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Ardyn Halter - Un regard sur le paysage d’Israel

6 Sep 1999
 Revue israélienne des arts et des lettres - 1998/107-8
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Un regard sur le paysage dIsraël

Ardyn Halter

 
 
Anna Ticho, Ein Karem, 1978

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Menachem Shemi, Paysage de Safed, 1950

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Reuven Rubin Jérusalem, 1925

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michaël Kovner, Neveh Tsedek, 1994

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ardyn Halter, Gamla III, 1997-8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ram Morin Piliers à l'olivier,
1994-97

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yosef Zritsky, Safed, 1924
 

Le paysage israélien, cest quoi au juste ? Quand on entend ce mot, à quoi lassocie-t-on immédiatement : des orangeraies bordées de cyprès ? des bananiers et des manguiers qui sétagent en terrasses au-dessus du lac de Tibériade ? des sentiers de chèvres sur les collines de Judée ponctuées de grottes où, 5 000 ans durant, fugitifs ou exilés trouvèrent refuge ? Les touristes en visite pour la première fois en Israël simaginent trouver ici des paysages semblables à ceux de la dépression de la mer Morte (la Arava), dimmenses étendues désertiques ponctuées ça et là de taches de verdure. Dautres se représentent le paysage dIsraël en termes religieux, celui de la Terre sainte telle quelle apparaît à travers le prisme des Écritures de leur foi respective. Sommes-nous en pleine topographie méditerranéenne ou en plein Proche-Orient ? Sagit-il pour nous dune terre de milieu, du lieu de convergence de trois continents, dun itinéraire de migration naturelle de lhomme, de la flore et de la faune ? Tant de facteurs entrent en jeu quand nous tentons de définir notre perception individuelle de lenvironnement et du paysage ! Nos images sont fonction de nos croyances, de nos connaissances darchéologie et dhistoire. Consciemment ou non, parvenons-nous à en reconstituer la mosaïque ? La vue que nous avons devant nous est-elle unique dans le temps et dans lespace, ou sagit-il dune succession dimages élaborées à partir de certaines catégories physiques définies par la fertilité, lurbanisation, laridité ou la semi-aridité ? Voyons-nous toujours Tel-Aviv, qui a depuis longtemps perdu sa blancheur, érigée sur des dunes, Jérusalem et ses pierres de taille sétageant sur les collines ? Les images engrangées dans nos esprits sont-elles réelles, ou générées par lidéologie à laquelle nous les associons ?

Dans lIsraël daujourdhui, voir le paysage en artiste dans des termes purement esthétiques ou panthéistiques est considéré esprit critique ambiant oblige comme quelque peu suspect, délibérément naïf. Comment, se demandent la plupart des critiques, le paysage ne serait pas dépositaire de valeurs matérielles, sentimentales, affectives, idéologiques, réconfortantes, sécurisantes ? La vision candide, ingénue, existe-t-elle encore ? Dans un sens, oui, puisque ce qui nous pousse à contempler un paysage provient en partie du besoin de nous distancier de nos soucis quotidiens : oublier la politique, les impôts, les fractures sociales, les nouvelles, tous les conflits moraux qui agitent cette terre. Une pulsion vers la quiétude, le repos. Ce besoin de célébration pastorale est toutefois essentiellement citadin, puisquil suppose un environnement urbain dont on cherche à échapper. Il suffit de lire les odes de Théocrite, dHorace ou de Andrew Marvell pour comprendre que cette aspiration bucolique puise à une source élaborée, celle précisément à laquelle

