LogoAlt
 
MFAFR     1990_1999     1999     Sep     Aharon Appelfeld - Aucun etranger ne comprendrait

Aharon Appelfeld - Aucun etranger ne comprendrait

6 Sep 1999
 Revue israélienne des arts et des lettres - 1998/107-8
 EDITORIAL | AMICHAI | RENAISSANCE | RABIN | PAYSAGE | INDEPENDENCE |
 LIT.HEBREU | DRAPEAU | SCULPTURE | SHAMIR | MADABA | GOURI | ETRES |
 AGNON | PHOTOS | APPELFELD | BEZALEL | NASSER | MODE | LIVRES
 
  Aucun étranger ne comprendrait

Aharon Appelfeld

I

Je mappelle Manfred et jhabite la pension Pracht, à Jérusalem. Nattendez pas grand chose de moi. Je suis un marchand de la vieille école, et comme tous les marchands, je parie. Rassurez-vous, pas toute la cagnotte. Jai divisé mon avoir comme on fait chez nous : un quart dans limmobilier, un quart dactions et le reste sur moi. Jaime sentir largent liquide sur mon corps. Billets et bijoux dans mes ourlets me rassurent et je prends mes repas en paix. Les repas à la pension ne sont pas toujours calmes, surtout ces derniers mois. Je préfère me lever tôt et être le premier. A six heures et demie, il ny a personne dans la salle à manger. Hanna met une nappe sur ma table et me tend le plateau du petit déjeuner. Hanna est bonne et dévouée, si on lui demande un supplément, elle nest pas femme à lésiner. A cette heure-là, mes idées sont claires, je mange sans me presser et à la fin du repas je mallume une cigarette. Une cigarette en fin de repas ouvre sur un monde idéal. En hiver je reste jusquà sept heures et demie. A sept heures et demie les locataires envahissent la salle par toutes les portes et interrompent mon repos. Je me sauve éperdument.

A huit heures je suis déjà dans la rue. A cette heure-là, à la fin de lété, la rue est humide et pleine des odeurs de la nuit. Si quelques agités nerraient pas dans les rues, le matin serait plus clair. Ces gens éveillent toujours en moi des pensées moroses. Une pensée morose, je lai remarqué, est difficile à chasser.

Parfois, après le repas, je me permets de me recoucher et de somnoler. Un assoupissement dune heure ou deux apaise mes appréhensions. Une fois par semaine je reste au lit jusquà minuit. Quand je sors à midi dans la rue, il me semble que lon me suit. Ce sont là des craintes futiles, mais quy faire ? Elles aussi me dominent. Quand mes angoisses, ou quel que soit leur nom, minondent, je retourne à la pension. Chacun arrive à lheure pour le déjeuner, et les tablées font du bruit. Il y a des moments, je dois le reconnaître, où cette agitation habituelle mest agréable et menveloppe dune chaleur familière. A deux heures exactement on nous met à la porte. Parfois, en automne ou en hiver, Frau Pracht nous fait une faveur et nous permet de rester jusquà trois heures, mais en général elle est stricte sur les horaires. Frau Pracht est sévère, mais non sans charme.

Tous les hommes de la pension sont amoureux delle, mais qui oserait lapprocher ? Elle a cinquante ans, peut-être moins. Elle est grande, belle, et sans doute très cultivée, puisquon la vue plus dune fois en compagnie de Sholem et de Buber. Son ami, lui aussi sans doute très cultivé, est dallure identique, grand et vêtu dun costume blanc.

La pension Pracht est située dans le centre, et modestement entretenue. Il fut un temps où nhabitaient ici que des Juifs allemands, mais ces dernières années la population a changé. Maintenant, la plupart dentre nous sont de Bucovine ou de Galicie. Frau Pracht parle allemand et ne sen excuse pas. Il fut sans doute un temps où elle a essayé dapprendre lhébreu. A la fin elle a décidé : je ne suis pas venue au monde pour bégayer. Le yiddish la dégoûte, bien entendu. Le yiddish est une langue dégradée, qui en plus sonne mal. Les rues de Berlin ou de Paris lui conviendraient mieux, mais quy faire, elle sest, comme nous tous, retrouvée ici. Elle a eu de la chance, elle est riche et propriétaire, et nous devons lui obéir, mais rassurez-vous : les règlements figurant au tableau daffichage ne sont pas respectés. Bien sûr, on ne reste que jusquà neuf heures dans la salle à manger, mais dans les chambres il ny a pas dextinction des feux. Nous jouons aux cartes jusquaprès minuit, quelquefois jusquau petit matin. Frau Pracht sort parfois de ses gonds, réunit tous les pensionnaires dans la salle à manger et leur fait un sermon. Il faut dire tout de suite une chose en sa faveur : elle nintervient pas dans la vie privée. Un locataire qui introduit dans sa chambre une femme la nuit nest ni réprimandé ni puni, et des femmes se faufilent la nuit, et à la première lueur du jour, elles sesquivent. Plus dune fois on a entendu Frau Pracht répéter : moi, de ces affaires-là, je ne me mêle pas. En raison de cette largeur de vues, fleurissent ici des amours hâtives, des amours prolongées, des amours secrètes ou secrètes à demi. Frau Pracht sait tout et garde le silence.

