à marcher uniquement parce quils savaient quils partaient pour Israël. Ils ne parvinrent pas tous à destination. Nous avons marché pendant un bon mois avant darriver au Soudan où les avions nous attendaient. Nous dormions à même la terre : cétait si dangereux que ma famille une cinquantaine de personnes en tout avait soudoyé des brigands avec de largent et des chevaux pour nous protéger des gangs adverses qui cherchaient à nous voler ou à nous tuer. Quand les portes de lavion se sont ouvertes, je ne savais ni où jétais, ni qui jétais.
Aujourdhui, il le sait. Dans le petit salon propret de son appartement dHerzliya, David se définit comme 90 % Israélien ; par modestie il sest réservé les 10 % restants. Je parle comme un Israélien, je mhabille comme un Israélien, je mange comme un Israélien et jai un fils israélien. De surcroît, il a un job éminemment israélien : chauffeur dautobus, il est le premier Ethiopien employé par la principale compagnie de transport public dIsraël, est apprécié de ses supérieurs, de ses collègues et de ses passagers. Et, pour compléter le tableau, il croule sous le poids de ses dettes, cette satanée hypothèque à rembourser pour lachat de son appartement. Heureusement sa femme, Yafit, une jeune femme superbe qui a quitté lÉthiopie la même année que lui, travaille dans une crèche.
A lévidence, David a eu de la chance. Dans la région du Gondar où il vivait, ses parents travaillaient tous deux dans un dispensaire installé par une organisation internationale. Ils caressaient tous des illusions auxquelles il a fallu renoncer en chemin. Jimaginais que tout le monde était fidèle à la Bible en Israël, que ce pays était un paradis sur terre, quil ny avait ici ni escrocs, ni menteurs. Ce qui le préoccupe vraiment, cest le conflit quasiment insoluble des générations dont pâtissent les parents de David et de Yafit, malgré toutes les tentatives du jeune couple pour latténuer. Les bouleversements que lintégration dans la société israélienne implique sont incommensurables pour les anciens de cette communauté qui a survécu deux mille ans en maintenant intactes ses traditions. Cest inévitable, dit David Dasta. Omri, mon fils est un sabra. Je veux quil soit comme les autres. Chez les Dasta aussi, cest le petit Omri, trois ans, qui joue le rôle de levain de la cohésion nationale.
VI
A lorée du nouveau millénaire, Israël perpétue dans un domaine bien particulier ce quil a été depuis toujours : la scène des grands drames religieux du peuple juif. Les controverses quinspirent les croyances et les pratiques religieuses, la séparation de la religion et de lÉtat, la dichotomie entre lidentité nationale et religieuse, sont autant de registres qui continuent à enflammer les esprits, comme elles le faisaient à lépoque du Premier et du Deuxième Temple.
Si, en théorie, lÉtat dIsraël est séculier, les pressions exercées par les partis religieux, arbitres des coalitions gouvernementales, sont telles que linterprétation orthodoxe de la législation rabbinique exerce une influence décisive sur la vie quotidienne de tous les citoyens de ce pays, quils le veuillent ou non. Les non religieux expriment à toute occasion leurs dissentiments pour la main-mise de ces orthodoxes qui constituent à peine le quart de la population israélienne et contraignent depuis la création de lÉtat les gouvernements successifs à des concessions jugées intolérables par le secteur laïque de la population.
Tout ce qui concerne le statut personnel du citoyen israélien mariages, divorces, enterrements, etc., se trouve placé sous la tutelle du rabbinat ; pas de transport public le shabbat, pas de journaux, pas de prestations de la compagnie aérienne El Al ; impossible de décharger les cargos arrivés dans les ports, et la liste nest pas exhaustive. Mais ce qui rallie la fureur de la grande majorité des Israéliens, cest lexemption de service militaire dont bénéficient les étudiants des yechivoth (écoles talmudiques).
