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MFAFR     1990_1999     1999     Sep     Mordechai Beck - Le Conseiller

Mordechai Beck - Le Conseiller

1 Sep 1999
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 106
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 LE CONSEILLER | SCEAU DE SALOMON
 
     
Le Conseiller

Mordechai Beck

 
   

Pourquoi aurais-je dû me soucier dune introduction, je me le demande vraiment. Quêtes-vous pour moi, après tout ? Des brins dherbe folle proliférant aux pluies dhiver et se desséchant au soleil torride de lété égyptien ; un phénomène transitoire oui, chacun de vous, milliers ou plutôt millions datomes vivant aujourdhui et disparus demain. Comme la dit un jour lun de vos saints, Menahem Mendel de Kotzk : le monde ne vaut pas plus quun gémissement un krechs.

Mais faire limpasse sur une introduction aurait été proprement démoniaque. Un récit exige un narrateur doté de caractéristiques tangibles auxquelles le lecteur hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère puisse sidentifier. Cette convention est si prégnante que jhésite à loutrepasser.

Certes, me définir reste plus facile à dire quà faire. Même si cest le secret de Polichinelle, mon identité a préoccupé quelques-uns des esprits les plus puissants de tous les temps. Le diable memporte si ce sujet na pas été jusquà mintriguer moi-même...

Ce nest pas si simple : je suis le Maître des faux semblants, le Prince du mensonge, et lon ma affublé de bien des sobriquets, la plupart peu flatteurs, voire même insultants en diable malin, maudit, mauvais... Celui que je préfère entre tous reste le Conseiller. Si jouvrais des bureaux mon rêve, de préférence dans un quartier de juristes et de conseillers fiscaux je serais enchanté de fixer sur le mur de limmeuble une plaque de marbre portant linscription suivante : Conseiller attitré de sa Majesté.

Avant toute objection de votre part, laissez-moi vous assurer que mes lettres de créance sont à nulle autre pareilles. Pour commencer, je rôde dans les parages depuis fort longtemps plus que nimporte lequel dentre vous, cela va sans dire. Je suis né si cest là le terme exact entre chien et loup, au crépuscule du sixième jour de la création. Je suis apparu tout dune haleine avec le bélier dAbraham, lânesse de Balaam, le puits de Myriam, larche de Noé, la verge de Moïse et son tombeau, le shamir, ce ver qui servit à tailler les pierres du Temple, et enfin les deux Tables de pierre. Et oui, jétais là en bonne société. Mais lorsquarriva mon tour, la Puissance-qui-est ne réussit pas à me trouver un nom ad hoc. Imaginez un peu ! Cest ainsi que jentrai dans lhistoire sous le vocable collectif d"esprits malfaisants" hamazikin. Des siècles plus tard, à lépoque de Salomon, je devais recevoir un autre titre pluriel, reflétant ma bisexualité, celui de shida et shidot. Si vous en doutez, regardez donc au verset huit du second chapitre de lEcclésiaste...

Ce fut un âge dor pour moi et pour mon alter ego Asmodée, qui eut laudace dintervertir son identité avec celle de Salomon. Depuis, mes suppôts et moi-même avons remporté bien des succès auprès des puissants, puis des politiciens. Vous pouvez vous en assurer en parcourant vos journaux, dont je suis le vénéré patron. Mais ne nous égarons pas, et revenons à mon curriculum vitae.

Les plus malins dentre vous auront déjà noté deux choses. Tout dabord, le fait que jai accédé à lexistence avant le shabbat. Jai donc, si peu de temps que ce soit, humé un monde dagitation spirituelle, dactivité vaine et dincertitude. Un vrai jardin dEden perdu, hélas, comme tous les paradis.

Deuxièmement, vous aurez remarqué que de tous les éléments, mentionnés plus haut, qui furent créés au crépuscule du sixième jour, je suis le seul à avoir perduré. Larc-en-ciel, la corne du bélier, le puits, la bouche de la terre etc., ont quitté la scène après avoir joué leur rôle. Même la bouche de lânesse quelle avait superbe na duré que jusquà cet épisode avec lange dans le désert de Moab ou de Madian, puis hop ! Plus dânesse. Il court certaines rumeurs, si persistantes quelles ont accédé au statut de traditions, selon lesquelles à la fin devrais-je dire à la fin du monde ? on soufflera dans la corne du bélier, les sages redécouvriront le tombeau de Moïse et les Tables brisées, et le shamir, ce petit ver à loeil de cyclope, servira à édifier le Troisième Temple. Comme si tout cela ne suffisait pas, larc-en-ciel surgira sur Jérusalem en signe de nouvelle Alliance avec le Saint, béni-soit-Il, dont le serviteur entrera par la Porte de Sion, monté sur lânesse de Balaam ressuscitée. Point nest besoin de souligner que tout ceci relève de la spéculation pure, et que, si vous voulez bien me pardonner mon scepticisme, je le croirai lorsque je laurai vu de mes propres yeux.

