Shelley Kleiman - Annales de la declaration d’Independance de l’Etat d’Israel

31 Aug 1999
 Revue israélienne des arts et des lettres - 1998/107-8
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Annales de la déclaration dIndépendance de lÉtat dIsraël

Shelley Kleiman

 
 
Le Musée de Tel-Aviv, 16 boulevard Rothschild, où a été déclarée l'indépendance le 14 mai 1948, restauré.
(Au fond: Le portrait de Théodore Herzl)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si javais à résumer en une seule phrase le Congrès de Bâle phrase que je noserais pas publier je dirais : à Bâle, jai créé lEtat juif.

Théodore Herzl, Journal, 1897

Nous, membres du Conseil national, représentant le peuple juif en terre dIsraël et le mouvement sioniste mondial... proclamons la fondation de lEtat juif sur la terre dIsraël, qui portera le nom dEtat dIsraël.

Extrait de la déclaration dIndépendance, 14 mai 1948

Boulevard Rothschild, en plein coeur de Tel-Aviv. Parmi des immeubles datant du tout début du siècle, un édifice recouvert dun crépi délavé qui fut autrefois le Musée de Tel-Aviv, où la plupart des Israéliens nont jamais mis le pied et quils nont probablement jamais remarqué non plus. Quelques minutes avant 16 heures, le 14 mai 1948, David Ben-Gourion y pénètre, sassoit, brandit son marteau de noyer et ouvre la séance en procédant à la lecture de la déclaration dIndépendance de lÉtat dIsraël. Par nécessité plus que par option idéologique, le premier État juif indépendant depuis dix-neuf siècles fut établi à la hâte, sans fanfare, sans défilé militaire ni feux dartifice, sans même lever de drapeau. Ses ennemis se pressaient à ses portes ; à peine né, sa survie était déjà menacée. Lévénement le plus signifiant de lhistoire juive moderne nest donc certainement pas le plus mémorable.

Pour la plupart des juifs, lexistence de lÉtat était dores et déjà un fait accompli. Théodore Herzl, visionnaire du nationalisme juif de la fin du siècle passé, en avait dressé les contours au Premier Congrès sioniste de Bâle, en 1897. En 1917, la déclaration Balfour avait reconnu explicitement le droit du peuple juif à fonder sa patrie en Erets-Israël, la Palestine. Mais, pour la population juive locale, ce fut le vote du plan de partition de la Palestine à lAssemblée générale de lONU le
29 novembre 1947 qui fut le véritable événement fondateur de lÉtat juif. Des foules euphoriques se pressaient dans les rues de Jérusalem, de Tel-Aviv et de Haïfa, et dans toutes les localités du yichouv, la communauté juive de Palestine. Enfin les juifs auraient leur pays et les autorités britanniques seraient évacuées à compter du 1er août 1948.

Toutefois rien de tangible ne sétait produit après le vote du plan de partition de novembre, qui fut évidemment rejeté en bloc par les pays arabes et par le gouvernement britannique. Il fallut attendre cinq mois et demi de violences et datermoiements politiques pour que la naissance de lEtat dIsraël advienne dans des conditions bien différentes de celles qui avaient été prévues à Lake Success. Préoccupés pendant des mois par leurs opérations contre les Britanniques, les dirigeants du yichouv navaient pas prévu la rapidité avec laquelle ils seraient livrés à eux-mêmes (les Britanniques ayant décidé unilatéralement davancer leur départ au 14 mai), ni la gravité des intentions belliqueuses des pays arabes. Manquant désespérément darmes, les juifs de Palestine furent de surcroît accablés par une recommandation en provenance du département dÉtat américain, qui plongea le président Truman dans un profond embarras et prévoyait que la partition serait remplacée par une tutelle temporaire des Nations unies sur la région.