Au dernier étage dun immeuble du quartier hiérosolymitain de Ramat-Eshkol, une jeune femme vêtue dune robe à manches longues qui lui frôle les chevilles, tête couverte, un bébé dans les bras, nous conduit vers le salon. Un gamin à papillotes de six ans jette un coup doeil, en nous expliquant poliment quil est malade, cest pourquoi il est resté chez lui. En tout, six enfants, entre seize ans et huit mois ; leur mère est enceinte. Je viens dune famille de six enfants, moi aussi, dit-elle avec entrain, il y a en toujours un en route. Vu de lextérieur, ce foyer ressemble à celui de tous les juifs orthodoxes. La seule différence, cest que nous nous trouvons au domicile et bureau à la fois du porte-parole de la communauté des ultra-orthodoxes, les haredim (littéralement ceux qui craignent Dieu ), dont les membres refusent de reconnaître la légitimité de lÉtat dIsraël sous prétexte que le véritable retour des juifs en terre promise ne se fera quau moment de larrivée du Messie.
Le fanatisme de cette communauté quelque 500 000 personnes en Israël, dont le taux de natalité atteint au moins six enfants par famille ne se manifeste pas à première vue dans laspect et les manières de Yehuda Meshi-Zahav. Sans redingote, sans chapeau (une simple calotte sur la tête), en bras de chemise, jeune et mince, une courte barbe, des cheveux roux quelque peu ébouriffés à force de courir contre la montre. Il vient dachever ses heures de travail à la soupe populaire quil contribue à organiser pour les enfants dimmigrants russes du quartier. Au dehors, il porte comme tout haredi qui se respecte, la redingote noire droit venue des ghettos dEurope centrale qui distingue les membres de cette communauté.
Lintégrisme religieux de cette communauté consiste à gérer la vie des fidèles dans les moindres détails, de façon à ce que tous les actes, les plus futiles soient-ils, de la vie quotidienne soient conformes à lesprit et à la lettre de la Tora et du Talmud. Meshi-Zahav gagne sa vie comme consultant auprès de sociétés souhaitant élargir leur clientèle orthodoxe. Cest un spécialiste chevronné de la communication, qui manie avec brio toutes les nuances du code compliqué qui régit sa communauté.
Mais cest dans la façon convaincante dont il présente sa communauté aux non initiés quil témoigne de dons remarquables. Là sa maîtrise est étonnante, quil donne une conférence à un public laïc ou quil guide des touristes dans le dédale des quartiers orthodoxes de Jérusalem, il sait présenter de la façon la plus subtile qui soit l entité parallèle quest, selon ses propres termes, sa communauté. Ni agressif, ni péremptoire, du reste ce que les autres pensent ne lui importe guère. Sa foi est immuable, ses vérités éternelles, sa soumission à la Tora inébranlable.
Nous avons le moins de relations possible avec lÉtat, dit-il, affable. Nous ne participons pas au gouvernement, refusons ses subventions ; ne votons pas aux élections, ne faisons pas de service militaire ; ne levons pas le drapeau. Je suis convaincu que Dieu nous a donné cette terre sous condition ; nous avons conclu une alliance avec Lui : si nous obéissons à Ses lois, il ne nous dépossèdera pas.
Qui gouverne ce pays ? Meshi-Zahav sen contrebalance. Netanyahu ou Arafat, quimporte ? Le Messie viendra quil ait ou non une majorité favorable à la Knesset. Et nous serons ici, sur cette terre, quoi quil advienne. Nous y étions longtemps avant Herzl : à Jérusalem, à Hébron, à Safed ; ma propre famille vit ici depuis onze générations, elle y restera même si lÉtat cesse dexister.
Et les tensions croissantes avec la majorité séculière du pays ? Pour Meshi-Zahav, le danger dune guerre civile est une pure construction de lesprit. Il y a plusieurs niveaux de coexistence, affirme-t-il. Je ne sers certes pas dans les forces armées, mais quand une catastrophe nationale se produit, je suis là, et jagis. Il me montre une carte quil extrait de son porte-document : un sauf-conduit de la police attestant son appartenance à une organisation caritative composée dultra-orthodoxes, qui sont les premiers à intervenir en cas dattentats terroristes, munis de blouses et de gants, et ont la pénible mission de recueillir les restes pulvérisés des victimes et de leur fournir une sépulture décente.
Cest notre lot. Nous sommes réalistes, nous savons très bien que nous ne parviendrons pas à forcer quiconque à adopter notre style de vie. Mais il nest pas question de compromissions. Nous tentons de nous éloigner, de vivre isolés, pour être les seuls à entretenir la flamme. Cest notre mission. Cest nous qui assurons la continuité du peuple juif, cest cela qui nous rend différents, et nous permet de supporter les aléas du quotidien.