Mes compétences de conseiller peuvent se mesurer scientifiquement à laune de mes succès. Voilà quelque chose que personne ne saurait menlever : Dieu tout-puissant lui-même ne peut modifier le passé.

Je ne vous importunerai pas avec lhistoire de mes hauts faits ou de mes méfaits si vous y tenez, cest tout un pour moi. Mais ce nest pas pur hasard si je mentionne lânesse de Balaam : elle me mène droit à lun des premiers acmés de ma longue et éminente carrière.

Cela se passait voilà quelque 3 500 ans, durant la XIXe dynastie de ce quil est convenu dappeler le Moyen-Empire égyptien. (Ces dates et ces catégorisations font partie de ces cache-misère par lesquels lhumanité dissimule sa finitude.)

Le Pharaon qui régnait à lépoque était un ignoble individu, tout semi-divin quil prétendait être. Comme tant de tyrans, ce Pharaon se prenait pour un intellectuel. Pour quelle raison ? Je ne saurais le dire ; peut-être bien quelques mots que je lui avais soufflés à la diable dans le creux de loreille...

Les êtres de chair et de sang sont pétris de contradictions. Ce qui est évident à une époque donnée est pris à contre-pied dans une autre ère. Tantôt le savoir mène au pouvoir, tantôt cest linverse. A lépoque de ce Pharaon, cétait bien évidemment le second cas de figure. En étant puissant, on prouvait ipso facto son intelligence innée. La meilleure preuve en était le nombre de travailleurs étrangers, autrement dit desclaves, dont on pouvait disposer. Cétait là le symbole du statut social : un roi sans esclaves nest pas un monarque. Un inférieur en pagne, quil soit de sexe masculin ou féminin, donne au souverain la sensation dune domination absolue sur lâme dautrui. Ce ne sont pas des sujets, qui à tout le moins en théorie jouissent de droits constitutionnels et peuvent se soulever contre le pouvoir. Lesclave nest rien dautre quun objet pouvant être utilisé et exploité ad libitum. On ne sait pas assez que si le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument.

Il se trouve quà lépoque dont je parle, lEgypte grouillait dIsraélites par centaines et par milliers. Comment avaient-ils pu croître et se multiplier si rapidement à partir dun groupe initial de soixante-dix âmes, voilà qui dépasse même les bornes de mon imagination. Mais leur nombre ne constituait pas lunique problème : cétait de surcroît des mécontents. Plaignez-vous, les avais-je exhortés : de vos salaires (qui allaient diminuant), de vos conditions de travail (aussi terribles que javais pu le manigancer) et des perspectives davenir (presque nulles).

Pharaon était hors de lui. Il avait besoin de main-doeuvre pour ses projets grandioses de construction. Mais comment aurait-il pu contraindre cette population israélite douée, exigeante, effervescente ? De mon côté, je chauffais les esprits des deux côtés, ce qui ne fit que piquer au vif encore davantage ce cher vieux Pharaon.

Aucune peine natteint lacuité de celle dun monarque. Loin de constituer un simple problème personnel, elle est subie par la nation toute entière. Néanmoins, en tant quintellectuel, Pharaon avait dautres cordes à son arc, et narrivant pas à prendre une décision, il quitta la salle du trône pour la fraîcheur de la bibliothèque royale, dans lespoir dy trouver la solution de son épineux problème.

La bibliothèque, située près de son palais de Thèbes, était exceptionnellement bien fournie. Certains de ces ouvrages remontaient à la création. On y trouvait les originaux des Guerres des Rois, du Livre de la création, du Livre des Morts, de LEncyclopédie de la Résurrection et du Livre des Guerres de Waspi et Sufa. Sy entassaient également quantités douvrages de théologie ancienne, fort rarement consultés à vrai dire. La seule oeuvre de pure fiction était cette Histoire de la noblesse royale censée rapporter fidèlement lorigine divine des princes dEgypte, évoquant en outre, pour faire bonne mesure, les dynasties alentour essentiellement pour les exigences du protocole. Je le disais donc, un ouvrage de pure fiction.