Il y a à peu près un mois, le poète Zeidel a amené dans sa chambre une jeune fille dà peu près vingt-cinq ans. Depuis, on ne le voit presque plus à la salle à manger. Sans ses brèves courses à lépicerie, sa présence à la pension ne se ferait pas sentir. On dit quil est amoureux delle à la folie. Quoi quil en soit, depuis quil la amenée, chacun guette lexplosion qui ébranlera les corridors, mais, comme par un fait exprès, aucun mot ne séchappe de sa chambre. Au contraire, un épais silence y coule, comme sils avaient plongé ensemble dans un profond sommeil.

II

Zeidel est un poète connu, ses livres avaient à lépoque été publiés à Varsovie, au Canada et en Argentine. A Tel-Aviv, une sélection de ses poèmes a été publiée en deux volumes. Pour ses soixante ans, la pension a organisé une fête en son honneur. Le yiddish, je lai dit, dégoûte Frau Pracht, mais elle porte de laffection à Zeidel parce quil parle français et récite Baudelaire par coeur. Aux soirées commémoratives, parfois organisées à la pension, Zeidel lit des poèmes de lui et dautres poètes, mais il ne fait jamais de discours. Il a horreur des discours. Il a écrit pas mal de poèmes critiquant les orateurs qui corrompent la langue et en font des clichés. A lune de ces commémorations, il se dressa sur ses pieds et cria à lorateur : Vous en demanderez un jour raison. Les dieux de la langue ne vous le pardonneront pas. Vous traitez la langue comme le feraient des barbares. Le yiddish est une langue sainte, et tous ceux qui la maltraitent seront punis.

Depuis, les orateurs ont peur de venir à la pension. Aux commémorations, des poètes lisent et des chanteuses calmes, réservées, chantent des chants populaires. Frau Pracht ne participe pas à ces commémorations. Elle soutient, non sans raison, que les pensionnaires sont trop plongés dans leur passé et ne comprennent pas le sens de leur venue ici. Nous sommes venus ici pour changer, déclare-t-elle, pour secouer vie mauvaise et préjugés, et nous rendre semblables aux meilleures dentre les nations. Si elle navait pas parlé allemand, peut-être ses paroles auraient-elles été mieux entendues. Ce pathos, et en allemand encore, rend les gens fous. A cause de ses discours, pas mal de locataires ont quitté la place. La pension nest pas une église, nous ne sommes pas prêts à entendre des sermons , ont-ils lancé en claquant la porte.

Les locataires, en vérité, ont appris à ignorer ces sermons. La pension vit à son rythme : le lever est généralement tardif, les chambres sont rangées, mais pas comme la décrété Frau Pracht, et même lentrée nest pas comme elle le voudrait. Lesprit tortueux des pensionnaires flotte dans tous les coins. Frau Pracht sort parfois de ses gonds, crie et menace, mais pour finir elle sapaise et reprend son calme.

A la fin de cet été-là, on apprit que Zeidel et sa bien-aimée Christina avaient décidé de se marier. Frau Pracht mit à la disposition du couple le salon et la salle à manger, et la date du mariage fut fixée immédiatement. A présent nous pouvions la voir de près : grande, belle et taciturne. Au début de la guerre elle avait un an. Les nonnes lavaient cachée dans la cave du couvent, et cest là, dans la profonde obscurité, quelle grandit. Aucun doute, le silence du couvent lhabite encore. Tête baissée, elle marche à petits pas et lorsquon lui demande quelque chose, elle rougit.

Le rav Spielger les maria. Le rav Spielger est un familier de notre pension et connaît quelques-uns de ses secrets les mieux enfouis. De par sa lignée, il aurait dû être un rabbin hassidique entouré de fidèles. Certains des disciples de son père voulurent le placer sur le trône paternel, mais il refusa. Pour gagner sa vie, il travaille comme correcteur dépreuves. Mais il aime notre établissement, et quand nous avons une cérémonie, cest lui qui officie. Il célèbre les mariages dans le style de son père, récite toutes les bénédictions sans rien ajouter ni retrancher, et cest ainsi quil a célébré le mariage de Zeidel.

Après la cérémonie, les pensionnaires femmes ont servi des sandwiches et de la limonade, et la violoncelliste Paula Zimmer a joué danciennes mélodies de mariage. Zeidel était distrait, louait son épouse et ne la quittait pas. Curieusement, personne nétait joyeux, personne nétait jaloux, comme sil ne sagissait pas dun mariage mais dun tirage au sort.

Sans quelques pensionnaires qui se sont enivrés, le mariage se serait terminé dans le calme, mais cette fois plusieurs pensionnaires perdirent la tête et semèrent lembarras dans la salle. Les paroles du peintre Kirtzl étaient spécialement dures. Il critiqua Frau Pracht, lappela sergent prussien à lâme flétrie et à la tête pleine de méchanceté géométrique, et quil fallait immédiatement la rendre aux Allemands, pour quelle dirige une pension là-bas et pas ici. Les Juifs ont assez souffert de lordre allemand, et aujourdhui chaque Juif a lobligation dêtre anarchiste. Lordre est notre ennemi. Là où les trains ont du retard, où les gens se lèvent à dix heures et ne font pas les lits ni ne rangent les armoires, où le linge sale est éparpillé sur le sol, là seulement est lhumain. Lhygiène est une invention du diable. Et il ne se calma pas avant dajouter : Nous ne sommes pas venus ici pour nous transformer. Nous voulons être ce que nous étions et que nous sommes. Exactement comme les Juifs à chaque génération, sans artifice. Lordre est une invention barbare, et il faut le déclarer ennemi de lhumanité.