Notre façon denvisager la nature dépend donc dans une grande mesure de celle dont nous envisageons notre passé. Il est dans lhumaine nature déprouver de la nostalgie pour les temps de pureté, pour lunivers paradisiaque, pour une ère toute dor et de verdure, plus simple, meilleure. Et cest cela que nous recherchons dans le paysage, à travers les témoignages visuels et les réminiscences de cet autrefois. Une chose que nous chérissons non seulement dans les limbes de notre mémoire ou dans les niches idéalisées de nos esprits, mais aussi dans ce que nos yeux perçoivent de nous-mêmes. Jirais jusquà dire que la pulsion à contempler le paysage nest pas différente de celle qui consiste à idéaliser notre enfance, à nous convaincre que certaines périodes de notre passé étaient meilleures, plus pures, de loin préférables à notre vécu actuel. Car si le paysage contient éventuellement des hommes, il ne peut être dominé par eux ; lhumanité pour paraphraser Frank Lloyd Wright nest pas sur la terre, elle naspire pas à oblitérer la terre. La pulsion à peindre des paysages est donc le plus souvent inspirée par un besoin de rétrospective.

Dans lAngleterre du XVIIIe siècle, le terme prospect désignait un panorama vu à partir dune hauteur, perçu à travers le regard du propriétaire. De sorte quon dominerait un paysage au même titre que lon ferait le tour de ses propriétés. Lindustrie du tourisme telle quelle est illustrée dans les tableaux vénitiens de Canaletto et de Guardi, qui permit aux touristes étrangers de ramener chez eux une parcelle de la culture dont ils souhaitaient simbiber, sest répandue dans la tradition orientaliste du XIXe siècle. Les impressions orientalistes retirées de Terre sainte par Roberts furent achetées comme des vues prises par lartiste. Et dans le mot prises , le côté possessif a glissé dans le sens dune acquisition pure et simple celle qui caractérise le tourisme. Il nest pas étonnant que les plus beaux paysages dIsraël sont à lheure actuelle ceux dominés par les kibboutzim, fruits du lien à la terre et de la nécessité de la défendre. Ce nest pas sans raison que le regretté professeur Dorothea Krook qualifiait les membres des kibboutzim d aristocrates terriens dIsraël. En hébreu, le lien entre le spectateur et lobjet, implicite dans le mot prospect, nexiste pas. Il faut composer avec celui de nof, terme générique un peu insipide, qui désigne tout à la fois le paysage terrestre, marin ou montagnard sans référence à lobservateur. La langue hébraïque ninvestit pas le paysage de connotations militaires ou possessives. Comme on peut sy attendre de la part du peuple du Livre, lhébreu est relativement pauvre quand il sagit du vocabulaire de la perception visuelle, il préfère se concentrer sur celui de la vision prophétique.

De tout temps les paysages dIsraël ont été idéalisés par les lecteurs de la Bible, depuis que Moïse fit échapper les Hébreux des plaies dEgypte pour les conduire dans ce pays où coulent le lait et le miel. Que le Cantique des cantiques de Salomon soit envisagé comme un poème damour humain ou une allégorie de lamour partagé par Dieu et le peuple élu, la terre y est abondamment évoquée :

Avec moi, viens ma fiancée, du Liban ;
Du Liban viens avec moi ;
Regarde du haut de lAmana
du sommet du Senir et du Hermon,
des antres des lions, des monts
que fréquentent les léopards...

Tu es belle, mon amie, comme Tirça
gracieuse comme Jérusalem,
Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres
dévalant du Galaad.

Dans le christianisme comme dans le judaïsme, les sites bibliques évoquent des paysages idéalisés. Toute mention, évocation ou vision dun paysage israélien sont puissamment imprégnées de la mémoire collective des fidèles du monothéisme. Les sujets sont tous chargés. Nombreux sont les étrangers qui considèrent les habitants de la Terre sainte comme les gardiens dune terre onirique, vue à travers les verres grossissants de leur éthique personnelle.

