Une exposition, unique en son genre, tente d'associer l'art et la science.
Daniella Ashkenazy
Le professeur Abraham Tamir, conservateur du musée de l'Art et de la Science situé sur le campus de l'Université Ben-Gourion du Néguev, a organisé, en 1998, une exposition unique en son genre, présentant le revers de la médaille sur les liens entre l'art et la science.
Traditionnellement, explique M. Tamir, l'accent était mis sur l'impact exercé par la science sur l'art : comment la science avait fourni aux artistes des matériaux et des outils nouveaux, et leur avait donné accès à des techniques inédites. Cet apport est flagrant dans l'art et les multimédias informatisés. Par contre, le fait que l'art peut démontrer la science et les lois de la nature était pratiquement ignoré.
Les 200 uvres exposées par le professeur Tamir dans le hall circulaire au centre du bâtiment Kreitman-Zlotowsk - un édifice de quatre étages situé sur le campus - ne sont ni nouvelles ni originales. Toutes sont de grandes reproductions d'uvres classiques mondialement connues, qu'il s'agisse de maîtres du passé comme Léonard de Vinci et des impressionnistes comme Van Gogh et Manet, ou d'artistes modernes comme Dali, Picasso, Pollock, Magritte et Escher. La même exposition, qui se poursuit dans les couloirs d'un bâtiment administratif attenant, présente également des dizaines d'hologrammes, d'illusions optiques et de photomontages aux images multiples.
Chaque uvre exposée, estime M. Tamir, montre comment l'art peut conférer une forme visuelle à des principes scientifiques abstraits ou, selon sa formulation, comment il démontre la science à travers ''le regard'' de l'art. Nous pouvons ainsi considérer l'art non seulement en tant qu'interprétation esthétique de la réalité, mais également en tant qu'expression visuelle d'éléments scientifiques fondamentaux comme la gravité, le mouvement et l'écoulement des fluides, voire le temps, le chaos et l'infini.
M. Tamir explique l'idée sous-jacente de l'exposition. Par le passé, les grands artistes comme Léonard de Vinci ne vivaient pas dans un monde compartimenté séparant les arts des sciences. Aujourd'hui, à une époque dominée par la spécialisation et saturée de relations équation zéro et soit... soit, l'art et la science ont en grande partie divergé. Son exposition tente de réunir les deux éléments et de montrer aux visiteurs leurs interactions.
Par essence, la relation est de l'ordre de la dualité et non de la dichotomie : la science contribue à la création de l'art et ce dernier peut constituer un moyen d'illustrer la science. L'exemple le plus marquant de ce que le musée entend montrer est probablement celui de la théorie de la relativité. Dans l'univers d'Einstein, la vitesse de la lumière est aussi la vitesse maximum dans la nature, ce qui aboutit à des conclusions apparemment étranges, illustrées - à leur insu - par différents artistes. Par exemple, le fait qu'un voyageur se déplaçant à la vitesse de la lumière se retrouve totalement aplati de sorte que son visage peut apercevoir l'arrière de son crâne, est illustré par le tableau humoristique de Magritte intitulé La maison de verre. Dans Persistance de la mémoire, Salvador Dali semble illustrer un autre aspect de la théorie d'Einstein : des cadrans de montres molles s'étirant sur des objets, sur fond de paysage désert et tranquille indiquent peut-être que le temps semble en fait être demeuré immobile.
Un autre exemple préféré du professeur Tamir est celui de la Nuit étoilée de Van Gogh, représentant, dans les tons bleus, une paisible ville endormie sous un ciel spectaculaire, où le flux et reflux cosmique est figuré par des jets et des tourbillons de coups de pinceau jaunes, bleus et oranges. Tout en indiquant deux gigantesques nébuleuses en spirale entrelacées, M. Tamir énumère onze étoiles de la taille de boules de feu, auréolées de lumière, souligne la juxtaposition d'une lune orange traversant le soleil, et met en évidence un large ruban onduleux - peut-être la Voix lactée - s'étirant juste au-dessus de l'horizon. Alors que Van Gogh ne connaissait probablement pas l'hydrodynamique des fluides et l'écoulement sur des corps submergés, affirme-t-il avec emphase, il a peint ces deux concepts de la façon la plus expressive.
M. Tamir voit également dans les poissons de plus en plus petits du Cercle Limite III de Escher un fascinant moyen de décrire l'infini. La taille des poissons ne cesse de diminuer de moitié dans un cercle fini enfermant un nombre infini de poissons.
Le professeur Tamir, un éminent ingénieur chimiste, autrefois recteur de l'Université Ben Gourion, considère que l'exposition n'en est qu'à ses débuts. Il rêve de lancer dans le monde entier plusieurs expositions de ce genre, présentant et démontrant au public les relations étroites qu'entretiennent l'art et la science.
Citant le physicien Cheg-Dau Lee, lauréat du prix Nobel, M. Tamir conclut : La science et l'art sont inséparables. Ils nous aident à observer la nature. Grâce à la science, nous pouvons découvrir les rouages de la nature. Quant à l'art, il nous permet d'exprimer les sentiments que suscite la nature.