Lexécutif de lAgence juive, présidé par Ben-Gurion, répliqua immédiatement en informant Washington que les sionistes sopposaient à tout ajournement de lindépendance de leur pays. Heureusement lenthousiasme manifesté par la communauté des nations à légard de linitiative américaine présentée au Conseil de sécurité le
19 mars fut plutôt tiède, quand elle ne fut pas interprétée comme un désaveu grave de lautorité onusienne. Le 1er avril fut adoptée une résolution nettement plus anodine qui préconisait une trêve entre combattants juifs et arabes. Ce jour-même Ben-Gurion, agissant sur le conseil de Yigaël Yadin, commandant des opérations militaires de la Hagana, transforma cette organisation, qui nétait officiellement alors quune milice défensive, en une armée doffensive. Jérusalem et la plus grande partie de la Galilée étant isolées du reste du pays, Ben-Gurion espérait prendre possession du réseau routier de lintérieur et des hauteurs du pays. Vers la fin du mois davril, la Hagana parvint à faire parvenir à Jérusalem un grand convoi de véhicules ; à semparer de Haïfa, puis début mai de Safed, rétablissant ainsi les voies de communication entre les localités juives de Galilée orientale. La léthargie de lOnu avait permis à la communauté juive de Palestine dimposer une nouvelle réalité militaire.

Parallèlement, la direction sioniste imposa de nouvelles réalités politiques. Vers la fin avril, les Britanniques accélérèrent le rythme de leur évacuation et, dans la confusion qui sensuivit, les habitants de la région durent composer avec linterruption de tous les services publics : poste, chemins de fer, téléphone, entre autres. Pour remplir le vide et poser les fondements de lÉtat juif, le Conseil général sioniste établit une Moetset Haam ou Conseil national de 37 membres représentant tous les partis et factions de la carte politique qui, sous la houlette de Ben-Gurion, se mit à agir en tant que parlement provisoire. Une Minhelet Haam, comité exécutif de 13 membres, fut également mise en place, détenant la responsabilité exclusive des forces de défense. Malgré la recrudescence des pressions sur lOnu pour différer lindépendance, la création de cette instance fut le premier acte de facto de création de lÉtat.

Le 12 mai, au terme dune séance-marathon de 11 heures, le Conseil national décida que lindépendance serait proclamée deux jours plus tard. La décision de ne pas la différer davantage ne fut ni aisée ni unanime. Yadin et Yisraël Galili, commandant-en-chef de la Hagana, informèrent leurs homologues des potentialités et des faiblesses des forces armées disponibles. Sinterdisant de prévoir les conséquences militaires dune invasion à grande échelle des armées arabes les chances de succès et déchec étant égales ils étaient surtout préoccupés par le moral de leurs 30 000 soldats qui navaient à leur disposition quun armement élémentaire.

Au cours de cette séance, Golda Meyerson (Méir), directeur du département politique de lAgence juive, rapporta léchec de ses négociations avec lémir Abdallah de Transjordanie dernière tentative pour éviter linvasion des armées arabes. Moshé Shertok (Sharett), investi des fonctions de ministre des Affaires étrangères du comité exécutif, qui venait de rentrer des Etats-Unis, fit un rapport sur les propositions américaines de cessez-le-feu et sur les tentatives américaines dajournement de la déclaration dindépendance. George Marshall, le Secrétaire dÉtat avait mis en garde Shertok contre lexcès de confiance placée dans la Hagana, et contre une éventuelle intervention américaine en cas dinvasion. Shertok lui avait répondu : Nous avons mené notre combat seuls... Nous ne demandons daide à personne. Tout ce que nous vous demandons, cest de ne pas intervenir.

Après une nuit de débats, le gouvernement provisoire vota à une majorité de deux voix le rejet de la proposition de cessez-le-feu américaine et se prononça pour la proclamation de lindépendance. Contacté par téléphone à New York, Haïm Weizmann, président de lOrganisation sioniste mondiale, avalisa la décision : Quattendent-ils, ces idiots ? , se serait-il exclamé en yiddish, avant dappeler le président Truman et de lui demander de reconnaître lÉtat juif qui navait pas encore de nom officiel. Monsieur le Président, notre peuple a le choix entre létablissement dun État indépendant ou lextermination... Je suis convaincu que votre décision sera inspirée par des raisons morales.

