Le moyen âge arabo-musulman fut une ère de symbiose entre les cultures juive et arabe. La juive puisa abondamment dans la culture arabe ses formes, ses concepts, ses grands thèmes. Les nobles fruits nés de ces emprunts générèrent les plus grands écrivains et philosophes que le peuple juif ait jamais connu. Quant à la poésie hébraïque, elle atteignit à cette époque des sommets inégalés depuis la Bible ; ce fut également le cas de la philologie, de la littérature et de la philosophie.
On ne peut hélas en dire autant de lépoque moderne. Les deux littératures, larabe et la juive, ont émergé au XIXe siècle dune léthargie pluri-centenaire, ont absorbé les tendances et les grandes idées du monde environnant, se sont élaborées sous des formes différentes, reflétant dès leurs débuts des mouvements nationalistes antagoniques. On ne peut que regretter quune coexistence culturelle sexprimant en termes littéraires nait pas encore vu le jour.
Pendant des décennies, le monde arabe ignora la littérature hébraïque moderne dans laquelle il ne voyait quune excroissance de la culture européenne. Quand le foyer de la culture et de la production littéraire hébraïque se déplaça en Palestine au début du siècle, après la Première Guerre mondiale surtout, les Arabes sidentifièrent avec la cause palestinienne et refusèrent dadmettre la présence dune société juive en Erets-Israël en tant quentité avec laquelle ils pourraient un jour entamer le dialogue. À lexception de quelques occurrences rares et fortuites, aucune oeuvre hébraïque ne fut traduite en arabe entre les deux guerres. Les oeuvres décrivains comme Bialik et Tchernikhovski, Brenner et Agnon, Smilansky et Burla nétaient jamais évoquées dans des forums littéraires arabes.
Certes, un terrain de compréhension et de coexistence nest pas absolument indispensable pour favoriser le dialogue littéraire. Théoriquement, on pourrait envisager ce dialogue sous une forme antagonique et polémique, dès lors que les éléments constitutifs dune culture donnée évoluent dans lespace intertextuel de lautre et suscitent réponses et réactions , quand bien même la communication entre les deux parties se résumerait à un dialogue de sourds. Toutefois, la condition sine qua non de ce dialogue suppose la connaissance minime, fût-elle superficielle et altérée, de la production littéraire respective des parties. Pour ce qui est des Arabes, cette condition nétait à lévidence pas remplie.
La situation changea avec lindépendance de lÉtat dIsraël en 1948, du fait, en partie, de la présence dans lÉtat juif dune minorité palestinienne. Encore que durant les deux décennies qui suivirent lindépendance dIsraël, lensemble du monde arabe, y compris les Palestiniens vivant hors dIsraël, navaient aucune idée des mutations culturelles israéliennes. Seuls faisaient exception les rares spécialistes de la langue hébraïque des universités arabes, celles du Caire et dAin-Shams en particulier, ou ceux qui apportaient leur collaboration aux instances militaires et à la propagande officielle des pays arabes. Ici et là, quelques critiques sur la littérature hébraïque étaient publiées par la presse ou par des publications savantes, mais toujours dans un esprit dhostilité, présentant une production littéraire fondamentalement ennemie . Délibérément ou par ignorance, les littératures israélienne et juive étaient amalgamées, de même que létaient les oeuvres écrites en hébreu ou dans des langues étrangères par des auteurs juifs. Louvrage de lécrivain palestinien Ghassam Kanafani, On Zionist Literature, paru à Beyrouth en 1967, est un bon exemple de ce type de publication, mêlant un esprit dhostilité implacable à un pot-pourri de registres et de langues ; trois ans plus tard, un ouvrage de la même eau fut publié par le poète palestinien Muin Beseso. Les deux auteurs partageant la même ignorance de lhébreu et la même détermination à puiser leurs informations dans des sources secondaires. Il est révélateur quils attribuaient un rôle majeur à Yaël Dayan (qui rédige ses ouvrages en anglais), aux écrivains juifs Arthur Koestler, Léon Uris et même à George Eliot. Aucun écrivain israélien notoire nentrait dans leur corpus.