VII
Le sentier qui mène à la maison de Miriam et Haïm Lévi, à Efrat, au-delà de la ligne verte (la frontière israélo-jordanienne avant 1967), est parsemé de massifs de fleurs. Des fleurs et des plantes, il y en a partout dans cette localité coquette située à quelque 15 kilomètres au sud de Jérusalem et à 32 km de Hébron qui semble poser pour un portrait, faire sa propre publicité. La fondation dEfrat en 1980 sinscrit dans la vague de perplexité et de grands questionnements qui a suivi la guerre du Kippour. Les plus vigoureux défenseurs de la création dimplantations en Judée-Samarie étaient des juifs observants, porteurs de kippas crochetées (à distinguer du chapeau noir à larges bords de Yehuda Meshi-Zahav) qui remplissent pleinement et sans réticence toutes les obligations des citoyens israéliens tout en demeurant fidèles aux préceptes du judaïsme traditionnel.
Haïm sempresse de nous retracer le bref historique dEfrat. En octobre 1977, quelques semaines à peine avant la visite de Sadate à Jérusalem, le gouvernement de lépoque avait pris la décision dériger six localités satellites sur le pourtour de Jérusalem, sur des terres rocailleuses où ne vivait pas de population arabe. Efrat fut lune delles. A présent, elle recense 6 000 habitants, sur un terrain qui est, il me semble, lun des plus controversés au monde.
Les Lévi sont diplômés duniversité, réussissent dans leur carrière, sexpriment avec aisance et sont soucieux dopérer dans leur vie la synthèse qui les conduira à lharmonie. Haïm, diplômé dune prestigieuse yechiva où le service militaire alterne avec des périodes détudes, ce qui porte à quatre ou cinq ans la durée du service militaire, effectue ses périodes de réserve dans les blindés.
Né il y a 38 ans à Casablanca dans une famille de commerçants aisés qui immigra en 1962 en Israël pas du fait de persécutions, ni de privations, simplement parce que mes parents et mes grands-parents préféraient vivre en Israël. Ils travaillèrent très dur à des travaux manuels pour nourrir leurs enfants. Rasé de près, yeux et cheveux bruns, lunettes, sa kippa bien en place. Dans vingt ans, il naura pas changé.
Miriam, les cheveux ramassés sous un béret de couleur claire, coquettement vêtue, se joint à nous après avoir préparé une citronnade dans la cuisine. Elle est née aux Etats-Unis dans une famille totalement indifférente aux pratiques religieuses. Et puis, soudain, mes parents sont devenus pratiquants. Leur évolution spirituelle est advenue en Amérique. Mère de deux enfants, Miriam enseigne langlais à Kiriat Arba, la ville juive contiguë à Hébron, dont la grande majorité des habitants sont religieux, et entretient son jardin et les deux étages de sa maison remplie de livres, de jouets et dordinateurs.
Lenseignement par des méthodes modernes, cest le dada du couple, à tous les niveaux : Haïm, qui a été directeur adjoint dun établissement scolaire, enseigne dans plusieurs instituts supérieurs situés dans les territoires, mais sest construit sa réputation dans la promotion de lenseignement du Talmud assisté par ordinateur. Mon expérience denseignant ma permis de mesurer les difficultés éprouvées par les élèves dans létude du Talmud. La pensée talmudique est fondamentalement logique, elle est fondée sur la compréhension par étape, elle est très systématique, très informatique.
Les fractures au sein de la société israélienne, entre les segments laïques et religieux, préoccupent beaucoup le couple. Contrairement à Yehuda Meshi-Zahav, ils sont convaincus quil faut trouver une solution, le plus tôt possible.
La situation empire de jour en jour, dit Miriam. Lestablishment religieux a tellement peur quil nest pas capable dinfluencer la population laïque autrement quen se livrant à des manipulations politiques. La politisation de la religion na fait que rendre les laïques plus hostiles et plus amers. Ce sont des gens comme Haïm et moi qui doivent faire le pas, des gens qui souhaitent créer un substrat social fondé sur ce que tous les Israéliens ont en commun et non sur ce qui les opposent les uns aux autres. Lun des problèmes tient à ce que la population laïque ne sait pas grand-chose de nous, et reste circonspecte sur nos intentions.
