Oui, oui, il y avait là-bas un camp britannique, proche du quartier caucasien, avec des tentes indiennes, et une roulante, qui crachait sa fumée dans le matin froid. Les soldats portaient des uniformes de laine verdâtre et des jambières. Certains avaient des capotes, comme on en voit sur les photos de la grande guerre. Dautres fumaient des cigarettes anglaises. Une odeur entêtante et douceâtre Players, Woodbine, Senior Service, State Express se mêlait à celle du bacon grésillant et des oeufs frits.
Plusieurs camions énormes aux roues dépais caoutchouc sans pneus étaient garés là-bas. Un conducteur essayait den faire démarrer un à la manivelle. Le moteur faisait entendre une succession de bruits secs, donnant des signes de vie comme sil allait répondre, puis retournant au silence. Le soldat ne se découragea pas. Il savait déjà que cela se passerait ainsi, que le moteur était encore froid et quil fallait répéter lopération implorante, adjurante, instamment exigeante. Il introduisit à nouveau lextrémité de la manivelle sous le capot, et dun énergique mouvement circulaire, sefforça une fois de plus de convaincre le golem inanimé de donner signe de vie. Ce dernier multiplia ses toussotements, ne se décidant ni à sallumer ni à caler. Lhomme ne renonçait pas. Il continuait à tourner la manivelle du même mouvement rituel, continu, jusquà ce que sélève le son juste. Sur le visage du soldat sétira un sourire de triomphe. Lair matinal semplit dune puanteur dessence brûlée. Et voilà ! Lénorme carcasse du camion frémit à présent, le moteur froid, engorgé, toussant, asthmatique, choisit la voie de la vie et gagne en puissance.
Non loin, une sentinelle au casque plat porte ceinturon et baïonnette au canon de son fusil, un Lee-Enfield court avec chargeur, comme le garçon allait lapprendre par la suite.
Cest ici, exactement ici, que se tint un Goliath anglais plein darrogance, ne cessant de défier à la boxe les bloody Jews en un combat à la loyale . Il revint plusieurs jours de suite là-dessus. Comme personne ne répliquait, il traita les Juifs de lâches. Ephraïm Koitzim eut du mal à supporter laffront subi par son peuple, et se présenta pour un combat perdu davance. On le releva du ring sablé la mâchoire démise, les deux yeux au beurre noir, crachant du sang et des fragments de dents conservés jusquaujourdhui au musée du renouveau de la bravoure hébraïque. Mieux vaut perdre un duel que lesquiver.
Alors survint Emile, opérant un tournant historique et se transformant en héros national. Il sauva notre honneur outragé et procura des instants de joie, de fierté et de bonheur à Tel-Aviv et à la communauté dErets-Israël. Beau comme un prince, né pour se battre, il était bâti tout en puissance mens sana in corpore sano. Il y avait en lui un rare mélange desquive rapide et de frappe puissante, de prudence calculée et daudace sans détours. Son sang-froid ne diminuait en rien lardeur de sa colère. Il se dressa face au champion anglais en lui disant : Tu as joué au héros contre des faibles... Cest trop facile... Viens donc te frotter à moi... Beaucoup pensèrent quEmile avait perdu la tête et que son compte était bon. Lui seul, formé au club Bennie Leonard, savait quil ne se vantait pas. Au troisième round, Emile envoyait son terrible crochet du droit. Larbitre compta jusquà dix, mais Goliath était à terre.
Par la suite, notre héros Emile devait battre Mohammed Naguib, alors champion de boxe de larmée égyptienne, et plus tard à la tête de la junte militaire qui allait détrôner le roi Farouk.
Non loin, un peu à louest, souvrait en 1932 la première Foire du Levant, avec pour logo Le chameau volant. Javais neuf ans. A lentrée de la Foire flottaient au vent de Tel-Aviv les drapeaux des contrées et des nations qui nous avaient envoyé leurs produits. Des hauts-parleurs séchappait un chant composé spécialement pour la circonstance. Je dois être lun des derniers à me souvenir des paroles :
La Foire du Levant nous chanterons,
le chant de demain entonnerons.
Grain, vin et huile nos navires
ont transporté vers Ophir.
Depuis que lEcclésiaste imposa sa loi,
le fils de David, Salomon le grand roi,
notre terre fut une porte souvrant
vers les terres du couchant.
Et le refrain, qui a un tel air de fête : Vole, chameau / plus haut plus haut / au-dessus des sept mers planant / souhaite la paix à toutes les contrées / et conduis-les à la Foire du Levant.