 
 

La Déclaration d'Indépendence

 

 

 

 

 

Rudi (Shimon) Weissenstein

 

 

 

 

 

Invitation adressée à Rudi Weissenstein pour la cérémonie de proclamation de l'indépendance. La personne invitée est priée de garder secrets le lieu et l'heure de la cérémonie. En bas figure la mention : « Vêtement sombre, de cérémonie »

 

 

 

 

 

Lecture de la Déclaration d'Indépendance par David Ben-Gurion

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Intérieur et extérieur du bâtiment - la foule avant le cérémonie et des dizaines de photographes du monde entier, déçus de ne pouvoir entrer

 

 

 

 

 

Ben-Gurion montrant la Déclaration au rabbin Fishman.

 

 

 

 

 

 

 

 

Signature du document par Ben-Gurion, Moshe Shertok (Sharet) et Golda Myerson (Meir).

 

 

 

 

 

Attroupements à l'extérieur du Musée de Tel-Aviv, le 14 mai 1948.
 

Le terrain était prêt. Il ne restait que 48 heures pour rédiger la déclaration dIndépendance et organiser une quelconque forme de cérémonie le tout ponctué par des rapports alarmants en provenance de Jérusalem et des localités juives du bloc Etsion. La décision de proclamer lindépendance le vendredi à 16 h 00, huit heures avant le terme officiel du mandat britannique et pour ne pas profaner le chabbat fut prise à lunanimité. Une course contre la montre, autrement dit.

Un brouillon de déclaration fut présenté au cours de la réunion du gouvernement provisoire du 12 mai. Il ne fut ni le premier ni le dernier. Trois semaines auparavant, Félix Rosenbluth (le futur Pinchas Rosen), chargé du portefeuille de la Justice et qui allait tout naturellement être nommé ministre de la Justice, avait déjà soulevé des questions auxquelles il lui semblait péremptoire de répondre avant la proclamation : quel nom porterait ce nouvel État ? quels seraient son emblème et sa langue officielle (il proposa lhébreu, à condition que les citoyens de langue arabe puissent utiliser leur langue dans les tribunaux et ladministration) ; la déclaration serait-elle conforme à la résolution de lOnu et définirait-elle les frontières du nouvel État telles quelles étaient à ce moment-là ? et dans ce cas, quelles frontières, celles fixées par lOnu ou dautres ?

Rosenbluth demanda à Zvi Berenson, conseiller juridique du syndicat des travailleurs la Histadrout (et ultérieurement juge à la Cour suprême dIsraël) de rédiger une première épreuve de la déclaration. En labsence de directives, Berenson mentionna quatre problèmes principaux : le lien historique reliant le peuple juif à la terre dIsraël ; le substrat national et international qui présidait à la création de lÉtat, notamment la déclaration Balfour ; la portée du concept de régime démocratique et souverain ; enfin une proclamation des droits civiques et sociaux des nationaux. La version de Berenson est datée du 9 mai.

Une version révisée de cette épreuve fut confiée à trois juristes : A. Beham, A. Hintzheimer et Z.E. Baker. Présentée le 10 mai, elle ne mentionnait pas le nom du nouvel État. Cest cette épreuve qui fut présentée au cours de la réunion du 12 mai, en même temps quun memorandum du Dr Jacob Robinson de New York, conseiller juridique de lAgence juive dans cette ville (et plus tard conseiller juridique de la délégation israélienne à lOnu), évoquant les conséquences juridiques dune déviation par rapport aux directives de lOnu. Selon Robinson, lOnu navait pas établi le droit du peuple juif à un pays, elle lavait seulement entériné. A un moment où les troupes britanniques se retiraient, et en labsence de lorgane exécutif prévu dans les directives du plan de partition, Robinson nopposa pas dobjections dordre juridique. Une conclusion du même ordre fut tirée par Sir Hersch Lauterpacht, juriste international appelé à sièger plus tard à la Cour internationale de justice de La Haye.