Haïm jette un coup doeil sur sa montre ; il a un rendez-vous avec les dirigeants dune société qui compte au nombre des plus performantes dans le secteur des technologies de pointe dIsraël. Il sempare de ses outils de travail : bloc de papier, téléphone cellulaire, ordinateur portable et clés de la voiture, tout en écoutant ce que dit Miriam. Oui, il y a des moyens de parvenir à un dialogue, dit-il, sur le pas de la porte, il existe ce que nous appelons des groupes de Tora, des jeunes juifs pieux qui désirent faire partie dun environnement laïque sans renoncer à leurs convictions et à leurs pratiques et sans exiger des autres quils renoncent aux leurs. Il y a aussi le modèle des écoles ouvertes telle celle dont jai contribué à la création à Jérusalem, fréquentées par des enfants de familles pratiquantes et de familles laïques, où les élèves shabillent comme ils le désirent, où personne nimpose ses points de vue ni ses pratiques. Il nest pas facile pour une famille religieuse de cautionner ce genre dinitiative, mais cela vaut la peine. Au moins est-ce une tentative, une direction.
VIII
Trois fois par semaine, le Dr Mohammed Amara, 38 ans, quitte son village de Zelafa près de la ville dOum el-Fahem pour le campus de luniversité Bar-Ilan, à une heure de route. Bar-Ilan, située à proximité de Tel-Aviv, est la seule université juive dIsraël et se définit comme intégratrice, combinant les valeurs spirituelles du judaïsme avec un enseignement moderne et libéral... en particulier dans le domaine des sciences sociales.
Le Dr Amara na pas choisi au hasard denseigner dans cette université, au département des sciences politiques. Cest à Bar-Ilan quil a obtenu ses diplômes supérieurs en anglais, sest lancé dans la linguistique anglaise et sest consacré à létude de linfluence de la politique sur les mutations linguistiques. Bar-Ilan, cest luniversité élective de nombreux étudiants arabes. Il me paraît normal, dit-il, que les Arabes se sentent mieux à Bar-Ilan que dans les autres universités israéliennes. Du reste, les juifs religieux sont à mon sens beaucoup plus tolérants à légard des non juifs. Je suis un grand admirateur de la culture juive et je la connais bien, encore quà mon arrivée ici, je navais pas la moindre idée de ce quétait une institution orthodoxe. Mais je savais quand même quelle avait une bonne réputation, possédait un bon département danglais et un certain nombre détudiants arabes.
La peau claire, le visage débonnaire et souriant, son parcours ressemble à sy méprendre à celui de nimporte quel jeune universitaire israélien, à quelques détails de son curriculum vitae près. Né dans un village près de Meggido, dans la vallée de Jezréel, de parents ouvriers, Amara est un pur produit de la société arabe israélienne : ses frères achèvent, lun une licence en hébreu et arabe, lautre une maîtrise de math. Mais ses soeurs ont un parcours studieux nettement moins impressionnant, seule la dernière a passé son bac. Cela aussi va changer , Amara le sait. Il sait aussi que le niveau culturel des 1 455 000 citoyens arabes dIsraël est le plus élevé du Moyen-Orient.
Ce quil sait, pense et désire, est caractéristique de toute sa communauté. Par définition, Mohammed Amara nest pas seulement un Arabe israélien, né et vivant dans le pays où sont nés et ont vécu ses ancêtres. Il appartient à une classe sociale influente, organisée et active de la population israélienne : celle des intellectuels arabes contraints par les réalités à percevoir Israël comme leur patrie en même temps que celle du peuple juif. Et à composer avec ce hiatus.
Dans son bureau, jouant avec sa pipe éteinte, il expose ses dilemmes : Je nai pas de problème avec lÉtat dIsraël à proprement parler. Le passé est le passé ; les Arabes dIsraël ont atteint le point de non retour. Nous ne pouvons pas faire marche arrière : un temps nous fûmes majoritaires, à présent nous sommes minoritaires. Nous nous sommes adaptés à cette situation malgré la discrimination qui sexerce contre nous. Mais il nempêche que nous sommes déçus ; nous pensions que nous mènerions une vie plus gratifiante ici.
Il lève la main pour parer à un éventuel argument : Je sais que juridiquement parlant, nous jouissons dune égalité totale, mais la loi est une chose, la réalité une autre. Cette année du cinquantenaire, les Israéliens réfléchissent à leur pays ; moi, je pense à un problème qui semble navoir pas de solution, même au bout dun demi-siècle.
