Prenez l'Arche d'alliance, la dixième légion de la Rome antique, Richard Cur de Lion, les chrétiens français du XIXe siècle, les Arabes musulmans qui ont lié leur sort à Israël, et un jeune homme sans le sou qui a gagné 22 700 000 dollars à la loterie dans l'Etat de l'Illinois. Mélangez bien. Qu'obtient-on ? Le village d'Abou Ghosh.
Janet Mendelsohn Moshé
S'étendant sur quelques collines à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Jérusalem, Abou Ghosh, un village arabe animé, a une histoire originale. Son importance s'explique en grande partie par son emplacement - pendant des siècles, la principale route menant de la ville de Jaffa, sur la côte, à Jérusalem. Selon le Livre des Chroniques, l'Arche d'alliance demeura pendant deux décennies dans le village voisin de Kiryat Yearim avant que le roi David ne la transfère à Jérusalem. Un millier d'années plus tard, les Romains choisirent ce site stratégique pour installer leur camp avant de lancer leur attaque contre Jérusalem. Ils y laissèrent les ruines d'un fort.
Selon la légende, en 1099, Richard Cur de Lion aperçut Jérusalem pour la première fois alors qu'il se trouvait à Abou Ghosh. Aujourd'hui encore, la vue est impressionnante, notamment au printemps, lorsque les collines de Judée sont couvertes de fleurs sauvages. En 1142, les croisés, identifiant par erreur cette région avec Emmaus mentionné dans les Evangiles, construisirent une église au sommet de l'antique fort romain. Par bonheur, l'église ne fut pas entièrement détruite par les conquérants musulmans ; en 1907, un droit sur l'église fut acquis par le gouvernement français qui en fit le superbe site roman du village. Une mosquée se dresse aujourd'hui à proximité.
Le nom d'Abou Ghosh correspond en fait au nom du clan arabe qui s'installa dans la région au XVIe siècle. Actuellement, les 6 000 habitants musulmans du village sont presque tous des descendants de ce clan. Une partie du folklore local s'articule autour de l'histoire des droits de passage extorqués aux voyageurs et aux pèlerins qui traversaient le village en route pour Jérusalem ou en revenant.
En 1947 et 1948, le passage à travers les collines environnant Jérusalem était d'une importance décisive pour acheminer des vivres vers la cité assiégée. Sur les 36 villages arabes nichés dans ces collines, Abou Ghosh est le seul qui était demeuré neutre et, à plusieurs reprises, ses habitants apportèrent une aide amicale et contribuèrent à garder la route ouverte.
Depuis cet endroit, il est possible d'ouvrir et de fermer les portes de Jérusalem , disait l'ancien président de l'Etat, Yitzhak Navon.
Cependant, de toutes les histoires d'Abou Ghosh, la plus pittoresque est probablement le récent conte de fée qu'a vécu Jawat Ibrahim. Né dans une famille de six enfants, Jawat fut orphelin à l'âge de quatre ans. A l'âge adulte, il ouvrit une petite usine de céramique mais son affaire périclita et il s'enfuit aux Etats-Unis en laissant derrière lui une dette de 200 000 dollars. Il passa deux ans à Chicago, travaillant comme journalier jusqu'à ce qu'il achète, un jour d'avril 1989, un billet de loterie pour 20 dollars - et gagne plus de vingt millions de dollars. Jawat retourna à Abou Ghosh en 1992 ; il construisit immédiatement un spacieux restaurant, portant à dix le nombre des établissements bordant la route principale du village.
En 1994, Jawa créa le Fonds d'Abou Ghosh, qui accorde chaque année une quarantaine de bourses à des étudiants israéliens, juifs ou arabes. Des bibliothèques et des programmes pour les jeunes ont suivi, faisant de Jawat, âgé de 35 ans, non seulement un grand donateur, mais également un responsable municipal, attaché principalement à sa ville natale.
Vers le milieu des années 1990, le festival de musique semestriel d'Abou Ghosh reçut un ballon d'oxygène après une interruption de 20 ans. Au printemps et à l'automne, durant les fêtes juives de Shavouot et de Soukkot, la musique retentit dans les montagnes lorsque les concerts sont donnés dans l'église des croisés ainsi que dans le couvent de Notre-Dame de l'Arche, construit par les surs de Saint-Joseph de l'Apparition au début du XXe siècle.
Situé près de l'autoroute moderne de Jérusalem, Abou Ghosh est désormais devenu un endroit très fréquenté aussi bien par les touristes que par les Israéliens qui apprécient l'atmosphère régnant dans le village ainsi que ses treize restaurants. Ces établissements, qui servent des plats traditionnels arabes, sont extrêmement populaires, en particulier le vendredi soir et le samedi, lorsque de nombreux restaurants de Jérusalem sont fermés pour le Shabbat.