Après la guerre de Six Jours (1967), des traductions littéraires dhébreu en arabe de poésie essentiellement effectuées pour la plupart par des professeurs duniversité, commencèrent à être publiées dans la presse et dans des revues égyptiennes, syriennes et irakiennes. Leur visée était de prouver soit le caractère raciste et anti-arabe de la littérature hébraïque, soit de souligner à quel point les auteurs juifs dorigine orientale se sentaient opprimés et frustrés par cet État juif bâti sur le modèle des ghettos dEurope centrale, souvent les deux à la fois. Ainsi des traductions de lhébraïsant égyptien Ibrahim al-Bahrawi, qui parurent dans la presse égyptienne et dans louvrage quil publia au Caire en 1972 sous le titre Contemporary Zionist Literature. La tendance à mettre en relief les failles de lentité sioniste, telles quelles sont reflétées dans la littérature et affleurent dans lesprit critique des Israéliens à lendroit de leur propre pays, se poursuivit pendant les années soixante-dix et quatre-vingt. Cest ce qui explique que louvrage de S. Izhar, Khirbet Khiza fut traduit à plusieurs reprises en arabe, de même que son récit Le Prisonnier. Le vent jaune de David Grossman a également été traduit, comme la été louvrage dAmos Kenan La route de Ein Harod, publié par la revue trimestrielle Al-Karmil éditée par Mahmud Darwish.
Une seconde traduction de Khirbet Khiza par lancien citoyen israélien Tawfiq Fayyad parut à Beyrouth en 1988. Dans sa préface, Fayyad écrit : Nous nocculterons pas le fait que la traduction arabe de ce récit nest pas motivée par le souci dinvestiguer la littérature hébraïque, mais davantage par celui de décrire la nature du conflit qui nous oppose. Cest pourquoi nous considérons ce texte comme un acte daccusation, en évitant de nous laisser emporter par la veine littéraire, celle qui est capable de faire pleurer des assassins.
Depuis les quinze dernières années, cest-à-dire à compter de la signature du traité de paix avec lEgypte, un changement notoire est intervenu. Des chercheurs indépendants ou affiliés à des universités ont publié une série douvrages et darticles sur des écrivains israéliens et traduit certaines de leurs oeuvres les plus représentatives : Bialik, S. Izhar, Yitzhak Orbach-Orpaz ou le poète Yehuda Amichai, de même que des auteurs moins connus. Dans lensemble, lattitude des auteurs de ces ouvrages et de ces articles nest pas particulièrement bienveillante, reste entachée dhostilité et de refus daccepter la légitimité de lÉtat dIsraël. On ne peut donc pas parler dobjectivité dans ce registre-là. La seule exception, peut-être, étant louvrage du professeur Ali Abd el Rahman Attia de lUniversité Ain Shams, mouture dune thèse soutenue à lUniversité de Londres et qui relate lhistoire de la revue hébraïque Ha-Chiloah.
Autre projet de traduction présentant un semblant dobjectivité : une anthologie dextraits duvres littéraires israéliennes modernes traduite par lécrivain égyptien Abd al-Munin Salim et publiée au Caire en 1978. Pour autant que je sache, il sagit ici du premier recueil de ce genre publié dans le monde arabe. La sélection opérée par lauteur nest peut-être pas suffisamment représentative et les informations sur les auteurs israéliens manquent souvent de précision.
Limportance du recueil, toutefois, ne tient pas à son exhaustivité, mais à sa parution et à la date de sa publication. Dans sa préface, lauteur précise que le traducteur (qui nest pas spécialisé en langue et littérature hébraïques) a rencontré lécrivain israélien Aharon Megged au cours dun congrès du PEN (Association internationale des poètes, essayistes et romanciers) en 1975 et que Megged lui remit alors les textes à traduire en arabe. Il se serait alors rendu compte du mur de pierre dressé par la propagande arabe anti-israélienne et par le refus des éditeurs égyptiens de publier quoi que ce fût de positif dans leur pays, ses traductions comprises. Avec le temps, la glace se brisa quelque peu et une série de traductions de Salim finit par être publiée.
Il serait injuste de porter un jugement dordre linguistique sur ce traducteur, qui avait sans nul doute des circonstances atténuantes. Les extraits figurant dans son anthologie ne furent malheureusement pas traduits directement de lhébreu, mais retraduits de langlais. En fait, tous les extraits provenaient dune série de traductions éditée par Richard Flanz et publiée par le chapitre israélien de PEN (même la jaquette de la version arabe avait été copiée). Inutile de préciser que le texte est émaillé derreurs dues au manque de maîtrise du texte hébraïque. Ainsi Izhar est rendu en arabe par Ishar ou Izar, Hanoch Bartov par Hanosh Bartof et Amichai par Amihi. Le manque de familiarité du traducteur avec les réalités et la littérature israéliennes est manifeste : ainsi, lune des poétesses figurant dans le recueil est Siham Daoud, israélienne arabe et arabophone. La logique aurait exigé que son poème paraisse dans lanthologie dans sa version originale, en arabe. Il fut pourtant retraduit de langlais qui était lui-même une traduction de lhébreu.