III

La fin de lété à Jérusalem est changeante : tourbillons de poussière et rafales de vent. Cest pourquoi la pension est plus dune fois saisie de panique. Parfois cest un mauvais rêve et parfois une humeur sombre. Il vaut mieux moins dormir et jouer aux cartes. Les rêves sont des tyrans qui vous ramènent dans les camps et les forêts et broient votre chair. On se réveille rompu et parfois blessé. Les rêves de fin dété sont les pires. Un mauvais rêve peut vous faire mal toute une semaine. Les cachets ne servent à rien, il vaut mieux rester éveillé et sadonner au poker. Parfois une femme peut vous sauver. Dormir avec une femme est une autre sorte de sommeil, mais il arrive quelquefois que la femme elle-même soit la source des troubles, elle se réveille au milieu de la nuit baignée de visions. En vain vous essayez de larracher à son rêve, elle est plantée en lui comme une racine têtue.

Il y a un an jai invité dans ma chambre une femme belle, assez jeune, pharmacienne, et jétais sûr quelle me procurerait un automne calme, mais jai réalisé bien vite quelle avait elle aussi son paquet de souvenirs. Au début, ses souvenirs me semblaient des expériences pénibles mais maîtrisées, mais bien vite jai réalisé quils étaient débridés jusquà la douleur. Chaque nuit, elle se réveillait avec un cri de terreur. Vainement jessayais de la repêcher de lhorreur. Seuls café et cigarettes la calmaient au matin. Tout lautomne jai combattu ses rêves, mais ils étaient plus puissants que moi. Finalement on sest séparé.

Nos femmes forment un peuple spécial. Les visions de la guerre ont été implantées en elles avec toutes leurs racines et mieux vaut sen éloigner, mais quy faire ; les autres, celles qui nétaient pas à la guerre, qui étaient ici ou en Amérique, leur douceur est si vide que je ne sais que faire delles ni quoi leur dire. Leur vocabulaire est comme leur garde-robe, tout y est repassé et plein de parfum bon marché. Je préfère, en fin de compte, nos femmes. Une femme de chez nous ne vous parlera pas de sa garde-robe, de son régime ni des films quelle a vus. Nos femmes sont chargées de vie et dexpérience, elles nexigent pas de promesses et ne réclament pas un autre bijou chaque nuit. Elles le savent : on nachète pas lamour pour le prix dune paire de boucles doreilles bon marché. Tout cela est bel et bien, mais quy faire, la potion quelles vous versent la nuit nest quamertume et terreur. Après une nuit avec une femme de chez nous, vous vous retrouvez vidé, et il ne vous reste quun seul désir : fuir, et le plus loin possible.

Les hommes sont différents, semble-t-il. Eux aussi rêvent, mais ils savent maîtriser leurs rêves. De leurs chambres on nentend pas de cris mais des espèces de ronflements lourds. Les hommes, semble-t-il, réagissent différemment. Il y a un an, lun des pensionnaires sest précipité sur lamant de Frau Pracht, la fait tomber par terre et lui a furieusement planté son canif dans lépaule et le cou. Sans le concierge et quelques pensionnaires qui se hâtèrent de se porter à son secours, il nen serait peut-être pas sorti vivant. Lattaquant, lun des plus anciens pensionnaires, un homme calme et réservé, passait la plupart du temps dans sa chambre à boire. Son ébriété était retenue, sans manifestations extérieures. A la pension, on ne se souvenait pas dune seule phrase violente prononcée par lui.Un homme sans ombre, comme on dit, avec lui-même et seulement lui-même.

Cest vrai quon lavait vu parfois avec une femme. Cétait là des amours hâtives qui ne duraient pas longtemps. Il ne se plaignait pas, naccusait pas, vivait des économies quil avait accumulées en Italie après la guerre, se conduisait modestement et sadonnait à la boisson et à la musique classique, mais en secret il était sans doute amoureux de Frau Pracht, puisquen attaquant on lentendit crier : Mort aux violeurs, mort aux bourreaux.

Depuis cette agression, il vit dans une maison de santé. Les pensionnaires le visitent de temps en temps, et aux fêtes, ils lui achètent un vêtement neuf et des sucreries. Sa maladie est tranquille et réservée, il parle peu et écoute beaucoup. A lune de ces visites, il me surprit en me demandant si je mangeais des légumes.

Bien entendu, ai-je répondu.

Vous devez en consommer beaucoup.

Qui vous la dit ? demandai-je stupidement.

Le docteur Schutz, dit-il avec un sourire qui découvrait ses dents de devant.

Depuis cette courte conversation, je ne suis pas retourné le voir. Je ne crains pas les fous, jaime au contraire mentretenir avec eux, mais Edouard mempoisonnait de son trouble, comme sil voulait planter en moi aussi son canif. Je sais : il ny a rien à craindre. A la maison de santé, les malades sont calmes, on donne aux agités des tranquillisants, mais pour une raison ou une autre je le crains et ne le visite pas. A chaque fête je donne mon obole, mais je ne vais pas là-bas.