Pharaon, parcourant du regard son immense bibliothèque, eut une grimace. Il faudrait des siècles à un érudit pour se frayer une voie dans cette masse dinformation pour ne rien dire dun profane tel que lui. Bien quil lui en coûtât dêtre à ce point tributaire dautrui, il sapprocha du bibliothécaire royal en chef, le vénérable Sul-i-Segorb.

Le bibliothécaire royal en chef était aussi vieux que les montagnes de Séïr et que les collines dEdom, et tout aussi obstiné. Le poil lui pendait au menton comme des barbes de papyrus. Ses yeux réduits à deux fentes étaient presque clos, après toute une vie passée à déchiffrer de minuscules hiéroglyphes. Il salua le souverain en un ancien dialecte de Haute-Egypte, ce qui irrita Pharaon, convaincu que cétait pour le tourner en dérision. En fait, Segorb, qui avait la vue basse, lavait par erreur pris pour le monarque précédent ce qui donne pleinement la mesure de la fréquence des visites royales dans cet entrepôt de la sagesse universelle.

Dun signe à ses gardes, Pharaon était sur le point de mettre un terme définitif à linsolence du bibliothécaire, lorsque le vieillard croassa un mot qui allait radicalement changer la face des choses.

"Conseillers", expectora-t-il.

Le souverain freina son royal élan. "Certes", répliqua-t-il, soucieux de montrer à quel point un monarque pouvait avoir lesprit vif. Il ajouta ensuite gravement : "mais lesquels ?"

Le vieil homme se tut, comme parvenu à un cul-de-sac du labyrinthe de ses pensées. Dans la bibliothèque le silence nétait perturbé que par quelques mouches royales musant dans les sombres passages, et par des abeilles bourdonnant entre papyrus et stèles. Au loin, les eaux du Nil clapotaient paresseusement dans le soleil estival, lançant des reflets dorés sur les rives limoneuses. Pharaon ordonna à lun de ses serviteurs, qui agitait un éventail cannelé, de se rapprocher. Puis il tendit loreille, tandis que le bibliothécaire cacochyme prononçait les noms de trois conseillers potentiels.

Pharaon navait pas besoin dêtre aiguillonné plus avant. Des messagers furent envoyés sur lheure vers Moab, Ouç et Madian, avec mission de ramener les plus illustres résidents de ces contrées.

Bien évidemment, dauthentiques intellectuels ont besoin dautre chose que dune rétribution financière pour leur faire quitter les hautes positions quils occupent. Souvent, la promesse de femmes y parvient. Mais sûrement pas dans le cas de Jethro, Job et Balaam, les trois personnalités en question. Deux dentre eux étaient mariés à des femmes dune beauté exceptionnelle, et Balaam ce malotru, cette canaille se contentait des rondeurs de son ânesse.

Job était propriétaire foncier riche, de belle mine et dune droiture absolue. Le peintre anglais William Blake a tout juste saisi quelques aspects de cette complexe personnalité. Job était dans limmobilier, les investissements et le bétail. Il se tirait fort bien daffaire avec les questions dargent, et à lépoque, avec Dieu aussi. Cet intellectuel aux pieds sur terre (contrairement à notre intelligentsia moderne), plongeait ses racines dans la nature et dans les sciences dalors astronomie, astrologie, art vétérinaire. A ce moment-là, il néprouvait pas lombre dun doute quant à la justice et à la compassion divine. Il était convaincu de pouvoir remettre le monde entier sur le chemin de la vertu, en offrant lexemple dun style de vie sain et pur, en montrant comment élever une famille et soigner le cheptel tout en se réservant le loisir de contempler les mystères de lexistence. De ce côté-là, il ressemblait assez à Jethro.

Honorable citoyen, flanqué dune épouse superbe et dévouée et de sept filles, Jethro nétait pas seulement prêtre-roi de son propre chef, mais aussi doyen de lInstitut madianite de théologie comparée, une institution sans pareille dans lantiquité. Ayant sondé toutes les religions, pratiquant soixante-dix langues, il était en outre initié au mysticisme primitif. Dans les ténèbres nocturnes du désert, il ruminait les potentialités offertes par une secte abrahamite prônant quune puissance divine unique et omnisciente gouvernait lunivers. Mais lorsque je fis sa connaissance, il navait pas encore atteint cette conclusion.