Quand il idéalise ses paysages ruraux ou urbains, lIsraélien moderne et séculier le fait à travers le prisme sentimental des années vingt et trente, période qui suivit la seconde aliya (vague dimmigration) : les premiers kibboutzim, le vieux yichouv (communauté juive vivant en Palestine avant la création de lÉtat) ; le petit Tel-Aviv et son maire Méir Dizengoff ; Nahalal, le mochav (village communautaire) planifié par Richard Kauffman en 1921 en forme de cercles concentriques de verdure dans la vallée de Jezréel ; ou les villages agricoles fondés par les Rothschild à la fin du siècle dernier. Le tout sur fond de terre sacrée, de société saturée de bonne volonté et didéologie celle du retour à la Terre sainte. Nombreux étaient ceux pour qui lagriculture en Terre sainte ne constituait pas un retour mais des retrouvailles.

Les septuagénaires israéliens des années quatre-vingt-dix sont nés à la fin des années vingt. Ils idéalisent les paysages de lépoque parce que ce sont ceux de leur enfance et parce quils ont été baignés dune idéologie où la terre occupait la plus grande place. Pour ces deux raisons, les paysages de lépoque sont perçus à travers les verres teintés de rose de leurs souvenirs. Mais cette période, évoquée sentimentalement aujourdhui, nest guère de mise.

Désormais, la politique du Fonds national juif consiste à réintroduire des variétés locales pour corriger le déséquilibre créé par huit décennies de plantation systématique de pins et deucalyptus. Et, quand, au plus fort de lintifada, des incendiaires détruisirent de grandes parties de la forêt du Carmel, les autorités concernées se sont demandé sil était pertinent de procéder à la plantation darbres nouveaux, ou sil était préférable de laisser la végétation se renouveler naturellement. Ce sont les partisans du renouvellement naturel qui finirent par lemporter et, effectivement, la végétation forestière est en bonne voie de reconstitution. Cette politique se limite toutefois aux forêts nationales. Dans et autour des villes, la recette paysagiste adoptée est radicalement différente, et nettement plus réductrice : on prend une demi-douzaine de palmiers adultes, auxquels on ajoute quelques plantes ornementales, le tout sur un tapis de gazon pré-cultivé entouré de sentiers recouverts de gravier artificiel, et le tour est joué. La formule est systématiquement appliquée aux parcs, aux immeubles, aux entrées dusine, aux îlots des autoroutes, aux villas luxueuses et aux corniches en tout genre. Si lon pense quil coûte au particulier quelque 500 dollars pour se procurer un palmier adulte, ce genre dextravagance laisse coi. Lattrait est dautant plus grand pour les Israéliens, quon peut se les procurer immédiatement et quen un tour de main, le jardin de vos rêves est installé. Quimporte le prix de cet exotisme de foire ! Les villas de Herzliya Pitouah et de Césarée sont resplendissantes de palmiers, bien que larbre naturel de la région soit le vigoureux et noueux chêne méditerranéen. Certains jardins privés de ces villes exhibent des meules antiques , dont la plupart ont été fabriquées de toutes pièces dans les carrières de Bethléem ou de Hébron au cours des vingt dernières années. Chacune de ces mini-oasis privées comporte son faux puits et ses jarres à huile antiques évidemment. Les formules standard qui régissent le paysagisme urbain sont devenues de véritables arrêtés municipaux.

A lopposé, des sites à la grande beauté naturelle sont devenus des zones protégées. La Société israélienne de protection de la nature fait un excellent travail, en coordonnation avec le ministère de lEnvironnement. Mais il y a un prix à payer : celui du stationnement, du ticket dentrée, des sentiers balisés et de la séquence des panneaux indicateurs : cest notamment le cas de la cascade du Paneas (ou Baniyas), affluent du Jourdain. Du moins épargne-t-on aux visiteurs le prospectus signalant les meilleurs sites pour prendre des photos... Dorloter la nature de la sorte sert au moins à la protéger des ravages du tourisme, mais cest aussi une façon de rappeler que lhomme est venu sy interposer. La nature est placée sur un piédestal, mécanisme qui sinscrit dans une volonté éducatrice déclarée : vous êtes en train de visiter un site à la beauté naturelle. Une beauté décidée par dautres, à larrière, il y des gens et des projets. Cest la nature en paquet-cadeau.