Peu de temps fut donc consacré aux problèmes juridiques au cours de la réunion du 12 mai 1948. Ce qui provoqua toutefois des débats houleux, ce fut la question des frontières du nouvel État. Rosenbluth tenait à ce que la déclaration en fasse mention. Ben-Gurion et Aaron Zisling, dirigeant travailliste de gauche, y étaient violemment opposés. Ben-Gurion fit remarquer que la Déclaration américaine dindépendance névoquait nulle part les limites territoriales des Etats-Unis. Le pays étant à la veille dune guerre, Ben-Gurion ne souhaitait évidemment pas définir demblée les confins territoriaux du pays, arguant : Nous avons accepté la résolution de lOnu, les Arabes ne lont pas fait. Ils se préparent à entrer en guerre contre nous. Dans le cas où nous parviendrions à les vaincre et à conquérir la Galilée occidentale ou les territoires longeant la route pour Jérusalem, ces régions deviendront partie intégrante de lÉtat. Pourquoi nous limiter à un tracé que, de toute façon, les Arabes refuseront daccepter ?

La position de Ben-Gurion, adoptée par cinq votes contre quatre, fut le principal registre débattu ce 12 mai. Puis ce fut le tour du nom à donner au nouveau pays le sous-comité chargé dexaminer la pertinence phonétique en langue arabe des noms suggérés navait pas émis dobjection au mot Israël . Restait à trancher entre ce dernier ou Sion , Terre dIsraël , Yehuda et Ever (du mot Ivri hébreu). Aucune décision ne fut prise ce jour-là sur ce point et la rédaction définitive de la déclaration fut confiée à une commission de cinq membres : David Remez, Rosenbluth, Moshé Shapiro, Shertok et Zisling.

Il fut décidé ultérieurement que la cérémonie de proclamation de lÉtat se déroulerait dans la galerie principale du Musée de Tel-Aviv. Terrain neutre sur les plans politique et religieux, la galerie principale du Musée de Tel-Aviv présentait lavantage de se trouver partiellement en sous-sol et dêtre percée de hautes fenêtres.

Rétrospectivement, le fait que lindépendance ait été proclamée dans lune des premières bâtisses juives de la ville juive de Tel-Aviv est significatif. LÉtat dIsraël naquit donc en toute modestie sur le lot no 43, le premier gagné à la loterie organisée le 11 avril 1909 par la société Ahuzat Bayit qui avait procédé au lotissement de dunes désertiques portant le nom de Kerem Jibalis (vignoble Jibalis). Le lot était allé à Méir Dizengoff, qui fut plus tard maire de Tel-Aviv et à son épouse Zina, pianiste accomplie. Achevée en 1910, leur maison dun étage devint le foyer culturel et intellectuel de la cité embryonnaire. Les personnalités artistiques et littéraires de lépoque Bialik, Agnon et Nahum Gutman étaient des habitués de cette résidence où furent reçus Winston Churchill et Albert Einstein. Pour faire face au flux de visiteurs, Dizengoff fit ajouter un deuxième étage en 1926 et, après la mort de sa femme, transforma sa maison en musée, convaincu quune ville qui se respectait devait abriter un musée dart. Linauguration du bâtiment de trois étages du Musée de Tel-Aviv eut lieu le 23 février 1936, peu de temps avant la mort de Dizengoff.

Bien que nayant pas accordé de son temps à lorganisation de la cérémonie chose qui fut laissée à Zeev Sharef, secrétaire de lAdministration nationale et plus tard secrétaire du Cabinet ministériel Ben-Gurion demanda toutefois que seules des oeuvres de peintres juifs ou à thèmes juifs soient suspendues sur les murs de la salle. Lexposition en cours fut retirée et les tableaux de Chagall Juif tenant un rouleau de Thora, les Pogroms de Moldowsky et LExil dHirschberg furent suspendus. Sharef demanda au graphiste Otto Wallish de préparer la salle et le rouleau de parchemin de la déclaration.

Les préparatifs se firent dans la précipitation : deux menuisiers travaillèrent jour et nuit à la fabrication dune estrade ; des chaises disparates furent empruntées à des cafés proches, les micros dune boutique à musique avoisinante et le tapis chez un marchand. Wallish fit lacquisition de lampes. Sur le mur du fond, recouvert dune pièce détoffe bleue trouvée par Wallish dans la coopérative Hamashbir, fut suspendu un portrait de Herzl emprunté au Fonds national juif où le Conseil national tenait ses réunions. Les drapeaux, des deux côtés du portrait, furent lavés et repassés.