Silence. Puis, sur une tonalité différente, il se lance dans une diatribe nettement plus combative : Mon identification première, cest celle de palestinien : un palestinien vivant en Israël. Où irais-je vivre, autrement ? Si je vivais en France, je pourrais être à la fois Français et musulman, il ny aurait pas de contradiction interne entre ces deux appartenances. Mais ici la nation israélienne est un concept qui nexiste pas. Quand les Israéliens emploient le mot nation ils impliquent le peuple juif à lexclusion de tout autre. Le jour où émergera un véritable peuple israélien, je serai heureux de lui appartenir. En attendant, où nous situons-nous, nous Arabes israéliens ? Où puis-je exprimer mon identité et celle de mes enfants ? Je ne veux pas quils perdent leur identité palestinienne. Pour ce qui est de lavenir, Mohammed propose deux scénarios, aussi précis lun que lautre.
Jaimerais voir Israël faire partie intégrante de la région, en paix avec ses voisins, et en particulier avec un État palestinien prospère et avec sa capitale ; avec des juifs qui apprendraient la langue et la culture arabes, non pas seulement pour des raisons de sécurité mais parce quils vivent dans cette partie du monde. Cest ce que Rabin a entrepris mais na pu achever. Et je crois quil nest pas trop tard si les dirigeants israéliens souhaitent vraiment la paix. Si vous le voulez, vous pouvez appeler cela ma prière pour les cinquante prochaines années.
Lautre scénario ? Je crains le pire, une guerre qui annihilera lensemble des ressources de la région. Terrible et inévitable. Il faudra bien que nous apprenions à vivre les uns avec les autres.
Et si lÉtat palestinien était établi, le Dr Amara irait-il sy installer avec sa femme Khitam (professeur danglais au lycée dOum el-Fahem), ses fils Hassan et Amer (six et quatre ans) sur le modèle des juifs qui pensaient quil était de leur devoir et de leur privilège de contribuer à la construction de lÉtat juif ? Non, évidemment, dailleurs pourquoi devrais-je quitter ce pays, cest mon pays.
Ma suggestion la étonné, voire blessé. Il y a perçu peut-être la difficulté quil éprouve à se définir clairement, une preuve supplémentaire de son statut vulnérable dans un environnement que non seulement il na pas personnellement contribué à créer, mais qui de surcroît témoigne de fort peu de tolérance pour lambivalence.
IX
Amar Gadban, 40 ans, na, lui, aucun problème identitaire. Je suis druze, israélien et policier, dit-il. Jai passé ma vie à servir dans les forces de sécurité de mon pays, à qui jai donné le meilleur de moi-même, comme la fait mon père avant moi. Cest une tradition chez nous. Personne ne connait exactement les origines du million et demi de druzes (arabophones mais non musulmans) répartis au Sud-Liban et en Syrie, pas plus que celles des quelque 80 000 druzes qui vivent dans une vingtaine de villages israéliens. Les préceptes de leur foi sont entourés de mystère, leurs rites et leurs pratiques tenus secrets et jamais révélés aux étrangers. Ce qui est certain cest que leurs origines datent du XIe siècle, quils sont liés par la taqiya une loyauté totale au gouvernement du pays où ils vivent, et quils sont dune bravoure légendaire.
Un je ne sais quoi la curiosité de son regard gris ou lagilité de son corps trapu évoque les grandes préoccupations de son existence. En 21 ans de service dans les forces de police israéliennes, il a été détective, enquêteur et à présent procureur au tribunal criminel de Haïfa. Il sest aussi, ce nest pas un hasard, spécialisé dans les arts martiaux. Le tout après son service militaire bien sûr, toujours dans des unités combattantes, dans des missions quil refuse de préciser. Dailleurs il naime pas parler de lui. Ses convictions bien ancrées, il accepte de les exprimer à propos dIsraël.
Nous sommes des partenaires, des frères de sang des juifs. Nous avons mené la même lutte avant 1948 et après. Il y a des druzes dans les rangs de Tsahal, parmi les officiers supérieurs ; nous avons été la première minorité à demander lincorporation de nos fils dans larmée. Israël est mon pays, celui de mes enfants et de mes petits-enfants. Nous avons célébré le cinquantenaire de notre État. La journée du souvenir des Morts pour la patrie, nous aussi la célébrons...
