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Revue israélienne des arts et des lettres - 2001/111
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Broder le dialogue point après point
Farid Abu Shakra
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Lili Poran, Sandales
Rania 'Akel, Pierres
Aida Nasrallah, Sans titre
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En avril 1999, une exposition insolite a été organisée dans la vallée du Jourdain, au musée Uri et Rami Nechushtan du kibboutz Ashdot Yaacov sous le titre Travail arabe, travail juif . Une quinzaine de brodeuses d'art arabes et juives ont pris l'initiative d'exposer leurs travaux - résultat de plusieurs mois de rencontres et d'échanges à leur domicile ou dans leur atelier. Cet article a été rédigé par le commissaire de l'exposition, Farid Abu Shakra.
Depuis qu'Adam et Ève ont éprouvé le besoin de couvrir leur nudité, l'être humain utilise des feuilles d'arbres, les peaux et les fourrures des animaux produits de sa chasse et d'autres matières pour se vêtir.
Vers la fin de l'âge du fer, l'homme apprit à tisser des vêtements à partir de fibres végétales. L'art du tissage remonte à l'Égypte ancienne, où de la toile de lin fut fabriquée pour la première fois. Les fouilles archéologiques dans ce pays ont révélé des paniers datant du cinquième millénaire av. J.-C., tissés conformément à une technique qui demeure en usage de nos jours en vannerie. Au fil du temps, les variétés de fibres végétales et les techniques employées pour produire des objets tissés se multiplièrent ; leur valeur marchande et leur popularité augmentèrent. Des mots tels que panama, jersey ou cachemire sont entrés dans la langue, indiquant à la fois leur origine et la technique manufacturière qui préside à leur fabrication.
La période islamique en Palestine est restée célèbre pour ses travaux de broderie : les articles brodés par les hommes étaient vendus en Europe, ceux des femmes dans la péninsule arabique où ils étaient très prisés. Les Chinois, pour leur part, inventèrent le tissage de fibres délicates, en particulier celui de la soie à partir des fils entourant les cocons. Leur secret de la fabrication des étoffes de soie était bien préservé puisque ceux qui tentaient de le découvrir risquaient la peine de mort. Puis ce fut le tour des Anglais avec les étoffes de laine, qu'ils promurent au rang d'industrie majeure.
Les styles de broderie pratiqués dans cette partie du monde nous sont connus depuis le septième millénaire av. J.-C, et des textiles brodés datant du milieu du cinquième millénaire av. J.-C. nous sont parvenus. L'historien Philip Hathey affirme dans son ouvrage The History of Syria, Lebanon and Palestine que la population de Palestine maîtrisait les techniques de tissage et d'exploitation des fibres végétales depuis des temps immémoriaux, ces techniques étant le principal artisanat garant de revenus des hommes comme des femmes.
Des chercheurs ont mis au jour des vestiges d'outils de tissage en pierre et en os datant du IIIe siècle av. J.-C., ainsi que des poids de pierre et d'argile servant au fonctionnement des métiers à tisser. Des aiguilles percées de chas et de longues épingles à têtes nervurées ou fendues préservées dans des casiers de bronze ont été découvertes il y a plus d'un siècle en Palestine. Certaines peintures murales parfaitement conservées, mises au jour dans des sépultures égyptiennes, représentent un groupe de Cananéens vêtus de longues tuniques qui les recouvraient des épaules aux genoux. Ces vêtements d'étoffe teintée à rayures contrastées et brodées sont parfois figurés avec un grand luxe de détails. Autant de représentations, qui remontent à 1700 ans avant l'ère chrétienne et témoignent du raffinement de la broderie, art pratiqué dès les débuts de l'âge du bronze.
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Cette courte rétrospective historique pourrait servir d'introduction à une exposition récente mettant en relief une approche créatrice originale à l'endroit des textiles et de la broderie, puisqu'elle est avant tout le résultat de relations d'amitié tissées entre deux groupes d'artistes juives et arabes. Une trame particulière de relations humaines s'est tissée entre ces brodeuses d'art issues de cultures différentes. Ensemble, en bavardant autour d'une tasse de café, elles ont évoqué les joies et les aléas de leur métier, mis en pratique ici et là une idée surgie dans l'atelier d'une consoeur, au rythme d'une fois par semaine ou par quinzaine. Cette exposition les réunit, étaye leur dialogue et les interactions qu'il a générées. Les artistes arabes, qui véhiculent un riche héritage en matière de broderie traditionnelle, ont créé des oeuvres combinant des broderies classiques et des éléments mêlant la broderie classique aux motifs de la peinture acrylique et de l'aquarelle. Le résultat est l'expression tangible des liens entre passé et présent, à travers un langage exprimé dans un style moderne, impressionniste et authentique. Henné, café, pierres, bois, terre, épices, amidon et feuilles broyées sont les matériaux employés par les artistes pour créer des objets d'art visuel témoignant de leur propre patrimoine. Autant de moyens qui relient l'artiste à son espace de vie, à son identité. A notre époque, les modes de vie occidentaux, restés longtemps étrangers aux mentalités orientales, pénètrent ces dernières. Les artistes arabes expriment leur protestation contre cet âge mécanisé par les moyens créatifs et démocratiques dont elles disposent, en se libérant de leur subjectivité et en dépassant l'aire de la culture plastique.
De leur côté, les artistes juives se sont intégrées profondément à cette atmosphère de renouvellement des traditions ancestrales et ont adhéré au plaisir créé par la proximité de leurs consoeurs arabes. Ensemble, elles sont allées visiter des expositions, des galeries et des musées dans tout le pays, et l'influence exercée par l'environnement s'est avérée un facteur décisif dans la formulation de leur art.
Elles ont laissé courir leur aiguille et désormais la gamme de leurs nuances se mêle à l'atmosphère villageoise et au labeur des champs, qui l'ont emporté sur l'agitation citadine. L'exposition traduit un jeu subtil : attirer le spectateur qui va contempler ces oeuvres avec sobriété tout en décryptant les significations abstraites qu'elles renferment. L'effet produit par ces travaux découle de la relation étroite entre la main et l'aiguille, entre les méthodes de travail, l'usage de techniques grâce auxquelles des paroles de sagesse se muent en motifs, en concepts, en messages symboliques.
Le travail est achevé, les artistes sont rentrées chez elles. Mais il ne fait pas de doute que cette exposition constitue l'étape initiale d'un processus créatif partagé dans l'authenticité et la sincérité. Souhaitons qu'il se poursuive sans être terni par des considérations politiques et des slogans simplistes.
Traduit par Vera Lasry
Farid abu Shakra est né en 1963 dans la ville arabe-israélienne d'Umm el-Fahm, où il vit à l'heure actuelle. Il a fait ses études à l'École Kadisher des beaux-arts de Tel-Aviv. Peintre, sculpteur et commissaire d'exposition, il a participé à de nombreuses expositions collectives et individuelles, notamment au Musée d'Israël de Jérusalem et au Musée de Tel-Aviv.
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