Arye Rifkind du Comité exécutif du Keren Hayessod se chargea des invitations à la cérémonie. Laconiques et simplement signées Le Secrétariat , les invitations stipulaient que lheure et lendroit de la cérémonie étaient tenus secrets. La presse fut également contrainte au secret et les câbles aux services de presse étrangers censurés. La mention de se vêtir en costume sombre figurait toutefois sur les cartons. En tout et pour tout, 350 invitations furent envoyées, Rifkind ayant la tâche incommode de rayer de la liste les noms de quelques membres du Conseil national, de sionistes de la première heure, de dirigeants de partis politiques, de maires, de personnalités religieuses ou de membres influents de la Hagana, qui, évidemment, ne lui pardonneraient pas cette humiliation.

Parmi les invités se trouvait le Dr J. Shalit, ancien secrétaire de Herzl qui, au cours du premier Congrès sioniste, à Bâle (1897) avait déployé le drapeau appelé à demeurer la bannière du mouvement sioniste. Cinquante ans plus tard, Shalit demanda quon lui confie le même rôle, de déployer cette fois le drapeau de lÉtat juif. Pour des contraintes de temps et de place, ce rôle lui fut refusé. Un an plus tard, la veille du premier anniversaire du Jour de lIndépendance, le drapeau fut expédié chez lui et il le déploya sur son balcon, en protestation silencieuse . Un mot dexcuse de Sharef accompagnait le drapeau.

Les invitations furent envoyées le 13 mai. A
18 heures ce jour-là, le Conseil national se réunit pour la dernière fois pour examiner le texte de la déclaration. Le rabbin Y. L. Fishman (Maïmon) arriva à la réunion dans un avion monoplace censé ramener Golda Meyerson à Jérusalem où elle devait sentretenir pour la dernière fois avec le Haut-Commissaire britannique Sir Alan Cunningham, avant de retourner à Tel-Aviv avec Yitzhak Grünbaum. Mais, en route vers Jérusalem, lengin eut des problèmes mécaniques et, soucieux de ne pas prendre de risques inutiles en survolant les collines de Judée, le pilote décida de faire demi-tour. Meyerson resta donc à Tel-Aviv pour la cérémonie et Grünbaum dans la ville assiégée.

Ben-Gurion fit un rapport sur la chute de Kfar Etsion et sur la reddition des Arabes de Jaffa. Shertok soumit alors, de la part du sous-comité chargé de la rédaction de la déclaration, un brouillon de 22 articles que sa fille Yaël avait recopiés à la main. Un document long et légaliste dont Ben-Gurion critiqua les attendus qui précédaient chaque article, sous prétexte quils ne rendaient pas le style hébraïque, ainsi que certaines expressions quil trouvait par trop ampoulées. Mais, bien au-delà des menues divergences de vue concernant le style ou le contenu de la déclaration, la pomme de discorde se trouva être la référence au Dieu dIsraël qui figurait dans le dernier article. Zisling sopposait à la formulation des rédacteurs : confiants en lÉternel Tout-Puissant , quil interprétait comme une profession de foi formulée contre son gré et celui de certains de ses collègues. De leur côté, les deux membres orthodoxes du comité, Fishman et Shapiro, arguaient quil était exclu quun document signé au nom du judaïsme mondial ne fasse pas mention du Nom divin. Shapiro exprima sa préférence pour Dieu dIsraël , voire pour le Tout-Puissant et le Sauveur dIsraël ; Tsur Israel (Roc dIsraël), expression hébraïque fréquemment employée dans les sources juives, fut également envisagée. Ben-Gurion accepta de confier à un sous-comité restreint (lui-même, Shertok, Fishman et Zisling) la rédaction définitive du texte à la condition préalable que la formule Tsur Israel soit adoptée, son interprétation étant laissée à la conscience et aux convictions de chacun. Sa proposition fit lunanimité.

Le soir-même, dans son appartement de la rue Keren Kayemet, Ben-Gurion récrivit la déclaration. Il fit des coupes claires dans le texte, en extirpa certaines de ses fleurs de rhétorique ( se défendant courageusement et vaillamment nétait pas du style de Ben-Gurion) ; élimina les attendus de Shertok (lequel sobstina à penser que cette suppression affaiblissait la portée juridique du document) ainsi que toute référence au plan de partition de lOnu. Soucieux de mettre en relief dans lintroduction le peuplement de la Terre sainte par les juifs et non la longue période dexil, il rédigea une nouvelle phrase introductive : Le pays dIsraël est le lieu où naquit le peuple juif. Le vendredi matin, Ben-Gurion présenta sa version aux membres du sous-comité.