Nous avons des représentants ailleurs quà la maison de santé. Certains locataires ont quitté la pension et habitent à Tel-Aviv, dautres sont partis en Amérique, lun deux est au Canada et un autre est retourné en Galicie, il habite près du cimetière et garde les tombes. Notre pension a donc des représentants dans divers lieux et parfois nous recevons leurs salutations. Le pensionnaire qui se trouve en Amérique est devenu riche et nous envoie à chaque fête un paquet dhabits. Le paquet arrive une semaine avant la fête, et à chaque fois cest excitant. La pensée quun homme au moins se souvient de nous par nos noms réchauffe le coeur. Même la cuisinière Hanna reçoit à chaque fête un présent, car lhomme na pas oublié quelle lui servait, en dehors des repas, du café et des biscuits.

Et pourtant cest chacun pour soi. Le matin de bonne heure, on sent la solitude qui monte, épaisse, des chambres. Ici, chaque pensionnaire a une affaire, et certains en ont deux ou trois quils traînent de place en place. Il sagit en général dhistoires sombres et compliquées, et si lune delles était éclaircie, la pension en serait agitée pendant des jours.

IV

A la fin de lété commence la préparation des fêtes. Le souvenir des fêtes jette soudain un nuage de tristesse. On se souvient de son père et de sa mère, de ses frères et de ses soeurs, et quun jour, il ny a pas si longtemps, on avait une maison, quon se levait chaque matin pour aller au lycée, et lair dehors était frais et clair, les rues humides, et de la boulangerie monte lodeur des gâteaux tout juste sortis du four. Le souvenir lointain vient vous affaiblir dun coup et vous gisez sur le lit, tirant la couverture sur la tête avec un seul désir en vous : somnoler le plus possible.

Une semaine avant les fêtes, on transforme la salle de lecture en lieu de prières. A une époque, Frau Pracht sétait opposée à cet aménagement. Elle soutenait que la salle nétait pas faite pour prier mais pour lire et écouter de la musique. Que celui qui veut prier aille à Shaaré-Hessed, le quartier orthodoxe voisin. Frau Pracht naime pas les gens religieux parce quà son avis, ils remorquent ici avec eux lEurope de lEst et toutes ses imperfections. Nous sommes venus nous libérer de cet héritage dénaturé et inesthétique. Pas mal de pensionnaires partagent son opinion, mais grâce à quelques fidèles têtus, la salle se transforme aux Jours redoutables en synagogue.

Il fut un temps où Dory Zaum se tenait devant lArche sainte et officiait. Dory Zaum est un marchand. Non seulement il est bien éloigné la majeure partie de lannée de la foi et de la doctrine, mais en outre il a une passion pour les mets non cacher. Après la guerre, il a habité à peu près huit ans en France et il y a appris non seulement à parler français, mais aussi à savourer les plats français. Mais pendant le mois dEloul quelque chose change en lui, il commence à chantonner les prières, et des heures durant, debout dans sa chambre, il prie avec la dévotion dun croyant.

Un jour il ma dit : Quand mes parents ont divorcé, ils mont envoyé chez le grand-père au village. Grand-père était un officiant, et il prit soin de mon éducation, car il savait que mes parents nobservaient pas les commandements. Je me suis débarassé bien vite des commandements, mais la prière apparemment ma captivé. Nous pouvons en témoigner ici : la prière des Jours redoutables ne le laisse pas en repos, et tout le long du mois dEloul il est conquis par elle, ne soccupe guère de ses affaires, pour ne rien dire des femmes.

Il fut de longues années notre officiant. Un jour, il fut mêlé à quelque affaire et dut fuir en Amérique. Chaque année une carte postale arrive de létranger. Il sest marié, a eu des enfants, et ces dernières années a très bien réussi dans les assurances. Ici, nous lévoquons aux Jours redoutables, car les prières quil a apprises chez son grand-père étaient imprégnées de lodeur des arbres du village, et il a laissé un peu de ce parfum.

De longues années, nous avons cherché en vain un officiant. Finalement Zeidel a trouvé le rav Meshoulam Bar, un vieux rabbin aveugle quun paysan avait caché dans sa grange durant la guerre et que des réfugiés avaient pris et amené avec eux à Jérusalem. Depuis lors, il vivait à Shaaré Hessed, non loin de la pension. Aux fêtes on le faisait venir pour être notre officiant. Le rav Meshoulam Bar est très vieux et très aveugle, mais ses prières sont jeunes. Lorsquil se tient devant lArche, il est relié au Dieu de ses pères sans aucune barrière. Il prie des heures durant, et à la fin du service il est si faible quil faut lui tenir le bras et le mener au fauteuil. Des prières comme celles de Meshoulam Bar, on nen entend plus désormais. La prière des chantres est ornée de trilles, une prière de gorge, une prière qui flatte loreille, mais ce nest pas une prière des os. Après la prière du rabbin Meshoulam Bar, on est relié au ciel. Plus dune fois après sa prière, on reste assis sur sa chaise à pleurer, comme si lon venait dapprendre ce que lon avait subi toutes ces années. De ce point de vue, mais pas seulement de ce point de vue, la pension est partagée en deux camps. Un camp est proche du rabbin Spielger, et lautre, plus petit, du rabbin Meshoulam Bar. Le rabbin Meshoulam Bar nétudie pas beaucoup. Il reste au lit presque toute la journée, et sans les prières il ne lèverait pas. Aux Jours redoutables, il se secoue comme un lion et va servir son créateur. Les fidèles ne vont pas chez le rabbin Meshoulam Bar pour apprendre la Tora, pour demander conseil. Il se tient à lécart des gens, la plupart du temps il est plongé dans son sommeil, seuls les Jours redoutables larrachent à son sommeil et le dressent sur ses pieds, et il prie en une mélodie murmurée qui sinstille dans vos os, et durant quelques heures, nous sommes nous aussi reliés au ciel.