Balaam, lui, était dun genre radicalement différent. Il aurait vendu sa propre mère si cette transaction avait pu lui rapporter richesses et honneur. Malheureusement, il nétait pas certain de lidentité exacte de sa génitrice. Il était doté dune intelligence foudroyante lune des plus belles que jai jamais eu le plaisir de pervertir. Il avait le diable au corps, et son esprit était sans cesse occupé à quelque machination. Il finissait immanquablement par voir le côté négatif des choses, ce qui nous rapprochait. Il me suffisait de lui murmurer à loreille la plus minime allusion à quelque méchante lubie, et il cherchait aussitôt les moyens de la mener à bien. Cétait un inventeur, un magicien et un commerçant-né : bref, un vrai charlatan. Mis à part son étrange obsession zoophile, je vous dirais franchement quil me manque.

Pharaon connaissait de réputation ces trois personnalités distinguées, et se comporta en conséquence. "Je vous invite personnellement à la bibliothèque royale de Thèbes, la plus ancienne au monde, et sollicite vos conseils en sus de ses volumes." Cétait là le libellé de sa lettre. La bibliothèque jouissait déjà dune aura de légende et une invitation à la visiter nétait pas à dédaigner. Quelques jours après avoir reçu le document revêtu du paraphe royal, les trois sages franchissaient déserts et montagnes pour parvenir à la capitale de lEgypte.

Pharaon navait pas lésiné à la dépense pour combler ses hôtes. Des esclaves nues leur offraient mets et boissons, leur proposant massages, bains et aromates. Les nudités dorées ou brunes de ces femmes brillaient au clair soleil dEgypte, qui soulignait leurs reins cambrés, leurs mamelons dardés et la courbe de leurs épaules. Leurs yeux fardés lançaient un appel suggestif. Au terme dun voyage pénible, un peu de bien-être et de détente semblait parfaitement approprié.

Pourtant, les invités demeurèrent insensibles à des appâts qui leur crevaient les yeux. On pouvait certes sy attendre de la part de Job et de Jethro. Mais Balaam ? Il faisait fi des convenances, et sa réputation de débauché nétait plus à faire. Pourquoi alors manifester une telle réserve ? Je dois reconnaître que même moi, jy fus trompé jusquà ce que je découvre ses penchants pour la croupe de son ânesse...

Reposés, bichonnés, les trois invités furent priés par leur hôte à un banquet. Crocodiles et crapauds, lézards et cailles, arrosés dun vin provenant de la propre réserve du Pharaon. Cette stratégie devait réussir davantage que les agaceries des esclaves. Pharaon fut enchanté de voir que ces agapes plantureuses avaient mis ses honorables hôtes dhumeur affable et même joviale. Autour de la table du banquet, la conversation passait de la théologie à lhistoire, et de la fatalité à la liberté. Afin de ne pas risquer doffenser lhôte semi-divin, elle se déroulait dans le dialecte le plus répandu du démotique.

Après des danses de jeunes femmes accompagnés par lorchestre royal, Pharaon renvoya tous ses serviteurs et se pencha sur son siège royal.

"Je vous propose une énigme", lança-t-il.

Ses invités étaient tout oreilles.

"Il arriva dans un certain pays une tribu étrangère avec ses propres coutumes, traditions et dieux en loccurrence un dieu tribal unique. Au début, ces gens-là vécurent tranquillement en un lieu spécialement conçu pour les accueillir. Mais ils se reproduisaient si rapidement, croissaient et multipliaient tant quils se virent forcés de sinstaller dans dautres régions du pays. Les habitants commencèrent à sinquiéter : les étrangers prenaient leurs emplois et profitaient de leurs terres. Par ailleurs, ils refusaient dabandonner leurs antiques coutumes, leur culte et leur rituel. En poursuivant de la sorte, ils allaient à lévidence semparer rapidement du pays tout entier. Le roi émit donc un édit pour réduire ces étrangers en esclavage. Pourtant cette mesure ne les empêcha nullement de se reproduire à un rythme inquiétant.