Elle le fut de nouveau au cours de la dernière réunion du Conseil national, vendredi après-midi. La question de la mention du Nom divin fut de nouveau soulevée, de même que celle des frontières, cette fois par la faction révisionniste qui, dans son aspiration à voir lÉtat juif sétendre sur les deux rives du Jourdain, insista pour que soient ajoutés les mots dans ses confins historiques . Désireux de se rendre à la cérémonie de proclamation fort du soutien unanime des membres du Conseil, Ben-Gurion suggéra que toutes les objections et réserves soient présentées au cours de la première séance du gouvernement, le dimanche suivant. Le seul changement suggéré et avalisé fut ladjonction du mot langue à la liste des libertés garanties par la déclaration : de religion, conscience, langue, éducation et culture . Ce fut Ben-Gurion qui décida que le nouvel État se nommerait Israël. Le texte de la déclaration fut voté à lunanimité au second tour, une heure avant sa lecture officielle.

Les membres du Conseil national se précipitèrent chez eux pour se changer. Sharef resta dans le bâtiment du Fonds national juif, en attendant que les secrétaires finissent dintroduire à la machine les corrections de dernière minute il nétait pas question évidemment de faire calligraphier le document.

Malgré le secret qui avait entouré lentreprise, la rumeur se répandit comme une traînée de poudre et des foules envahirent les rues proches du musée de Tel-Aviv. Quelques minutes avant 16 heures (Sir Alan Cunningham, le Haut-Commissaire britannique était déjà à bord de lEuryalus qui devait quitter le port de Haïfa à minuit), la voiture de Ben-Gurion se gara devant le musée. Sous les hourras de la foule et le salut dun policier en faction, il pénétra dans le musée.

Mais à quelques minutes du moment fatidique, il restait encore un obstacle à surmonter : dépassé par les événements, Sharef se trouvait encore dans le bâtiment du Fonds national juif, la déclaration en main et sans moyen darriver à temps à la cérémonie. Organisateur de premier plan quand il sagissait des autres, Sharef avait oublié de prévoir une voiture pour lui-même. Pas de taxi à lhorizon. Il arrêta le premier véhicule de passage. Le jeune homme au volant qui apparemment conduisait sans permis un véhicule demprunt, commença par refuser daccompagner cet importun : il attendait impatiemment de rentrer chez lui pour écouter la lecture de la déclaration à la radio ! Sharef rétorqua : Si vous ne mamenez pas au Musée immédiatement, vous ne pourrez pas entendre cette déclaration, parce quelle est là, dans ma main. Selon Nahum Nir (plus tard président de la Knesset) qui se trouvait avec Sharef à ce moment-là, la voiture fut ensuite arrêtée par un policier pour excès de vitesse ! Nir expliqua au policier quune contravention était inutile puisque le Mandat britannique nétait plus, et que sil les retenait plus longtemps, lÉtat juif ne serait pas proclamé.

Une minute exactement avant 16 heures, Sharef arriva tout essouflé au musée et remit le document à Ben-Gurion. La salle, comble, parvenait difficilement à contenir tous les invités, les journalistes locaux et étrangers, les cameramen et les photographes. LOrchestre philharmonique convoqué pour interpréter lhymne national Hatikva, avait été relégué au deuxième étage, un jeune garçon ayant pour mission de siffler pour indiquer le moment où lorchestre devrait accompagner le chant de lhymne national. Mais, selon un témoin, le petit sétait malencontreusement enfermé dans les toilettes du musée. Kol Israel, qui avait été la principale station radio de la Hagana, occupait un coin de la salle. Le champ de vision des reporters de la radio étant obstrué par la foule, ils durent ce jour si décisif de leur histoire où Kol Israel devenait lOffice national de radiodiffusion, réaliser leurs reportages à partir des témoignages de ceux qui avaient le privilège de se trouver à proximité des principaux acteurs.