V

Après les Jours redoutables, je men vais visiter ma fille Clara. Clara a vingt et un ans, de grands yeux et une bouche entrouverte lorsquelle écoute. Elle na pas changé depuis des années : le même vocabulaire et la même joie dans les yeux. Chaque fois que je vais lui rendre visite elle vient à ma rencontre et mappelle Papa. Elle me montre immédiatement toutes les nouveautés, ce quelle a brodé, dessiné, les serviettes quelle a cousues. Elle a exactement ma taille, et mes traits : nez, menton, cou, pour ne rien dire des doigts - une copie conforme de son père. Je laime de toute mon âme. Un jour je viendrai la sortir de cette résidence et elle habitera avec moi.

Elle ne se plaint jamais, jamais ne demande un habit neuf ou des couleurs. Ce quelle possède sur les étagères et dans les tiroirs la rend heureuse, mais cest précisément cette satisfaction qui mest particulièrement douloureuse. Je massois un court moment dans sa chambre puis nous allons dans le champ de la résidence. Dans ce champ on trouve un jardin potager, un coin pour les animaux, et des arbres fruitiers. Jaime cette promenade avec elle dehors. Ici, ses grands yeux souvrent et son front sélargit. Elle me raconte avec animation son travail dans le jardin. Cette année, il se trouve que la récolte des légumes et des fruits a été abondante et il na pas été nécessaire dacheter quoi que ce soit. Dans le coin des animaux, elle a de nombreux amis : un chien qui lui lèche les doigts, un petit singe qui saccroche à elle comme un bébé, et des pigeons qui picorent des graines dans sa paume. En compagnie des animaux, sa vie sélargit, et son visage sillumine.

Clara ne parle pas beaucoup, mais son visage et ses mains expriment ce qui se cache en son coeur. Chaque buisson et chaque fleur la font sémouvoir. Parfois il me semble que Clara est très proche des choses inanimées et des bêtes, et quelle parle leur langage. Cet hiver, on a planté une rangée de pieds de vigne. Les pousses ont bien pris et de nombreux pampres ont poussé. Papa, les arbres fruitiers sont jolis, nest-il pas vrai ? Je ne sais quand ni comment elle a appris ce nest-il pas vrai, mais dans sa bouche lexpression semble neuve, comme si elle lavait inventée. Son vocabulaire est très limité, mais chaque mot est ciselé par le ton de sa voix.

Et tu ne voudrais pas aller en ville? lui ai-je demandé plus dune fois.

Pourquoi ? sest-elle étonnée.

En ville, il y a plus de monde.

En entendant cette phrase, elle baissait la tête, comme si javais émis une phrase incompréhensible. Parfois elle clignait des yeux, signe que je lavais fait pleurer. Souvent je fus sur le point de lamener à Jérusalem, mais chaque fois elle changeait davis.

Cette fois elle me surprit en disant : Jirai . Sa réponse déterminée me troubla et je demandai : Aujourdhui ?

Aujourdhui.

En moins dune heure, nous étions partis. Ses pensées, je le savais déjà, étaient simples et claires avec une innocence qui me gênait. A lune de mes visites chez elle, nous étions ensemble près de la barrière et nous avons vu un groupe dadolescents de lâge de Clara, faisant les fous et samusant. Un long moment, elle les regarda, et demanda finalement : Où sont-ils allés ?

A la maison, répondis-je.

Il nont pas de résidence ?

Ils ont une maison.

En entendant ces paroles elle sourit, comme si je lui avait révélé un secret.

Tout le long du chemin vers Jérusalem, elle regarda avec étonnement par la fenêtre de lautobus. Plutôt que de poser des questions elle souriait, comme si ce nétait pas des choses ordinaires quelle voyait, mais des merveilles sur lesquelles on ne pose pas de question.

La pension reçut Clara avec une intense émotion. Le poète Zeidel tint à la faire asseoir entre lui-même et Christina. Clara, embarrassée, répondait à presque toutes les questions de Zeidel par une unique phrase : Très bien. Zeidel trouva un son rare dans les rares paroles quelle fit entendre. Cela me fit, à moi, de la peine.

Toute la pension lui fit fête et le samedi soir, on lui présenta quelques petits cadeaux, entre autres une jolie boîte coloriée. Démotion, Clara se cacha la tête dans les mains.

Le lendemain, je lai ramenée à la résidence. Tout le long de la route, elle ne prononça pas une parole. Je ne savais si elle était triste ou indifférente. Jessayai de la faire parler, mais Clara ne dit pas un mot. Moi, je me disais : Elle est en colère contre moi, et en colère à juste titre. Pourquoi lavoir sortie de son monde et traînée au dehors ? Lopinion de la directrice fut différente : Vous avez bien fait damener Clara en excursion. Une excursion apporte de bonnes pensées. Je nétais pas sûr quelle ait raison. Il me semblait que je lui avais fait mal et quelle ne voudrait plus sortir désormais. Ce regret ne me laissa pas en repos, et le lendemain je retournai la voir.

VI

Mais jai ouvert le portail et je lai tout de suite vue : elle bêchait dans le jardin. Le gardien au portail me la montra du doigt, elle est là-bas, elle bêche. Elle était courbée, plongée dans son travail. Le rythme de ses mouvements mémut tant que je ne pus bouger mes pieds. Le gardien me la désigna de nouveau : Elle est là-bas, vous ne la voyez donc pas ? Je lignorai et me dirigeai vers elle. Clara ne me vit pas, et lorsquelle maperçut, elle me dit toute effrayée :

Tu mas fait peur.