La terre dIsraël est un pont entre lEurope, lAfrique et lAsie, une porte vers la mer Rouge et Ophir, et un passage vers loccident. Le chameau volant salue toutes les nations, les accueillant à la Foire du Levant. Pour une raison quelconque, nous avons toujours cru les yeux du monde fixés sur nous . Mais Tel-Aviv faisait la fête.
Oh, quelle était belle cette fête foraine. Je me souviens de la grande roue entre enfer et ciel, des filles terrorisées hurlant Maman, des apaisements virils. Je me souviens du train fantôme le long dobscurs tunnels de terreur, de lapparition de pâles squelettes ricanants. Je me souviens du mur de la mort, des motocyclistes ivres de vélocité et de bruit sur cette paroi abrupte.
De tout, je me souviens de tout. Non loin se dressait un stand de carabines à air comprimé, et derrière, dans la pénombre, le sorcier hindou, un juif roumain qui avait acquis une réputation internationale de grand magicien. Ce nétait peut-être pas Houdini, le roi des illusionnistes, mais bien lun de ses disciples les plus doués. Il était lui aussi lhôte de Tel-Aviv la Blanche, venu montrer monts et merveilles. De mes propres yeux je lai vu scier une femme en deux, puis, dun revers de baguette, recoller les morceaux. Il tirait une foule de drapeaux de son oreille gauche, et de la droite une volée de colombes blanches roucoulantes. Il lisait les pensées et sondait les coeurs, et autres étranges prouesses similaires, inexplicables et semblables au doigt de Dieu....
Tout autour, dans la cohue et le tumulte, se pressaient ceux de notre blanche ville, alors que de nombreux visiteurs affluaient de tout le pays, de Rouhama à Metoula, Arabes en fez et keffieh, manteaux et costumes européens, venus de la proche Yaffo ou même de lantique Jérusalem. Des vétérans et des sabras, ainsi que des immigrants nouveaux venus à en juger par leur parler polonais, constatant, les yeux écarquillés, que la Palestine cétait aussi cette fête foraine, et pas seulement des dunes, un soleil brûlant et des plants de ricins. Bienheureux étions-nous davoir reçu cela !
Moi aussi jétais là-bas, tournant dans cet ensemble merveilleux et écoutant la chanson qui séchappait des hauts-parleurs le chant de demain entonnerons . Tout était plein de lendemains.
Puis séleva sur cet emplacement la gare routière, qui desservit notre ville et notre pays une soixantaine dannées, jusquà ce quelle soit réinstallée dans un bâtiment flambant neuf de la rue Levinsky. La gare centrale... Que pourrais-je bien dire en sa faveur ou défaveur qui nait déjà été dit et redit ? Cétait bien davantage quune gare routière desservant proches et lointains. Ici, dans la fièvre, lagitation et le tumulte, les cris, les ronflements de moteur et les chalands, entre les boutiques, les éventaires et les kiosques, entre les gargotes et les soldes, dans cette laideur, cette nudité exposée au soleil et à la pluie, tu pouvais sentir lautre Israël, auquel toi aussi, volens nolens, tu appartenais. Oui, toi aussi, tu faisais partie de ce spectacle qui ne te demandait pas ton avis.
Ici, entre les boutiques dhabits et de chaussures, entre les petits gâteaux et les borekas des spécialistes de Seriar , on trouvait également des éventaires proposant bière, arak et brandy, tous les journaux et les revues porno, le cinéma Merkaz (Central), qui passait à la dérobade Passions du désir, et les merveilles du fellafel garni à volonté, ce qui permettait aux affamés de bourrer leur pita de tous les légumes frits, salades, variantes, condiments, versant sur cet assemblage de la tehina à tire-larigot, pour mieux honorer ce mets national. Un pays peuplé de gens mangeant debout ou en marchant, de camelots vociférant à la face du ciel, pays dune multitude ne payant pas de mine, censée se fondre pour devenir la nation hébraïque dans sa patrie, comme disent les beaux-parleurs. Mon ami Moussa Fish assure que ce nest pas là le melting-pot du rassemblement des exilés, mais la cocotte-minute dun ramassis dexil . Jai plus dune fois entendu dire que la gare routière nest pas le coeur dIsraël, quà deux pas de là on trouve Guivat Brenner, lInstitut Weizmann, les musées, le théâtre Habimah, les bibliothèques, luniversité, et autres institutions qui donnent la vraie mesure dIsraël. Dautres ont répliqué que la gare routière est plus puissante que tout cela, et que, bien plus quune station centrale dautocars, elle est carrefour culturel et laboratoire dun hébreu différent. Ce nest peut-être pas un lieu pour les délicats. Je suis convaincu quà létranger, les gares routières ont un tout autre aspect.
