Une étude scientifique prouve que l'enseignement dispensé avec humour est plus efficace.
Daniella Ashkenazy
Un jeune homme se rendant au travail lève les yeux vers un immeuble et aperçoit une belle femme blonde qui le regarde depuis le huitième étage. Le cur battant, il se précipite à l'intérieur du bâtiment. Découvrant l'ascenseur en panne, il monte quatre à quatre les étages et, arrivé hors d'haleine devant la porte de la femme, sonne. Un affreux bonhomme, véritable montagne de chair, lui ouvre, et le jeune homme demande alors : Puis-je voir la
dame ? Avant d'avoir terminé sa phrase, la brute le précipite à coups de pieds dans les escaliers.
Le lendemain, sur le chemin de son travail, lorsque le jeune homme lève à nouveau les yeux devant le même immeuble, elle est à sa fenêtre, semblant plus belle que jamais ! Montant les étages, il arrive à sa porte et sonne. Malheureusement, c'est la même vilaine brute qui répond et le jette dans les escaliers - cette fois en lui infligeant une blessure au front qui nécessite 12 points de suture.
Le troisième jour, il l'aperçoit à nouveau. Incapable de résister, il clopine péniblement dans les escaliers et arrive épuisé à sa porte. Il sonne. Cette fois, elle ouvre elle-même la porte. La contemplant avec émerveillement, le jeune homme laisse échapper : Où est le gros type ?
Cette plaisanterie a été racontée dans un cours de psychologie, non pas pour déclencher des rires ou remporter le prix du conférencier le plus populaire du campus mais pour illustrer le concept de conditionnement, dans le cadre d'une étude universitaire - la première du genre - destinée à examiner scientifiquement l'impact de l'humour sur l'enseignement.
L'humour a toujours bénéficié d'une image de marque positive. Il n'est certes pas une panacée capable de guérir les patients, mais des études ont montré qu'une bonne dose d'humour est susceptible d'agir comme un calmant. Dans le domaine de l'éducation, plus de 50 articles ont été écrits pour faire l'éloge de l'humour dans l'enseignement, affirme Avner Ziv, professeur de psychologie à l'université de Tel Aviv. Cependant, très peu de projets de recherche ont tenté de vérifier empiriquement l'effet positif de l'humour si communément reconnu (sans nécessairement être mis en pratique) dans le monde de l'éducation. Le professeur Ziv émet l'hypothèse que l'humour n'est pas seulement un moyen de mobiliser l'attention mais également un paradigme de l'apprentissage par associations d'idées.
Une étude professionnelle sur le sujet révèle que les tentatives antérieures d'évaluer l'impact de l'humour dans le domaine de l'éducation montrent que, soit l'humour n'exerce pas d'influence sur l'apprentissage, soit - au mieux - présente l'avantage de réduire l'angoisse plutôt que d'améliorer la mémorisation de l'information.
Le professeur Ziv, qui a publié un ouvrage universitaire sur l'humour juif, a découvert plusieurs points faibles de cette recherche : pour une bonne part, elle traite de
l'évaluation de l'humour en se fondant seulement sur les estimations subjectives formulées par les élèves sur leurs professeurs ; d'autres expériences, qui tentent de mesurer objectivement l'impact de l'humour manié par les enseignants, n'étaient pas suffisamment détaillées. Les sujets regardaient ordinairement à la vidéo un cours donné par des acteurs professionnels, et étaient ensuite interrogés pour vérifier l'information retenue. Personne n'avait jamais mené une recherche systématique sur l'enseignement réel dispensé de façon continue dans une salle de classe par d'authentiques éducateurs.
Le professeur Ziv estime que les étudiants qui ont assisté à des cours agrémentés d'humour de façon pertinente obtiennent des résultats supérieurs à ceux qui étudient la même matière avec le même enseignant s'abstenant de tout humour.
Dans une école normale, deux études ont porté sur deux sujets universitaires différents : les statistiques et un cours d'introduction à la psychologie. Dans les deux cas, les cours étaient dispensés à un groupe témoin et à un groupe expérimental. Les cours donnés au groupe expérimental étaient émaillés de dessins humoristiques et de plaisanteries portant sur les concepts enseignés. Les deux professeurs - de statistiques et de psychologie - avaient tous deux participé à un séminaire spécialement consacré à l'humour dans l'enseignement .
Dans chaque cours, les deux groupes ont alors passé un test de questions à choix multiples sur leur sujet. Les résultats sont nets : les élèves ayant écouté les cours dispensés avec humour obtiennent des notes plus élevées que ceux qui ont assisté aux cours traditionnels.
Le professeur Zvi a présenté ses découvertes dans un article publié dernièrement dans le Journal of Experimental Education. Dans cet article cependant, il nuance l'impact de l'humour sur l'éducation. L'humour, affirme-t-il, peut augmenter considérablement la mémoire, mais il doit être utilisé avec parcimonie : dans une étude précédente, le professeur Ziv avait découvert que le dosage optimal d'humour nécessaire pour être efficace ne devait pas dépasser trois à quatre exemples par heure. Pour retirer un profit maximum, il ne faut recourir à l'humour que pour souligner les concepts clés. En outre, avertit-il, le sarcasme peut exercer une influence négative. Il conclut en insistant sur le fait que l'humour n'est pas indispensable dans l'enseignement et n'est certainement pas la qualité la plus importante d'un bon professeur : il ne doit être utilisé que par ceux qui se sentent à l'aise en le pratiquant.