Comment vas-tu ?

Dieu merci. Elle avait acquis cette expression ici.

Je le distinguais maintenant : elle se tenait un peu voûtée comme une nonne.

A mon retour en Israël, nous avons habité, moi et Clara, dans un petit appartement de Tel-Aviv. Deux ans et demi nous avons vécu ensemble. A lépoque, je me berçais dillusions en me disant quelle allait changer, apprendre des choses et vivre sa vie. Elle était travailleuse, dévouée, elle tenait la maison et préparait même des repas simples, et je métais fait à lidée que sa vie serait liée à la mienne. A cette même époque, une assistance sociale me pressa de placer Clara dans une institution. Cette femme minspira confiance, et je ne la repoussai pas. Jai ensuite regretté de ne lavoir pas fait. Si Clara était restée avec moi, ma vie aurait sûrement était différente. Je serais resté à Tel-Aviv, me promenant avec elle au bord de la mer et lui achetant un cornet de glace le soir, mais cette assistante sociale me pressa tellement que finalement je lui cédai.

Lorsque je remis Clara entre les mains de la directrice de la résidence, jétais persuadé que le lendemain jallais revenir la chercher, et je suis effectivement revenu le lendemain. A ma grande surprise, elle nexprima aucun désir de revenir avec moi. Elle était contente de son lit, de larmoire et de ses deux compagnes de chambre. Je ne la pressai pas de rentrer et revins à Tel-Aviv. A la fin de la semaine je revins encore une fois. A présent cétait aveuglant : elle était contente, et même joyeuse. Chaque semaine je revenais la voir dans lespoir quelle me dise : Papa, je veux revenir chez toi. Elle ne dit jamais un seul mot de la maison de Tel-Aviv. Comme si de tout temps elle avait été chez elle ici.  Clara, lui demandai-je à plusieurs reprises, est-ce que tu te sens bien ici ?

Dieu merci, me répondait-elle.

Je lavais remarqué, quelque chose de la religiosité de lendroit lavait pénétrée. Elle disait parfois : Jai déjà prié dans mon coeur. Elle et ses amies avaient du mal à apprendre ou à prier, et pourtant il y avait à la résidence une petite synagogue, deux salles de classe et une salle de musique. La synagogue ne sert pas à dire les prières et dans les classes on nenseigne rien, mais dans la salle de musique des fêtes sont parfois organisées et la directrice leur joue des chants populaires.

Je ne pouvais supporter la solitude à Tel-Aviv, je suis parti vivre à Jérusalem, et jai loué une chambre à la pension Pracht. La pension Pracht nest pas un endroit facile, mais les gens vous entourent, parfois damour, il y a des soirées de lecture et une femme à loccasion.

VII

Chaque visite à Clara maffaiblit, mais cette fois, cest comme si je lavais découverte une nouvelle fois. Ce nest pas seulement quelle me ressemble. Parfois il me semble quelle fait intégralement partie de moi et quà ma mort, elle revêtira mon apparence.

Clara, ne veux-tu pas venir vivre avec moi à la pension ? lui demandais-je sans cesse.

Quoi ? me répondait-elle, surprise.

Frau Pracht nous donnerait un petit appartement à la pension.

Un jour elle me dit : Jaime ma résidence , et elle me cloua le bec.

Depuis jai cessé de la tourmenter. A Jérusalem je suis impliqué dans quantité daffaires. Plus dune fois jai oublié Clara. Il mest arrivé de loublier tout un mois. Quand je suis retourné la voir elle nétait pas en colère. Elle maccueillit avec joie, comme si je lui avais rendu visite la veille. Depuis je fais attention : au moins une fois tous les quinze jours je vais la voir.

Comme elle est différente de son frère. Son frère est grand et fort et soulève facilement un sac de ciment, une vieille armoire ou un réfrigérateur. Sa candeur est aussi élevée que sa taille, et dannée en année il devient plus candide. Il aurait pu devenir médecin ou ingénieur, mais sa candeur la perdu. Dès sa jeunese javais remarqué que dans son regard brillait un étonnement étrange. Alors quà lécole les enfants rusaient, accusaient les autres et mentaient, il racontait la vérité vraie. Au début jen étais fier, mais lorsque je vis que ce trait de caractère était enraciné en lui, le soupçon séveilla en moi quil avait en lui quelque chose de Clara, et je cessai de parler de sa droiture.

Sa candeur nétait pas de limbécillité, comme le prouvaient ses cahiers de mathématiques. Le professeur le félicitait de la bonne tenue du cahier, de lécriture soignée et des solutions exactes. Il ne parlait pas en classe - plus exactement, il ne prononçait pas un son mais il était très attentif et enregistrait chaque mot. Ce nétait pas un élève brillant car il ne levait jamais le doigt, ne posait aucune question, ne corrigeait pas les autres. Il était le plus grand, mais sa taille, pour quelque raison, ne se remarquait pas dans la classe. Arthur linnocent, ce surnom lui fut collé dès le cours préparatoire. Parfois on le tourmentait en lui disant que le directeur lappelait ou que linfirmière voulait lui faire une piqûre. Sa confiance ne connaissait pas de bornes. Il tombait chaque fois dans le piège. Il ne tire pas la leçon de ses erreurs, dit-on, celui qui ne tire pas la leçon derreurs est un imbécile.