Ici, dans le tumulte, les clameurs et les vapeurs dessence, passaient également des myriades de touristes, lestés de lourds sacs. Et toi, devenu entretemps un bon patriote israélien, tu avais honte de les voir demander les toilettes ou les cabinets , sachant ce qui les attendait dans les pissotières et les latrines de notre gare routière, et craignant quà Dieu ne plaise, ils puissent médire de notre pays.
Elle nest plus là aujourdhui. Elle a été réinstallée rue Levinsky. Parmi ce qui reste, on trouve un entrepôt géant de livres doccasion. Des trésors. Jai moi-même trouvé quelques-uns de mes livres qui me manquaient, des éditions originales. Entre autres jai trouvé mon livre La cage de verre, avec une cordiale dédicace à M.D., homme de livre et dépée. Mon livre est parvenu de la plaine aux orangers jusquà la vallée du Jourdain, au kibboutz Gilgal, selon le cachet de la bibliothèque. De là il sest retrouvé dans cet entrepôt à lancienne gare routière. Jespère quil a été lu avant dentreprendre cette odyssée.
Je ne métais pas rendu depuis fort longtemps à lancienne gare routière de Tel-Aviv. Je lai parcourue récemment de longues heures durant. Celui qui veut connaître lautre Israël, quil sy rende. Je me suis assis, et, rassasié de jours, jai commandé une bière. Dune boutique de vêtements proche sélevaient des mélodies orientales dans un fracas de décibels. Un peu schlass et pensif, je regardais les passants Israéliens divers, Arabes citoyens de notre pays ou habitant les territoires de lAutorité palestinienne. A leurs côtés, quantité de Roumains, Turcs, Africains et Asiatiques, bâtisseurs de nos Pithom et Ramsès, et autres domestiques et égoutiers de la première cité hébraïque. Certains se pressaient aux portes de centres téléphoniques internationaux pour appeler leurs proches, dautres faisaient leurs achats, tandis que leurs semblables buvaient du café ou des boissons fortes.
Je parcourais ces rues, familières depuis ma plus tendre enfance : Nave Shaanan, Bné Brak, Tibériade, Yessoud Hamaala... Dans un magasin de jouets et darticles de bureau, la vendeuse me dit : Nous sommes installés ici depuis cinquante ans, mais les choses ne sont plus ce quelles étaient. Depuis que les autocars sont à un autre endroit, on a moins de clients. A leur place, vous voyez tous ces gens-là. Jai limpression dêtre à létranger. Venez le soir, vous verrez ce qui se passe par ici. Une maison sur deux est un bordel.
Jai continué à circuler entre les enseignes de peep-shows en hébreu et en anglais. Vitrines aux photos dun paradis terrestre réservé à ceux qui entrent. Lolita, Petit Paris, Amsterdam, Copenhague. Salons de massage. Des milliers détrangers, solitaires en rut. Offre et demande. Des cafés qui nont pas lair dici et télévision, vidéo, films X. Ils sont venus acheter des vivres en Israël. Du pain et du travail, le sale travail méprisé par les Israéliens. Nos Brigades du travail . Bâtisseurs et serviteurs de notre pays. Serrés comme des sardines. Une exploitation éhontée. Nos travailleurs étrangers. On trouve ici un grand nombre de ces centaines de milliers. Au sud et non au nord de la ville. Certains sont les parents denfants qui parlent lhébreu. Comment et quand partiront-ils dici et rentreront-ils chez eux ? Que deviendront ceux qui restent ? Si Israël était canaanite, ils seraient ou du moins les plus capables dentre eux acceptés dune quelconque façon dans le vaste camp des immigrants, et changeraient didentité. Mais Israël, cette nation si juive, qui a besoin de leur labeur et de leur sueur, ne veut pas deux. Elle ne convertira pas non plus cette multitude, qui demeurera dans son no-mans-land, dans sa criante altérité.
Je voulais entamer la conversation avec quelques-uns dentre eux, mais ne connaissant pas leur langue, je me suis contenté de les regarder comme un étranger fourvoyé là. Je voulais leur raconter quexactement à cet endroit, sétait déroulé un match de boxe entre le champion britannique et un jeune hébreu nommé Emile Avineri, et quensuite avait ici-même pris place la première Foire du Levant, puis que sur ces lieux se dressait la plus grande gare routière du pays. Aujourdhui ils sont ici. Les nouveaux Israéliens. Sur lécran de télévision défilent les images vidéo. Tout le Kama Soutra passe devant nos yeux. Plus haut, les drapeaux dIsraël et de la Turquie, souvenir de lempire ottoman...
Traduit par Colette Salem