Une grande partie des 300 druzes morts au champ dhonneur vivaient dans le village druze de Daliat el-Carmel, à 13 kilomètres au sud de Haïfa. Là où Amar est né, comme ses enfants Jumanah, 10 ans, Hazar, 8 ans et Hanan, trois ans. Ils iront peut-être faire leurs études ailleurs avant de réintégrer leur village natal, comme la fait Amar. Certes, Daliat el-Carmel a beaucoup changé, mais reste un bastion des traditions druzes ; pas de mini-jupes pour les jeunes filles du village ; les hommes portent les longues tuniques sombres et les coiffes blanches immaculées caractéristiques de leur secte. Comme la conversion est proscrite par leur religion, les mariages mixtes avec des Israéliens dautres confessions sont rarissimes.
La paix ? Il hoche la tête : Ça prendra du temps. Lintégrisme musulman est partout en hausse ; le Hizbollah se renforce chaque jour davantage. Il faudra attendre des lustres pour quinterviennent de grands changements dans la région, alors il y aura peut-être des chances de paix. Mais ce nest pas demain la veille. Entre-temps il faut que nous restions vigilants, prêts à tout. Le rude pronostic dun rude policier. Mais les druzes sont réalistes : leur taqiya implique quon sait composer avec les réalités des lieux. Et quand les héros sont fatigués, ils vont, comme le fait Amar Gadban, se promener des heures sur les versants du mont Carmel, écouter le chant des oiseaux, rêver du jour où il cessera son combat quotidien, pour garder des moutons peut-être. Cest la seule manière de composer avec les tensions quotidiennes. Notre pays est si beau.
X
Tel-Aviv na pas lhistoire extraordinaire de Jérusalem, la beauté naturelle de Haïfa. Mais cest la ville où il se passe des choses. Autoproclamée ville qui ne dort jamais , sa création a précédé de 39 ans celle de lÉtat dIsraël. Cest la ville du désordre, du bruit et de la fureur, le centre culturel et commercial du pays. Celle où sont publiés les journaux, où se déroulent la plupart des expositions, où sont présentées les premières des pièces de théâtre, où les gens font la queue pour assister aux concerts, où les cafés regorgent de clients, où les gratte-ciel défient les immeubles Bauhaus, où les supermarchés restent ouverts toute la nuit. Cest là que vivent 400 000 Israéliens, sans compter les quelque deux millions de personnes qui peuplent les villes de sa périphérie immédiate.
Deux des 4 500 bébés nés à Tel-Aviv en 1988, il y a juste une décennie, Carmel et Shani, les jumelles mises au monde par Tali Dafni, sont installées dans les deux pièces de leur mère, à quelques mètres de la mer. Un jour, nous irons vivre ailleurs, dans un appartement plus spacieux, peut-être hors de Tel-Aviv, nous dit Tali, mais pour linstant, le centre-ville est idéal, les petites fréquentent une excellente école, tous les services sont à proximité. Et je suis ravie daller au travail à pied. Son travail , cest son cabinet de psychothérapeute.
Le fait dêtre mère célibataire ne lui a jamais posé problème, ni à ses enfants. Malgré toutes ses polarisations, notre société est tolérante à bien des égards ; même les juifs religieux rencontrés nont jamais haussé les sourcils. Les parents de Tali ne sont pas nés en Israël mais ont passé la majeure partie de leur vie ici : son père, né en Yougoslavie, héros de la guerre reconverti en diplomate, a récemment pris sa retraite de Yad Vashem, linstance nationale de recherche et de documentation consacrée à perpétuer le souvenir des six millions de juifs massacrés pendant la Shoah ; sa mère, née en Angleterre, est écrivain. Langlais est la langue maternelle de Tali ; à linstar de son frère, réalisateur de films documentaires, et de sa soeur, juriste, elle est parfaitement bilingue.
Je parle hébreu avec tout le monde, sauf avec ma mère, mais les années passées aux États-Unis ajoutées à mon éducation sont sûrement pour quelque chose dans ce bilinguisme. Elle désigne sa bibliothèque qui se dresse du sol au plafond, où sont rangés des centaines douvrages en anglais, des romans, de la poésie, et une collection impressionnante douvrages spécialisés, notamment toute la série des oeuvres de Freud. Elle a réservé une place spéciale aux philosophies de lExtrême-Orient. Tali sourit, hoche la tête. Jaccumule tout, vous avez le choix, entre taï-chi, yoga, méditation transcendentale, shiatsu, acupuncture, réflexologie et autres. Les Israéliens aiment goûter un peu à tout et cette autre façon de penser se répand de plus en plus.