Au cours des deux ou trois dernières années certains changements sont intervenus : la maison dédition Dar al-Arabiya que dirige Amin al-Mahdi, sest engagée dans un grand projet de traduction de textes littéraires israéliens. Deux romans ont déjà été publiés : Mon Michaël dAmos Oz (sous le titre Hanna et Michaël ) et Victoria de Samy Michaël. Le premier a été traduit par lÉgyptien Rafat Foudah, le second par un Arabe israélien, Samir Naggash. Léditeur a pris soin de faire figurer, dans ses préfaces aux deux ouvrages, des prises de position idéologiques où il semployait à justifier la traduction de littérature israélienne en termes politiques. Mais il ajoute aussi, dans son avant-propos au roman dAmos Oz : Je reconnais avoir eu une sensation étrange au moment où jai lu ce livre pour décider si je devais le publier ou pas. Cétait la première fois que je lisais de la littérature hébraïque. Je conviens que je nétais pas impartial, parce que Mon Michaël est le produit dune littérature ennemie, et que notre maison dédition est convaincue que la normalisation des relations avec Israël doit être fondée sur une paix totale, sur tous les fronts... Mais en me plongeant dans la lecture, ligne après ligne, page après page, je me suis trouvé emporté par le plaisir de pénétrer lunivers de ce roman, ou plus exactement, lunivers de Hanna. Quelle sensation étrange ce fut pour moi que de ressentir de lintérêt pour un personnage hébraïque.
Un événement stupéfiant advint au cours des premiers mois de 1995 : la célèbre revue littéraire égyptienne Ibda dont le rédacteur en chef est le plus éminent des poètes égyptiens de lheure, consacra trois éditions consécutives celles de janvier, février et mars 1995 à la littérature israélienne*. Ces éditions comportaient des traductions de littérature, darticles critiques et des commentaires par des écrivains et intellectuels égyptiens sur le thème de la normalisation des relations culturelles avec Israël. Certes, on ne peut dire que le lecteur israélien aurait été comblé par la lecture de ces textes (exception faite des traductions, en partie excellentes, et de quelques articles traduits de lhébreu). La plupart des commentaires rédigés par des professeurs duniversité égyptiens partait du principe : Connais ton ennemi et témoignait de peu dintérêt pour la qualité littéraire des oeuvres répertoriées. Ainsi, dans un article sur la poésie de Nathan Alterman, le Dr Ahmad Hammad soulignait les options politiques faucon du poète israélien et sa sympathie pour le mouvement du Grand Israël de la fin des années soixante, en occultant les prises de position humanitaires quAlterman exprima, entre autres, dans son poème acerbe sur lattaque de Kafr Kassem**. Dans lensemble les écrivains égyptiens, peu au fait de la littérature hébraïque moderne, se déclaraient opposés au principe de la normalisation. Caractéristique est le titre dun article du célèbre écrivain égyptien : Étudions le sujet, bien entendu ; mais la normalisation, jamais ! Le rédacteur de la revue, exprimant des opinions un peu moins extrêmes, énumère dans ses éditoriaux aux trois éditions de Ibda les conditions à remplir par Israël pour quévoluent les mentalités arabes.
Mais quen est-il de la littérature arabe en Israël ? Pendant les premières années de lindépendance dIsraël, la minorité arabe qui ignorait tout de la langue et de la culture hébraïques, en acquit la connaissance, volens nolens, à lécole et par le truchement de ses relations avec la population juive. À lheure actuelle, la seconde et la troisième génération dArabes israéliens possèdent une excellente maîtrise de lhébreu et nombreux sont ceux qui choisissent délibérément de lire la presse et découter les informations en hébreu. De plus en plus dArabes israéliens lisent la littérature hébraïque, à lécole entre autres. Les écrivains arabes de la première génération se plaignent volontiers du fait que cet acquit est le résultat dune politique coercitive de la part dIsraël : ainsi, le poète palestinien Mahmud Darwish déclare : ... Nous avons été soumis à un lavage de cerveau culturel. Lécole nous enseignait davantage Theodor Herzl que le prophète Mohammed, la poésie de Bialik que celle dal-Mutabi (lun des plus célèbres poètes arabes). Nous devions étudier la Bible plutôt que le Coran.
Il semble toutefois que Darwish, et incontestablement nombre de ses homologues arabes dIsraël, a parfaitement assimilé ce quil apprit à lécole. Le Dr Gamal al-Rifaï, hébraïsant égyptien souligne dans son ouvrage Linfluence de la culture hébraïque sur la poésie palestinienne (Le Caire, 1992) que la poésie de Darwish, considéré comme le plus grand poète palestinien, est émaillée de motifs empruntés à lAncien Testament et à Bialik, et quil existe indéniablement un dialogue intertextuel dans ses poèmes. De nombreux ouvrages décrivains arabes dIsraël sont révélateurs de dialogues semblables. Ainsi, dans une nouvelle intitulée Lincendie , Naji Zahir, originaire de Nazareth, raconte lhistoire dun jeune Arabe faisant lamour à une Juive dans une forêt du Fonds national juif quand éclate un incendie. LArabe est arrêté pour enquête. Ce récit est incontestablement une variation, voire une réaction, à celui de A.B. Yehoshua, Face aux forêts. Des réactions similaires ponctuent la poésie de Samih al-Kassem et les récits dÉmile Habibi, de Riad Baydas et dautres auteurs israéliens. Peu avant et pendant la dernière décennie, quelques auteurs arabes isolés commencèrent même décrire en hébreu. Cest notamment le cas de Anton Shammas, lauteur de Arabesques, roman déjà traduit en anglais et dans dautres langues mais pas encore en arabe.