Le long dune table dressée sur lestrade étaient assis onze membres du gouvernement provisoire, avec Ben-Gurion au centre. La rangée au-dessous était occupée par quatorze membres du Conseil national. Deux membres du gouvernement provisoire et dix du Conseil étaient absents.

A 16 heures précises, Ben-Gurion se leva et frappa la table de son marteau. Lassemblée se leva et entonna la Hatikva. Après quoi, Ben-Gurion déclara : Permettez-moi de vous lire la déclaration dIndépendance de lÉtat adoptée en première lecture par le Conseil national. Sur un ton monocorde parfaitement maîtrisé, il se lança alors dans la description du contexte historique et des raisons pour lesquelles cette déclaration avait été adoptée, puis, quasiment de la même voix, il prononça les mots fatidiques : Nous proclamons par la présente la fondation de lÉtat juif en terre dIsraël, qui portera le nom dÉtat dIsraël. Lassistance se leva en applaudissant à tout rompre. Ben-Gurion poursuivit la lecture du reste de la déclaration : lélection des grands corps de lÉtat, légalité des droits de tous les citoyens, la protection des Lieux saints ; un appel à la reconnaissance par lOnu du droit dIsraël à être admis dans la famille des nations et aux habitants arabes à préserver les voies de la paix et à jouer leur rôle dans le développement de lÉtat sur la base dune citoyenneté égale et complète et dune juste représentation dans tous les organismes et institutions de lÉtat ; enfin, un appel au peuple juif du monde à se rallier aux desseins des dirigeants du nouvel État.

Ben-Gurion lut alors le dernier paragraphe :  Confiants en Tsur Israel, nous signons cette déclaration sur le sol de la patrie, dans la ville de Tel-Aviv, en cette séance de lAssemblée provisoire de lÉtat, tenue la veille du chabbath, le cinq du mois de Iyar 5708, quatorze mai mil neuf cent quarante-huit. Le tout avait pris dix-sept minutes.

Le rabbin Fishman, dune voix chevrotante démotion prononça alors la bénédiction : Che-héheyanu vekiyemanu vehiguiyanu lazeman hazé (Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, roi de lunivers, qui nous a maintenus en vie, nous a soutenus et nous a permis datteindre ce jour). Un amen fervent de lassistance retentit dans la salle.

Ben-Gurion lut alors lordonnance sur létablissement de lÉtat, votée le même jour, qui investissait le Conseil national de lautorité suprême en matière législative et révoquait toutes les dispositions du Livre blanc de 1939. Labolition officielle des décrets honnis qui restreignaient si sévèrement limmigration juive fut accueillie par des applaudissements enthousiastes.

Il restait à signer la déclaration dIndépendance. Zeev Sharef convia chacun des membres du Conseil national à venir signer, Ben-Gurion dabord, puis les autres par ordre alphabétique. Assis aux côtés de Ben-Gurion, Moshé Shertok laida à maintenir le parchemin encore vierge, le texte tapé à la machine étant attaché avec une agrafe. Les semaines suivantes, les membres hiérosolymitains du Conseil et ceux qui se trouvaient à létranger se rendirent à Tel-Aviv pour signer le document avant quil ne soit transféré en lieu sûr à la banque Anglo-Palestine (la banque Leumi actuelle). Le rouleau fut confié à un calligraphe dont le travail, soit quil eût utilisé une encre de mauvaise qualité (certains dirent même quil fit des taches sur le document), soit quil fût peu qualifié, fut jugé insatisfaisant et retourné au studio Wallish. Un nouveau rouleau fut copié et les signatures attachées au fil et à laiguille.

Ben-Gurion avait insisté pour que chacun signe de son nom hébraïque. Certains ne le firent pas, tels Golda Meyerson et Moshé Shertok. Herzl Rosenblum, rédacteur du quotidien Yediot Aharonot, et membre du parti Révisionniste reconnut plus tard quil avait regretté davoir signé  Herzl Vardi et reprit son patronyme presque immédiatement après la cérémonie. Mordekhaï Ben-Tov signa en tout petits caractères en signe dhumilité et le rabbin Fishman inscrivit le sigle hébraïque avec laide de Dieu auprès de sa signature, sa façon à lui de réagir à lomission du Nom divin dans la déclaration dIndépendance. Certains prétendent quune place fut réservée à Haïm Weizmann, qui, bien que ne faisant pas partie du Conseil national, fut blessé que son paraphe ne figurât pas sur la déclaration malgré sa contribution exceptionnelle à la création de lÉtat.