Tout le monde savait quArthur était excellent en mathématiques. Dès le CM1 il résolvait des équations à deux inconnues, mais cette excellence nétait pas considérée comme une qualité. On disait Arthur a la bosse des maths, mais pour le reste cest un imbécile. Mais ne comprends-tu donc pas, ne cessais-je de lui répéter, mais ne comprends-tu donc pas quil ne faut pas croire les gens. Il ne faut pas dire toute la vérité. Ces paroles étaient dites en vain.

Cela continua durant toute lécole primaire. Sil sétait mis en colère, sil avait réagi trop vite ou insulté son prochain, on aurait dit quil apprenait par expérience et quil allait changer. Arthur ne se mettait pas en colère, ne réagissait pas trop vite et quant on le trompait ou quon le tourmentait, un espèce détonnement éclairait son visage, comme si ce nétait pas une tromperie mais une découverte. Cet étonnement était bien connu à lécole. Plus dune fois un élève se vantait : je lai fait venir avec moi, et il est venu. Quand il sest aperçu que je lavais trompé, il ne sest pas mis en colère. Il était plus grand que tous les élèves de sa classe, avec des poings gros et forts. Il aurait pu donner des coups terribles, mais ses longs bras nétaient pas formés pour cela, ils restaient collés au corps comme pour les empêcher de causer quelque dommage.

Arthur termina pourtant le lycée avec mention, et jétais sûr que désormais sa vie serait plus facile. Je me trompais bien sûr. Larmée naime pas les innocents. Déjà pendant ses classes il eut des ennuis et passa quelques jours en prison militaire. Sa visible innocence faisait sortir les gens de leurs gonds.

Arthur est la copie conforme de sa mère. Comme elle, il fait confiance aux gens et aux bêtes. Après la guerre, sur les rives italiennes, sa mère ramenait à la baraque des chats et des chiens abandonnés. Je suppliais : pourquoi les ramènes-tu ? Son amour des bêtes ne connaissait pas de bornes. Finalement elle attrapa une maladie rare, brûla de fière pendant une semaine, et mourut à vingt-six ans. Jusquà ce jour je tremble en me souvenant delle. Les deux enfants quelle ma laissés sont ma vie. A vrai dire, je nai pas dautre vie. A présent Arthur travaille dans une compagnie dassurances. Il gagne bien sa vie, mais dépense le plus clair de son argent pour des gens dans le besoin, et le reste pour des animaux abandonnés.

Cela me peine que sa vie soit gaspillée, mais je ne saurais le changer. Parfois il vient me voir et me demande une contribution pour une personne dans le besoin, ou bien encore pour un chien qui doit subir durgence une opération. Je lui donne sans hésiter. Son dévouement me peine parfois plus que la vie bornée de Clara. Que dire encore ?

VIII

En novembre il fait déjà froid à Jérusalem, je dors tard et je manque le petit-déjeuner. Ma vie est éparpillée dans de nombreux endroits. Lorsque javais dix-sept ans jai perdu mes parents, mais je suis lié à eux par de multiples liens. Ils ont changé au fil des ans, ils ne sont plus jeunes comme ils létaient, mais leurs voix ont gardé des inflexions juvéniles. Je les entends parfois. Deux photographies seulement me restent deux. Père était un industriel prospère, et mère était pharmacienne. Rien ne faisait saillie à la maison, ni décoration ni ameublement somptueux. Père menait ses affaires avec beaucoup délan. Cest sans doute de lui que jai hérité mon approche pratique de la vie. Son esprit pratique était direct, il ne faisait jamais semblant. Ce quil avait à dire il le disait, sans grands discours et sans faire de sermons.

Mère était différente de lui : liée en secret à ses pères. Elle nen parlait ni avec moi ni avec personne, mais déjà alors je sentais qil y avait en elle un étrange dialogue avec la vie. Elle me transmit son amour des animaux, de la nuit et du secret. Moi non plus je naime pas parler de ces choses-là, mais je dirais ceci : sans mon amour pour Dieu mon existence serait plus misérable.

Je suis aussi lié coeur et âme à mes grands-parents. Ils vivaient dans les Carpathes et faisaient commerce de bois. Chaque été jallais chez eux. Cest là-bas que jai appris à me reposer au pied dun arbre élevé, à écouter les oiseaux, à voir des renards senfuir et à manger du malai. Grand-mère préparait deux sortes de malai : au fromage et aux prunes. Grand-père était un négociant à lancienne, soupçonneux, ne faisant pas confiance aux gens, mais lorsquil se tenait en prière à la fenêtre, ses soupçons sévanouissaient et il sattachait à Dieu coeur et âme. Jaimais grand-mère, mais je révérais grand-père.

Certains jours je sens que Père élève ma vie et que ses pensées rehaussent ma pensée. Je natteins pas comme lui à des sommets, mais jai sans doute hérité de lui le sens du temps, des marchandises et de largent. Jinvestis généralement au bon moment et me débarrasse dune affaire ou dune devise avant leur effondrement. Dans ma jeunesse je prenais des risques et gagnais beaucoup dargent. Ces dernières années jagis avec précaution, et par excès de crainte je garde sur moi beaucoup trop dargent liquide. De cette façon on ne monte pas très haut, mais au moins on évite la chute.