Tali prend le temps de faire sa séance de méditation à laube (parfois accompagnée de ses filles) et de yoga, parfois même de taï-chi. Les jumelles rentrent, jettent cartables et sweatshirts dans leur chambre bourrée de jeux, aussi encombrée que le salon où le canapé accueillant, la table et les sièges, lordinateur et la bibliothèque se disputent le peu de place disponible. Après sêtre lavé les mains, elles prennent place pour consommer leur repas strictement végétarien et soigneusement équilibré. Elles sont vives, mais à leur âge, la fringale peut attendre quelles aient raconté à leur mère les événements marquants de leur journée à lécole.
En quoi sont-elles Israéliennes ? Dans le silence relatif qui accompagne le repas de ses jumelles, Tali avale la dernière gorgée du vin de son déjeuner et répond : Tout dabord, il me semble, une certaine libération des contraintes, dit-elle. La société israélienne aime les enfants ; elle les bichonne, les respecte et leur prodigue sans compter ce dont ils ont besoin. Mes filles suivent un régime culturel particulièrement riche. Nous exploitons tout ce que cette ville propose, visitons tous les musées, allons voir les pièces de théâtre et les concerts destinés aux enfants. Elles lisent énormément : à la littérature existante en hébreu pour enfants vient sajouter celle qui est traduite, rapidement et bien, en hébreu : Disney, Nancy Drew, Jules Verne, Grisham, Allende ou Ishiguro. Elles vivent aussi à lâge des médias électroniques : télé, vidéo, CD, cassettes audio, et par-dessus tout, bien sûr, font un ample usage de lordinateur.
Il y a autre chose encore : en matière déducation des enfants, Israël combine le syndrome de la mère juive à lencouragement délibéré de la liberté de pensée. Les conséquences ne sont pas nécessairement faciles à vivre, mais elles suscitent beaucoup de vivacité et douverture chez les enfants.
Elle regarde avec attention sa progéniture absorbée par le dessert. Il sensuit quil existe à mon sens une personnalité israélienne distincte. Peut-être à peine ébauchée encore, mais quil faut prendre en compte ; intelligente, vive, curieuse de tout ce qui se passe ailleurs et investissant dans toutes ses entreprises un bagage incomparable dhistoire, de traditions et didées. Prenez lexemple du Rwanda, ou de nimporte quelle autre catastrophe. Tout un chacun dans ce pays ressent dans sa chair la portée dun génocide. Shani et Carmel connaissent les exactions du pharaon dÉgypte, lexpulsion dEspagne, la Shoah, elles savent que les guerres sont menées pour survivre.
Les petites disparaissent dans leur chambre, leur univers. Lappartement est petit, mais lintimité de chacun est soigneusement préservée. Dans un moment, Tali va les accompagner à leur leçon de natation ; au retour, elles iront ensemble faire les courses, acheter des sandales, puis il faudra rentrer faire les devoirs. Elles suivent des cours danglais à lécole pour la quatrième année consécutive, darabe pour la première année, sont toutes deux des mordues dinformatique, quelles ont appris au jardin denfants. Entre-temps, il faut plier le linge, répondre aux messages téléphoniques et au e-mail. Les perspectives davenir : Je pense quon finira par faire la paix, les Israéliens ont soif de paix, en ont assez des guerres, sont épuisés, redoutent les conséquences dun nouveau conflit. Quand la paix viendra, je pense quIsraël pourra apporter une contribution considérable du fait de sa population et de son histoire. Cest ce que nous espérons, mes filles et moi.
Pour linstant, la cinquantaine nous laisse encore adolescents, trop vulnérables, pas assez raisonnables, trop tourmentés pour nous contenter dêtre comme les autres, disposés à gaspiller nos énergies pour immoler certaines vaches sacrées. Cest cela ladolescence. Cest ainsi quévoluent les peuples, ainsi que Carmel, Shani et Israël vont grandir, une fois lâge de ladolescence passé, et sengager dans une ère de paix et de maturité à laquelle nous aspirons tous et que notre pays mérite.