Les images idéalisées dIsraël ont été forgées tant par la musique populaire (souvent sur des poèmes de Haïm Nahman Bialik, Saül Tchernihovsky ou Natan Alterman) que par des photos ou des figurations picturales. Elles ont été transmises à des générations et aux vagues dimmigrants, cimentées par la plantation de forêts et par des photos, des millions de photos. Car nos mères et nos pères fondateurs les aimaient plus encore que nous, les photos. Elles leur semblaient dautant plus importantes que leur univers nétait pas encore inondé dimages visuelles. La photographie, cétait quelque chose de sérieux et les images du yichouv sont toujours empreintes dun aura de rectitude morale. Un photographe sérieux, moral , la chose semble étrange et pourtant ces impressions de couleur sépia le sont. Et quand les visages des membres de kibboutzim en rubashka (blouse dorigine russe) ou en chemise blanche rayonnent de bonheur, leur joie semble robuste, enracinée, saine. Ces photos nous paraissent aujourdhui aussi lointaines que les images de la Terre sainte du XIXe siècle devaient paraître au kibboutznik des années vingt. Ce nest pas étonnant : soixante ans séparent la visite de Mark Twain en 1860 de larrivée de Bialik à Tel-Aviv en 1922, date de la fondation du kibboutz Ein Harod. Soixante ans nous séparent de ce dernier. Mais, à la différence du paysage de lan 1860, celui que les pionniers créèrent demeure. Quand on observe les photos prises pendant les années vingt et trente, on constate que le sens de la terre était si profondément ancré chez les pionniers quil rend ces images plus réelles, plus tangibles parce quelles sont inséparablement liées à leur dessein.

Cette unité de projet signifiait de la simplicité, laquelle impliquait à son tour une certaine attitude à légard du paysage. Les marécages infestés de moustiques étaient là pour être drainés, le désert pour être refleuri, les arbres pour être plantés même si, avec le recul du temps, ils étaient tous étrangers à lécosystème, mot qui dailleurs nexistait pas à lépoque. Dans son roman Que la terre se souvienne, lécrivain israélien Méir Shalev raconte comment un pionnier perd la tête et détruit la conduite deau. Cet acte démentiel de vandalisme a pour effet immédiat de transformer en une journée la terre amendée en marécage, ce même marécage que ses parents et ses grands-parents avaient asséché à la sueur de leur front. Cest comme si les fantômes du passé ressuscitaient sous le présent allégorie outrée mais aussi manifestation de linteraction entre lhomme et le paysage en Israël.

Cest un fait : le lac du Houlé (les eaux de Mérom de la Bible) fut drainé au début des années cinquante. En 1955, les terrains drainés étaient abondamment exploités et fertiles. Ce drainage fut considéré comme un des sommets des réalisations sionistes. Encore enfant en Grande-Bretagne, je me souviens de la carte dIsraël dans la salle réservée aux études bibliques de mon école. On y voyait trois taches bleues : le Houlé, le lac de Tibériade et la mer Morte. Quand je me rendis en Israël pour la première fois, le fait de parcourir à bicyclette la Galilée septentrionale sans tomber sur le Houlé me laissa perplexe. Tout ce que jy vis cétait des champs de coton, des viviers à poissons, des étendues de pommiers, de poiriers et deucalyptus. Était-ce une conspiration des cartographes ? Et puis, soudain, il y a deux ans à peine, il fut décidé quil fallait recréer le Houlé, le réinonder, en partie du moins. Les raisons écologiques qui présidèrent à cette décision sont multiples. Doù la surprise de lenfant daujourdhui nourri de la géographie dun pays aux deux mers intérieures et découvrant une troisième étendue deau qui ne figure pas sur la carte...