"Que devait faire le roi ? Il avait besoin du talent de ces étrangers, mais leur démographie galopante lui posait une menace existentielle."

Pharaon sinterrompit comme au milieu dune phrase pour parcourir du regard la salle du banquet. Ses invités avinés opinèrent dun air entendu. Levant son bras, il donna un signal et à lextrémité de la salle, des gardes apparurent, dans un cliquètement de javelots et de boucliers. Un air lourd, oppressant, se répandait dans limmense salle. Les flammes vacillaient dans des porte-flambeaux accrochés aux murailles, jetant des ombres tremblantes sur les hautes colonnes de pierre.

Job se leva. Sa longue tunique pourpre et sa prestance lui donnaient une allure aristocratique. Mais sa face si vermeille et radieuse était devenu couleur de cendres. Ses cheveux eux-mêmes semblaient avoir blanchis. "Je suis navré dannoncer à Sa majesté que je ne me sens pas bien. Cest ce long voyage, peut-être, ou bien la nourriture exceptionnellement riche. La nuit portant conseil, permettez-moi de me retirer et jaccorderai dès demain matin à ce problème toute lattention quil mérite."

"Gardes !" vociféra Pharaon, montrant des signes dirritation. Le souverain saisit son sceptre et en frappa par deux fois le sol de pierre. Job se figea sur place. "Escortez notre honorable invité à son appartement", commanda le monarque. Puis, sadoucissant quelque peu, il ajouta : "Je vous souhaite un sommeil réparateur..."

Ce fut alors le tour de Jethro. Ses yeux clairs avaient perdu leur pétillement, et il se maudissait davoir ingurgité autant de vin. Se levant de son siège, il batailla pour trouver les mots appropriés. "Votre énigme dérouterait un sphinx", commença-t-il, avant de réaliser que dans son hébétude il employait sans doute des vocables trop recherchés. Il changea alors de tactique : "Je me demandais si je pourrais profiter de votre superbe bibliothéque pour y chercher une réponse à votre pénétrant rébus ? Jignore combien de temps cela prendra, mais..."

"Trois jours !" trancha Pharaon, hurlant presque.

Jethro fixa les traits de son royal hôte, stupéfait du ton tranchant de cette réplique. Sur le visage du Pharaon, il put lire une surprise toute différente, non exempte de dédain, à lidée que des solutions pratiques puissent être trouvées dans des écrits. Et comme de bien entendu, Pharaon était dans le vrai...

Exaspéré, le monarque se tourna vers son troisième invité, Balaam, qui avait déjà bondi sur ses pieds, en vieux lutteur cherchant le meilleur angle dattaque. Il parla à mots rapides, dun ton tranchant, comme si le vin ayant fait bafouiller les deux autres invités avait simplement accéléré son pouls. "Je déclarerais sans même me référer aux ouvrages savants de votre prodigieuse bibliothèque que la seule solution à long terme pour de tels étrangers consiste en une assimilation totale, même si cest sous contrainte extérieure.

"Mais si cette stratégie échoue ? demanda Pharaon. "Je vous ai spécifié que leurs convictions leur interdisaient toute possibilité dassimilation."

Balaam se redressa de toute sa taille et frappa de sa verge le sol de pierre. "Alors quon les exécute !" sécria-t-il en ajoutant : "Ils ont défié le roi. Ils constituent un danger pour le corps social du pays. On ne peut se fier à eux."

Quel regard de joie éclaira les traits de Pharaon : Comme jai savouré ce moment... Les couleurs lui étaient revenues et son sceptre vibrait dexcitation.

"Exécuteriez-vous les femmes et les enfants ?", questionna-t-il avidement.

"Les enfants, sûrement", répliqua le magicien de Moab, en ajoutant : "Quant aux femmes, je les accouplerais aux autochtones. De la sorte, le pays hôte conservera les talents de ces étrangers sans menacer pour autant sa stabilité politique."

Alors que javais lieu de me réjouir, Jethro semblait tout déconfit en quittant la salle du banquet pour la bibliothèque.

"Je naurais jamais dû accepter cet ajournement. Cétait là un signe de faiblesse que notre collègue Balaam a su tourner à son avantage. Pourquoi diable ai-je accepté linvitation de ce dément ?"

Mais une fois dans limpasse, cest déjà trop tard. Comme je lai déclaré supra, personne ne peut modifier le passé.

