Les adolescents handicapés qui se portent volontaires dans une base militaire apportent une aide aussi bien à eux-mêmes qu'à l'armée
Margot Dudkevitch
Le portail de la base militaire Sadnat Azur de Holon, au sud de Tel Aviv, s'ouvre pour laisser le passage à deux minibus transportant 18 adolescents. Yeshayahou Bouhbout, le commandant de la base, les accueille. Quelques minutes plus tard, le groupe se divise : la moitié part travailler aux cuisines, l'autre moitié va donner un coup de main aux entrepôts d'approvisionnement.
Pour ce groupe d'adolescents et de jeunes adultes, le port d'une chemise de Tsahal et le travail dans une base, plusieurs heures par semaine, représente la réalisation d'un rêve. Ces élèves de l'Ecole Hartsfield pour handicapés de Holon, souffrent de toutes sortes d'handicaps, qu'il s'agisse de dystrophie musculaire, de paralysie cérébrale ou de handicaps moteurs provoqués par de graves blessures à la tête au cours d'accidents de la route. Certains peuvent marcher, d'autres sont condamnés à vivre dans des chaises roulantes. .
Il y a trois ans, Mme Or Schreiber, une enseignante du secondaire, a été priée d'élaborer un programme permettant aux enfants et aux jeunes adultes d'effectuer un travail bénévole pendant plusieurs heures par semaine dans le cadre d'un projet de responsabilisation . Or Schreiber s'est adressée au service des pompiers, au Maguen David Adom (les services de secourisme d'Israël), à des foyers de personnes âgées et à d'autres organisations, cherchant un cadre qui conviendrait aux élèves. Chacun m'a claqué la porte au nez en me demandant d'écrire. Je me suis alors souvenue de la base de Tsahal située près du lycée et, un matin, je m'y suis rendue et j'ai demandé à parler au commandant. Je lui ai présenté le projet et j'ai immédiatement reçu une réponse positive , rapporte-t-elle.
Depuis lors, chaque mardi, les élèves arrivent accompagnés par Mme Schreiber et ses deux assistantes, Dorit Angel et Rahel Shoukroun.
Louba, 19 ans, est l'une des premières personnes à participer au projet. Mon rêve s'est réalisé. Sans Or, je ne porterai pas de vêtements militaires et je ne servirai pas ici , dit-elle en mettant la table dans le réfectoire. Elle mentionne que son frère se moque souvent d'elle parce qu'elle effectue un travail non rémunéré. Je lui ai simplement répondu que je travaille pour donner. J'aime travailler à la cuisine ; quel que soit l'endroit où on me demande de travailler, je suis contente.
L'activité bat son plein dans la salle à manger et les groupes d'adolescents bavardent joyeusement. Or Schreiber passe de l'un à l'autre, apportant son assistance en cas de besoin. Yossi, âgé de 18 ans, aide les soldats à vider des boîtes de conserve, à laver des ustensiles et même à cuisiner. Il adore travailler ici , explique Mme Schreiber. .
Le projet remonte le moral des élèves, leur donne une motivation et leur apprend à travailler en équipe, précise-t-elle. Au début, les familles ne me croyaient pas lorsque je leur disais que leurs enfants pourraient travailler pour l'armée. Le travail les a aidés à surmonter leurs handicaps ; ils se perçoivent eux-mêmes comme des émissaires.
Amos Asher, qui dirige la cuisine de la base militaire depuis huit ans, éprouve visiblement beaucoup d'affection pour ces jeunes. Je les appelle mes soldats. Ils sont heureux et aiment le travail. Il ajoute : Au début, je me sentais désolé pour eux, mais très rapidement je me suis rendu compte qu'ils étaient plus capables que certains soldats de la base. C'est peut-être ce qui explique les réticences de certains soldats à les accepter, au début. Depuis que je travaille avec ces élèves, je suis devenu plus tolérant lorsque je rencontre des personnes handicapées. Je ne les juge plus en fonction de leurs handicaps, je les considère comme des égaux.
Pour Amos Asher et Yehoushoua Bouhbout, la relation avec les élèves se poursuit en dehors de la base. Ils assistent aux fêtes de l'école et invitent les jeunes à participer aux cérémonies commémoratives ou aux plantations d'arbres organisées par la base.
Dans l'entrepôt, le deuxième groupe est assis autour de tables pour trier des boulons et des vis et les mettre dans des sacs en plastique. Méir, l'officier responsable de l'entrepôt souligne que leur travail permet à Tsahal d'économiser de la main d'uvre. Ils nous aident et ils aident la société , déclare-t-il, en ajoutant : Au début, les soldats étaient hésitants, mais ils ont fini par réaliser qu'ils faisaient vraiment un bon travail et leur attitude générale est devenue positive. S'ils n'étaient pas là, il faudrait que j'ordonne à des soldats d'effectuer tous les travaux que ces adolescents accomplissent si volontiers.
La caporale-chef Pnina Carmeli les observe travaillant activement autour de la table. Elle n'est pas une étrangère pour le groupe ; elle a fréquentée l'école depuis le cours élémentaire. Elle a participé au même projet et a travaillé dans la base où elle sert actuellement comme secrétaire du commandant de la compagnie. Depuis sa naissance, elle est atteinte d'une paralysie partielle, mais le seul signe décelable est une légère torsion du bras droit. Pnina Carmeli, qui a été recrutée en septembre dernier, a lutté pendant vingt mois pour être enrôlée. J'avais terminé l'école et on m'a dit que j'étais exemptée de service. J'ai crié, pleuré, écrit des lettres implorant d'être enrôlée. Les professeurs de l'école et les officiers de cette base ont aussi écrit en ma faveur, rappelle-t-elle.
Chaque mardi, outre sa tâche ordinaire, elle supervise le groupe, s'assurant que tous reçoivent des uniformes et, en cas de besoin, fait appel à des soldats pour aider ceux qui doivent se déplacer. Pnina Carmeli affirme que, depuis son enrôlement, l'armée a fait d'elle une personne indépendante, sûre d'elle. D'autres élèves de l'école la considèrent comme un modèle et demandent comment ils pourront, eux aussi, rejoindre les rangs de l'armée. Le combat, assure-t-elle, n'était pas facile. J'ai réussi à me tenir droite, mais sans l'aide de ma famille, de officiers et de l'école, cela aurait été bien plus difficile.
Il est près de midi, et les deux groupes se retrouvent dans la salle à manger où le repas sera bientôt servi. Ils mangeront avec les soldats de la base. Louba préférerait continuer à travailler. Les gens doivent apprendre comment donner et pas seulement s'attendre à recevoir. On ne travaille pas en vue de recevoir un salaire mais pour la satisfaction de travailler.