Pour en revenir à la question du paysage en tant que révélateur dune vision individuelle, image enregistrée ou souvenir, il faut faire le distinguo entre limage paradigmatique, qui, dans un sens récapitule un endroit donné et celle qui nappartient quà soi, nest chère individuellement quà soi-même, est sacro-sainte. Pour moi, cest la route qui mène de Pardess-Hanna à Binyamina, cette majestueuse allée de palmiers alternant avec de beaux arbres, bordée dorangers et davocatiers, qui sétire en direction de vignobles limités au sud par les contreforts du Carmel et Zikhron Yaacov, à lest par les collines vallonnées de Menaché. A chaque fois que lon émerge de ce tunnel de végétation dense, on renaît à la lumière, et le panorama diffère selon léclairage, la saison, lheure du jour.

Il est des paysages dans lesquels nous avons grandi, vécu, qui nous ont enrichis et qui nous renseignent sur nous-mêmes. Les arbres mesurent notre croissance personnelle. Le pionnier et idéologue travailliste Yitzhak Ben-Aharon, dialoguant avec lécrivain Amos Oz, a exprimé le véritable deuil quil ressent à la perte dun arbre plus jeune que lui, dont il se souvient du jour de la plantation et des années passées sous son ombre. Ce repère familier a disparu, coupé par une génération plus jeune que la sienne. A ces moments, le coeur se serre, la peine que nous éprouvons est dans une certaine mesure pour nous-même, pour notre propre finitude. Et tout ce qui reste cest le sentiment de perte, le souvenir, lart.

Dans les ventes aux enchères israéliennes les prix des paysages datant des années vingt, trente et quarante ont grimpé en flèche. Pour quelle raison ? Au-delà des manipulations marchandes, il sagit ici de sentiments, de réminiscences, comme cest le cas des tableaux de Rubin qui sont devenus un patrimoine indissociable, des parcelles de la terre dIsraël en quelque sorte. Ces peintures orientalistes naïves et raffinées, charmantes et dun certain point de vue sécurisantes, valent aujourdhui des sommes considérables. Elles sont somme toute des biens immobiliers préservés, comme lest le quartier de Neve Tsedek de Tel-Aviv qui était, au début du siècle, le coeur de la localité de Tel-Aviv. Situé à lorée de Jaffa, sur les dunes longeant la mer, Neve Tsedek recense à lheure actuelle un mélange disparate de bourgeois et de marginaux. Ce quartier est écrasé sous les gratte-ciels de la city de Tel-Aviv. A lest, Neve Tsedek était flanqué par lunique jalon architectural du coin, le Gymnasia (lycée) Herzliya, établissement scolaire en forme de caravansérail au portail principal imposant et qui a été détruit en 1963 pour laisser place à la tour Shalom, un gratte-ciel aux 36 étages qui éclipse depuis lors le charme Bauhaus des immeubles du quartier. La Tel-Aviv dil y a cinquante ans a été altérée par larchitecture moderne. La destruction du gymnasia Herzliya fut une prise de position, un manifeste de modernité. Aujourdhui, le gymnasia Herzliya est adulé par les amateurs des tableaux dépoque, chéri comme un emblème, une icône du monde dantan dautant plus précieuse que cette époque est révolue. (Il figure même sur les billets de 20 shekels, fusion symbolique du matériel et du sentimental).