Entre les colonnes de la bibliothèque, Jethro sétait mis en quête de Sul-i-Segorb. Le bibliothécaire en chef le mena au département des écrits les plus anciens. Les deux érudits parcoururent de longues rangées de parchemins et de stèles, leurs narines frémissantes aux diverses sections : ougaritique, sumérien, sanscrit, chinois ancien. Le bibliothécaire sexcusa de sa mauvaise vue, mais Jethro, absorbé dans ses pensées, ny prêta aucune attention. "Sil est capable de tuer des femmes et des enfants, se disait-il en aparté, il naura aucun scrupule à assassiner le grand prêtre dune nation voisine amie."

Jethro tournait dans sa tête une question pour le bibliothécaire à demi-aveugle, mais avant quil ne puisse la poser, Sul-i-Segorb sétait arrêté, marquant ainsi quils étaient rendus. Derrière lultime pilier de la dernière rangée, Jethro fut surpris de voir un homme imposant qui examinait lun des manuscrits. Dans lobscurité de ce recoin de la bibliothèque, la haute et juvénile silhouette semblait briller dun éclat intrinsèque. En voyant les deux hommes approcher, il rangea le manuscrit quil lisait dans une petite niche de pierre. Sul-i-Segorb tourna sa tête chenue : "Moïse, fils de Pharaon ; Jethro, grand prêtre de Madian."

Les deux hommes se regardèrent lun lautre avec comme un mutuel respect. Moïse avait un regard pénétrant, imposant ; celui de Jethro était profond et bienveillant.

"Il vous faut fuir", lavertit Moïse.

Les traits de Jethro reflétèrent langoisse dun homme dont les pensées sont percées à jour par un parfait inconnu.

"Si vous voulez vous en sortir vivant, partez !", répéta Moïse.

Jethro retrouva sa voix : "Mais je suis lhôte du Pharaon. Madian et lEgypte ont des relations officielles, des accords commerciaux, des liens historiques."

Loeil du jeune prince se fit moqueur. "Vous ne seriez pas le premier honorable invité à tomber dans le Nil, près de la ferme aux crocodiles de Pharaon. Cest ce que les serviteurs ont surnommé le petit déjeuner spécial hôte."

Jethro sourit : "Je vous remercie de votre sollicitude."

Cest ainsi quau coeur de la nuit, et en dépit de mon avis, le troisième invité fuyait pour sauver sa vie, avec pour seule compagnie la pleine lune et ses pensées échevelées. Se serait-il vraiment retrouvé la proie des crocodiles de Pharaon ? Il nignorait pas que la naïveté ne paye pas en politique, mais le pouvoir, même pharaonique, navait-il pas ses limites ? Et ce Moïse, quelle étrange figure ! Les autres princes sadonnaient toute la journée au sport, alors que celui-là passait ses loisirs dans la bibliothèque royale. Pourtant, contrairement à nombre dEgyptiens, il était musclé et de haute taille. Ses recherches nétaient dailleurs entachées daucune pédanterie. Sa face rayonnante irradiait la clarté, comme ceux dont lêtre tout entier est imprégné dune profonde sagesse spirituelle. Jethro savait interpréter les indices, et ce Moïse avait quelque chose de particulier, de totalement différent. Serait-ce quil navait en fait aucun lien avec la cour, ni même avec lEgypte ? Aurait-il été amené là à contrecoeur ? Ces réflexions poursuivaient Jethro jour et nuit, à travers montagnes et déserts, jusquà ce quil regagne son Madian bien-aimé. Quelque chose lui disait quil serait amené à revoir Moïse un jour.

Il navait pas été le seul chez qui cette rencontre ait provoqué des palpitations. Pour moi aussi, cétait un complet désastre, je devais ladmettre. Je suis parfois si pris que je néglige les événements vraiment importants qui se déroulent derrière mon dos, ou même sous mon nez.

Cela avait été le cas ici pour une raison toute simple ; jétais enclin à croire que tous les échanges se déroulant dans lombre, et en particulier au crépuscule ou dans des passages obscurs, tombent dans ma sphère dinfluence. Mais le bien arrive aussi dans le noir !

Pharaon ne prit pas à la légère la perte de lun de ses conseillers potentiels. Il hurla comme un diable, à en devenir dun pourpre royal. Il mugit comme un ivrogne voyant une cruche de son vin favori se fracasser sur le dallage chacun crie selon son propre code de références...