Ma mère mouvrit la voie de la foi. Il mest difficile den parler. Ce nétait pas une femme religieuse, elle nallumait pas les bougies du chabbat et nallait pas à la synagogue, mais sa vie était liée au mystère. Je ne lai jamais questionnée sur ses pensées et elle nen parlait pas, mais je sentais les secrets cachés en elle. Plus dune fois dans ma jeunesse jai voulu lui demander si elle croyait en Dieu, et je ne le lui ai pas demandé. Je savais quil y a des choses sur lesquelles on ne pose pas de question, mais toute son existence disait quelle était liée au ciel et quelle en tirait son essence. Ces dernières années je suis très lié à elle. Même mon commerce banal sest relié à elle. Il fut un temps où jétais sûr quun calcul exact était préférable à une intuition. A présent je sais quune intuition, si elle est connectée aux bonnes sources, est beaucoup plus exacte quun calcul. Elle disait parfois à mon père : Mon coeur me le dit. Père avait appris au fil des ans à respecter ses intuitions, mais jai reçu cette aspiration au mystère sans poser de questions.

Cinq ans avant le début de la guerre elle dit à Père : Mon coeur me dit que nous devons partir dici.

Pour aller où ? La question de père ne tarda pas.

Je ne sais pas.

Tout laisser et partir ?

Mère ninsista pas. Il est plus facile de nier des impressions que des idées. Les idées sont en quelque sorte enracinées dans le sol, mais les impressions sont toujours sans collier, suspendues au-dessus du néant. Père était alors, comme on dit, au sommet de sa réussite. Ses usines grandissaient et il se donnait corps et âme à la récolte de fonds. Tout le monde, et Père également, était sûr que la montée de Hitler nétait quapparente, quil se briserait ou disparaîtrait. Mère ne le pressa pas de partir, même quand les rumeurs revêtirent des formes effrayantes.

IX

Le temps file et les lieux changent, mais je suis lié à mes parents jour après jour. Parfois il me semble que Père et Mère diffèrent lun de lautre. Cest une erreur, je présume. Jai beaucoup entendu parlé des succès commerciaux de Père, même bien après la guerre, mais je navais jamais entendu quoi que ce soit concernant ma mère. Il y a deux ans, lune des locataires âgées me demanda si mon nom était bien Braunbart, et si jétais le fils de Bontsa. Quand je confirmais que cétait bien ça, ses yeux semplirent de lumière.

Elle avait étudié pendant quatre ans avec mère à lécole de pharmacie et elles partageaient une chambre à la cité universitaire. La vie les avait éloignées lune de lautre. Mère était revenue dans sa ville tandis sa compagne de chambre suivait celui quelle aimait à Budapest. Je le remarquai tout de suite : quelque chose de mère brillait dans la peau de son visage, et je laimai immédiatement. Votre mère, me révéla-t-elle, était une femme exceptionnelle. Tous ceux qui la connurent lont aimée. Elle trouvait toujours un bon côté en chacun de nous. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme elle aidait les gens.

Depuis quon sait à la pension que je suis le fils de Bontsa, quelques personnes me regardent avec une secrète sympathie. Il me semble parfois quils attendent de moi que jaccomplisse des actions spéciales, et cela me met mal à laise. Non pas que je ne veuille pas faire quelque chose, mais ma vie, mes habitudes, ont fait de moi une créature égoïste. Cette mesquinerie me pèse et je me sens parfois malpropre. Jai pensé plus dune fois quil serait bon que je travaille en volontaire à la résidence de ma fille Clara, que jy mène une vie simple et fidèle. Mais quy faire ? Je suis attaché à mes biens et à mes liquidités comme une racine têtue. Ma tête bruit jour et nuit. Même dans mes rêves les plus profonds je fais des calculs. Ces calculs ne mont pas mené loin. Je suis un marchand ordinaire, conservant ce que jai et me souciant du lendemain. Il me semble parfois que sans mes craintes je me secouerais, délaissant les désirs malsains et travaillant pour le bien de tous. Il ny a rien de plus méprisable quun marchand ordinaire ! Le commerce ordinaire vous entraîne vers le bas. Certes, une transaction ingénieuse vous soulève parfois un instant, mais derrière cela il ny a rien. On vend et on achète, et en fin de compte votre âme se vide. Hier, mon fils Arthur est venu me voir, et je men suis réjoui. Il me semble parfois quil fait exactement ce que jaurais dû faire : me dévouer au bien commun. Je suis si enfoncé dans mes pauvres désirs, donnant peu et recevant peu, et même ce que javais en moi sest évaporé. Sans Clara, ma vie aurait été encore plus étriquée. Clara ne me demande rien. Chaque fois que je lui apporte un vêtement ou une bonbonnière elle sempresse de les dissimuler dans son armoire, comme si cétait du superflu. Lorsquelle était petite, jétais sûr quelle grandirait et deviendrait infirmière ou médecin. Dès son enfance elle a aimé les plantes et les animaux, et elle aimait venir en aide.

Il y a des gens qui me plaignent. Ils se trompent. Mes enfants ne mapportent que du bonheur. Si je savais aimer comme eux ma vie cesserait dêtre misérable.

Traduit de lhébreu par Colette Salem

 
 
E-mail to a friend
Print the article
Add to my bookmarks
Also available in
  English
  Spanish
   
 
   
 
     Hebrew     
 
Copyright ©2004 The State of Israel. All rights reserved   Terms of use   Use of cookies