Pour ce qui est de la littérature hébraïque traduite en arabe en Israël, la situation est totalement différente de celle qui prévaut dans les pays voisins. Depuis les débuts de lindépendance, la littérature hébraïque fait lobjet de traductions en arabe effectuées par des juifs originaires des pays arabes (Ezra et Méir Hadad, Tuvia Shamoush, Eliahu Agasi et Aharon Zakaï, pour ne citer que les traducteurs les plus talentueux). Pendant les années soixante, ils ont été rejoints par des Arabes israéliens, notamment Rashad Hussein, Mahmud Abassi, Salman Natour, Zakki Darwish, Anton Shammas et Mahmud Ghanayim, traducteurs des grandes oeuvres de la littérature hébraïque. Trois dentre ces derniers méritent une mention spéciale : le regretté poète Rashad Hussein, qui publia en 1966 une superbe anthologie de la prose et de la poésie de Bialik traduites suivant les règles de la prosodie arabe ; Anton Shammas, qui traduit des morceaux choisis de David Avidan, dAmichai et dautres ; enfin Mahmud Ghanayim, qui en 1984, traduisit LAmant de A.B. Yehoshua et nombre dautres extraits en prose et en vers pour la revue Mifgash-Liqa dont il fut le rédacteur en chef pendant les années quatre-vingt. (Lambition de cette revue était de publier en regard des oeuvres en hébreu avec leur traduction. Mais hélas, la publication paraissait de façon sporadique et ses derniers numéros accusaient une regrettable baisse de qualité). Évoquons également deux traducteurs spécialisés dans la traduction poétique : Salman Masalha et Naim Araïde.
Nous navons mentionné ici que les entreprises essentielles de traduction. Signalons toutefois aussi celles menées par des gens dont la connaissance de la langue de départ était carentielle et dont les traductions, le plus souvent fortuites, étaient nettement inférieures aux originaux. Depuis quelques années lInstitut israélien de traduction littéraire sest lancé dans la traduction de littérature hébraïque en arabe et tente de trouver des maisons dédition des pays arabes désireuses de publier les oeuvres dauteurs israéliens. En vue de son congrès, lInstitut a publié un volume remarquable renfermant une sélection des traductions faites par dexcellents professionnels. Mahmoud Kayyal, éditeur de la version arabe de louvrage, rédige à lheure actuelle sa thèse de doctorat à lUniversité de Tel-Aviv, la première sur le thème de la traduction de la littérature hébraïque en arabe. On peut regretter que les traductions effectuées en Israël au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix naient atteint quun public limité, et que quasiment aucune nait franchi les frontières dIsraël, leur effet se faisant uniquement sentir sur la production dauteurs locaux.
En conclusion, quand bien même les réactions arabes à la littérature hébraïque sont rares et généralement négatives, il existe désormais une reconnaissance de facto de lexistence et de la qualité de cette littérature. Si les traductions en arabe restent rares, la prise de conscience du phénomène littéraire israélien inspire certains chercheurs des pays arabes. Même si les trois éditions consécutives de la revue Ibda consacrées à la littérature hébraïque ne témoignent pas dune sympathie débordante, elles impliquent cependant que la culture arabe ne peut ignorer son existence et sa vitalité, et que les intellectuels dÉgypte et dautres pays arabes, sy intéressent à lheure actuelle et souhaiteraient éventuellement engager à lavenir un dialogue littéraire fécond avec leurs homologues israéliens.
Traduit par A.M.S.
*Signalons que la plus grande partie des textes publiés est extraite de notre revue, Ariel (NDLR).
**La prise dassaut dun village arabe par les forces israéliennes pour enrayer les tentatives dinfiltrations terroristes.
Sasson Somekh, directeur du Centre académique israélien du Caire, est titulaire de la chaire Halmos de littérature arabe à lUniversité de Tel-Aviv. Né à Bagdad, il a obtenu son doctorat de lUniversité dOxford en 1968. Il est, entre autres, lauteur de deux ouvrages fondamentaux sur la littérature arabe contemporaine : The Changing Rhythm: A Study of Naguib Mahfouzs Novels et de Genre and Language in Modern Arabic Literature.