Mais avec Pharaon, impossible davoir une certitude. Certes il aurait préféré, avec ses trois conseillers, faire le diable à quatre (celle-là, il fallait bien que je la place !) mais ses plaintes pouvaient nêtre que larmes de crocodile. Il navait pas plus tôt envoyé ses soldats traquer le fugitif quil les rappelait. Dun côté, il avait à coeur de prouver que personne ne pouvait le tromper impunément. Dun autre côté, il ne voulait pas sembler trop préoccupé de ce théologien madianite. Il valait mieux attendre son heure il aurait bien dautres occasions de régler son compte à ce prêtre arrogant. Il ne sagissait pas de gâcher de bonnes relations avec Madian sous prétexte que leur gourou navait pas pu ou pas voulu résoudre son énigme ! Il pourrait en fait prendre un jour ce prétexte pour envahir le minuscule royaume transjordanien. Il devait faire immédiatement en sorte que ses scribes le transcrivent dans son mémento.

En outre, il lui restait quand même deux conseillers. Certes, on navait plus revu Job depuis quil sétait senti mal le soir du banquet. Mais à lévidence, qui ne dit mot consent. Sil avait vraiment voulu élever des objections, il aurait pu en faire part aux gardes postés par Pharaon aux portes de son appartement. Cest du moins ce que je soufflai aux sages de la cour, qui le répétèrent au souverain.

Balaam, donc, avait dores et déjà donné le ton en proférant ce que le monarque voulait entendre. Sa réponse sans équivoque tuer les enfants, marier les femmes exprimait exactement les sentiments de Pharaon, sauf quétant roi, létiquette interdisait à ce dernier de faire de telles déclarations, en tout cas pas aussi circonstanciées. Cest bien pourquoi les politiciens, et tous ceux qui cherchent à persuader le grand public que lintérêt général dicte leurs actions, ont recours aux hommes de lettres ou aux lettrés, afin de trouver les termes les plus convaincants. Pharaon parlait donc par la bouche de Balaam qui lavait superbe...

Les gens se trompent du tout au tout en pensant que les puissants et les méchants ne sinquiètent nullement de limpression quils donnent. Bien au contraire, ils sen préoccupent fort ! Connaissez-vous un roi, un dictateur ou un membre dune secte détrangleurs ne cherchant pas à légitimer ses actes ? Mon idée douvrir des bureaux chez les homme de loi nest finalement pas si dénuée de fondement. Questio id juris. La loi sappuie toujours sur des précédents.

Balaam se montrait aussi retors quun avocat. Outre ses vilaines activités de magicien, il était changeur dargent. Il sy voyait obligé : il touchait des honoraires en tant de monnaies différentes quil ne lui restait plus quà devenir un spécialiste du cours des devises. Il faisait argent de tout. Cest ce qui en faisait un parfait consultant. Monnayer ses conseils : lune des plus anciennes pratiques du monde. Mon conseil aux conseillers serait tout simplement : point dargent, point de Suisse. Moi seul possède le privilège de travailler gratis pro deo. Mais dans mon cas, cest bien différent : je tire une telle satisfaction de mon travail quelle rend le côté financier superflu. Dailleurs, si javais du gelt, quen ferais-je ? Le dilapider dans la grande rue ? Mais je mégare.

Les sages paroles de Balaam avaient été formulées au nom de Pharaon dans la missive officielle envoyée à la communauté israélite. Le décret prélevait son dû. Les soldats de Pharaon faisaient des heures supplémentaires. Toutes les permissions avaient été annulées. Aucune compassion nétait témoignée. Les maisons ruisselaient de sang et résonnaient du cri des nouveau-nés hébreux mâles. Musique céleste pour mes oreilles ! Une maison abritait souvent plus dun bébé, ce qui ne faisait que redoubler le zèle des tueurs.

Comprenez-moi bien. Ce nétait pas des tueurs-nés. Personne ne lest dailleurs : il y faut du temps et de lexpérience. Au début, bien des soldats et des policiers se rebiffèrent. Certains plaisantins soutinrent que cétait une ruse pour obtenir une meilleure solde. Mais curieusement, il nen était rien. Aussi les hauts gradés firent passer une loi : tous les nouveaux mariés, et les simples couards, seraient exemptés à condition de remplir les formulaires appropriés et dy apposer en signature leur pouce dillettré sur largile humide.