Moshé Shertok fut le dernier à signer. Les assistants se levèrent en applaudissant et lOrchestre philharmonique joua lhymne national. Immédiatement après, Ben-Gurion frappa la table de son marteau et déclara : LÉtat dIsraël est établi. Cette assemblée est close. La cérémonie de proclamation de lindépendance de lÉtat avait été expédiée en 32 minutes. Trente-deux minutes pour restaurer lindépendance dun peuple exilé pendant 2000 ans. Dans son journal, Ben-Gurion écrivit simplement : À quatre heures, proclamation de lindépendance. Dans tout le pays, cest la joie et lallégresse et, comme le 29 novembre, je me sens endeuillé parmi des gens qui se réjouissent.

A lextérieur du musée, beaucoup dansaient, certains pleuraient. On sarrachait les exemplaires du Yom laMedina (le Jour de lÉtat), une édition spéciale publiée de concert par les grands quotidiens qui avaient laissé de côté pour la circonstance leurs dissensions partisanes, on lisait avec attention les notices annonçant que la mobilisation des soldats se poursuivrait pendant le shabbat. La Hagana distribua des tracts appelant les habitants du pays à construire des abris et à éviter les rassemblements. Plus tard, dans la journée, les Etats-Unis reconnurent de facto le nouvel État et, avant le crépuscule, Ben-Gurion sadressa au peuple américain dans un discours radiodiffusé.
Il navait pas fini son allocution que des avions égyptiens piquaient sur Tel-Aviv et commençaient à bombarder la ville. A la fin de son discours, le Premier ministre se précipita à laéroport de Sde Dov qui avait été touché par les bombes égyptiennes.

Cinquante ans plus tard, la voix de Ben-Gurion retentit encore au 16, boulevard Rothschild. Après la guerre dIndépendance, le Musée de Tel-Aviv se développa avant de se déplacer en 1971 au pavillon Helena Rubinstein, situé à quelques encablures. Le bâtiment du boulevard Rothschild devint un institut de recherche biblique, une des entreprises de prédilection de Ben-Gurion. Vers la fin des années soixante-dix, la mairie de Tel-Aviv restaura la grande salle du rez-de-chaussée, lui redonnant laspect quelle avait le jour de la proclamation de lÉtat. La salle de lIndépendance, placée sous légide du Musée Eretz-Israel, a ouvert ses portes aux visiteurs en 1978. Des photos, des cartes, des coupures de journaux et autres documents connexes (notamment les nombreuses versions de la déclaration) sont exposés dans les pièces contiguës.

Si la salle où lindépendance a été proclamée est restée quasiment inconnue du public jusquà une date récente (on estime même que 80 % de la population israélienne na aucune idée de lendroit où eut lieu la proclamation de lindépendance), elle a fini par simposer sur la carte historique et culturelle du pays. Le cinquantenaire de lÉtat a attiré de nombreux visiteurs, écoliers et touristes. La projection dun court métrage retrace lesprit pionnier des débuts de Tel-Aviv.

Il est émouvant de sassoir dans la salle où a été proclamé lÉtat juif. Mis à part les chaises, assorties désormais, et la plupart des tableaux de maîtres, suspendus à lheure actuelle au Musée de Tel-Aviv et à la Knesset et qui ont été remplacés par des oeuvres moins célèbres, latmosphère est restée authentique. Il y a toujours la photographie de Herzl et les drapeaux, la longue table et les microphones de lépoque. Un enregistrement de la voix de Ben-Gurion lisant la déclaration dIndépendance de lÉtat dIsraël résonne dans la salle. Et quand les visiteurs modernes joignent leurs voix à ceux qui entonnaient il y a cinquante ans la Hatikva, une émotion presque mystique plane encore dans lair.

Traduit par A.M.S.