Par les temps qui courent, la terre doit être rentabilisée. Les gouvernements de lheure rechignent à subventionner une agriculture gérée par lÉtat, ce qui soumet le paysage aux lois du marché, lui laisse le loisir de lutter à son détriment contre les besoins immédiats et impérieux du logement, des usines, des routes et de la sécurité. Quand une idéologie seffrite ou évolue du tout au tout, dautres forces remplissent le vide. Aujourdhui, la culture des agrumes ne fait plus vivre son homme : malgré sa qualité, la variété dorange shamouti est directement concurrencée par la production à bon marché de lEspagne et du Maroc sur les marchés. Du coup, des centaines dhectares dorangeraies ont été arrachés. A linstar des cyprès qui divisaient les vergers et contribuaient de leur alignement sombre à lélégance du paysage. Lors du siège de Jérusalem et avant la destruction du Temple, Titus, parfaitement conscient de leffet psychologique produit sur les juifs par la disparition des arbres, avait ordonné de raser tous les arbres visibles depuis le mont du Temple. Deux mille ans plus tard, à lépoque du Mandat britannique, Sir Ronald Storrs décréta en 1919 quaucun édifice ne serait reconstruit, agrandi ou détruit sans permis des autorités en place. Teddy Kollek, qui fut longtemps maire de la ville, étendit la portée de ce décret aux arbres de la ville. Dans la campagne, la nature est représentée par une poignée dassociations : la Société de protection de la nature, le ministère de lEnvironnement (piteuse version locale de ses équivalents à létranger) et Adam, Teva VeDin (Homme, nature et justice), petit organisme à but non lucratif qui fait oeuvre utile avec des budgets ridiculement réduits. Dans un pays dont les frontières ne sont pas encore clairement définies, la nature joue tout au plus un rôle de deuxième ou de troisième violon dans la mer des pressions dordre existentiel ; et rares sont ceux qui comprennent à quel point la préservation de la nature sinscrit dans le registre des pressions existentielles.

Les arbres sont la mesure des hommes. Le paysage évolue en même temps queux. Un beau matin, nous constatons des changements dans notre miroir, ou nous nous étonnons soudain que ce minuscule plant de citronnier planté il y a sept ans, soit devenu un arbre. Cest lheure du changement en Israël, de la transition. La population sest accrue de 25 % au cours de la dernière décennie, les mutations sont patentes dun mois sur lautre. Nous sommes heureux, mais déconcertés, dépassés. Lavenue de casuarinas que jai peinte il y a quatre ans nexiste plus, même les souches ont disparu, le sol a été surélevé, dautres arbres plantés. Lorangeraie qui la longeait a été remplacée par des pamplemoussiers roses, les greffons ont bien pris. Le concept de greffe est, à mon sens, la meilleure façon dexprimer la relation entre le peuple et la terre dIsraël : un essor nouveau, des pousses nouvelles, une couche nouvelle et différente mais qui fusionne avec ce qui existe déjà.

Avant de venir minstaller en Israël, jimaginais un décor ocre et aride ponctué de chaume desséché et de chardons, sous un ciel dun bleu ardent et une lumière éblouissante. Ce nest là quun aspect du paysage israélien, quune saison de ce pays où la lumière varie constamment, les saisons sont subtiles, ont une ampleur et une nature différentes de celles des autres pays. Mais jai tout de même mis dix ans à parvenir à peindre des paysages ici. Il ma fallu dabord planter mes graines, élever mes enfants, cueillir les premiers fruits de mes arbres, ceux que nous avons plantés dans notre petite ferme. Ce nest qualors que jai pu peindre des paysages. Peut-être est-ce parce quil fallait que je me sente partie de ces paysages, que mon greffon à moi fusionne avec les racines en place.

Et même quand jy suis parvenu, les puissances chtoniennes, telles des divinités souterraines, se sont interposées, ont influé sur ma vision des choses. Le passé sinterpose, interfère sans cesse. La terre est dans ce pays aussi profonde quelle est vaste. Chaque centimètre a été manié par lhomme, construit, labouré, battu, cultivé, rasé et reconstruit. Allez donc voir la plage de Césarée : vous y trouverez autant de tessons de poterie que de coquillages.

Asnat, ma femme, est céramiste. Lautre jour, après un orage, elle a ramassé sur cette plage de Césarée, non loin de lhippodrome hérodien récemment mis au jour, un grand tesson dargile sombre. De largile cuite à basse température de lépoque romaine, polie quelque 2000 ans par les vagues et restée étonnamment maléable. De retour à la maison, elle la posée sur son tour de potier. Lobjet quelle a réalisé est en train de sécher, avant de passer au four. Cest sa greffe à elle.

Traduit par A.M.S.

 
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