Les bonnes âmes qui demeurèrent, et elles étaient plutôt nombreuses, reçurent du palais royal un justificatif ratifiant leur rôle dégorgeurs en série. Le massacre commença alors. Mais après trois semaines de violence, les Egyptiens eux-mêmes se plaignirent que des traînées de sang faisaient leur apparition dans le Nil, et quen voulant puiser leau de leur puits, ils ramenaient de pleins seaux de sang. A contrecoeur, Pharaon mit hélas ! un terme à lorgie. Les Egyptiens se révélèrent aussi déterminés que lagneau, leur symbole national. Cette bande de superstitieux avaient des doutes sur ce massacre, de sang-froid, dun si grand nombre de victimes. Où allons-nous si même les méchants ne mènent pas leurs plans à terme ?

Je savais que rien de bon ne pouvait sortir de ce piteux repli. Et cest bien ce quil advint. Pour compenser larrêt prématuré du massacre, Pharaon célébra son anniversaire en imposant des conditions plus terribles encore à ses esclaves israélites, ce qui provoqua leur révolte, menée par Moïse le demi-frère de Pharaon qui justifiait ce comportement impie par un galimatias théologique trouvé dans la bibliothèque royale. Cette révolte culmina avec une évasion furtive au coeur de la nuit, doublée dune attaque haineuse contre tous les premiers-nés mâles égyptiens.

Tout en appréciant la poésie de la chose, je ne pouvais mempêcher de ressentir une certaine sympathie pour le vieux Pharaon, qui perdait non seulement son unique fils, mais aussi les premiers-nés de son petit et gros bétail, de ses chameaux et de ses ânes. En outre, cette évasion nétait quun avant-goût de ce qui allait suivre. Mais nanticipons pas.

Je peux déjà percevoir vos objections : de quel côté suis-je donc vraiment, demandez-vous, moi qui blâme dun côté les Israélites et de lautre les Egyptiens ? Tout en appréciant votre finesse de perception, je constate que vous navez toujours pas saisi la nature profonde de celui à qui vous avez à faire. Ici-bas, dans le dernier et le pire des mondes, il me faut faire en sorte que là où un sale travail est à faire, ce soit théoriquement du moins ma tâche réservée. Avec toutefois une clause restrictive : moi qui me targue dêtre un conseiller, je suis également, comme vous avez pu le réaliser, un spécialiste.

Je ne cherche pas noise aux Polonais, aux Lithuaniens, aux Esquimaux ni aux Amérindiens. Ceux-là, je les laisse à mes collègues. Je suis, stricto sensu, le fait dun seul peuple le peuple juif. Dautres créatures de mon acabit soccupent des peuples assyrien, cananéen, sumérien, chinois, romain, grec, hun, picte et écossais.

Certaines dentre elles ont fait tant et si bien que le peuple qui leur avait été assigné sest affaibli ou a même totalement disparu de la scène de lhistoire. Quy ont-elles gagné ? Un chômage éternel. Joli résultat ! Mon peuple à moi, le juif, ne disparaîtra jamais. Cest la promesse quils prétendent avoir reçue de Dieu. Mais je joue mon rôle, moi aussi, comme le démontre cet épisode égyptien. Certes, je veux les malmener, leur faire du mal. Cest ce pour quoi jai été créé. Mais pourquoi confiner leur génie à un seul point spatio-temporel ? En les aidant à sortir dEgypte, jai fait en sorte quils nimportunent désormais plus seulement les Egyptiens. Leur exode fut également le mien, et ce que javais appris ici, jai pu le mettre en pratique partout où ils se répandirent. Et où nallèrent-ils pas ? Croyez-moi, il doit y en avoir même sur la lune. En fait, je ne saurais imaginer ce que je deviendrais sans eux. Ce peuple est mon âme (damnée), mon âme soeur. Là où ils vont, je vais ; leurs tzoures, leurs ennuis, font ma joie et leur joie, mes tzoures. Sils meurent cest bien là le diable je meurs aussi.

Traduit par Colette Salem


Mordekhai Beck, artiste, écrivain, traducteur et rédacteur, est né en Angleterre en 1944 et vit en Israël depuis 1973. Ses oeuvres ont été publiées en Israël et à létranger, plus récemment dans The Literary Review, Tikkun et Arc. Il collabore fréquemment à Ariel.

 
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