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Deux nouvelles - Amnon Jackont

14 Jul 2002
 Revue israélienne des arts et des lettres - 2001/111
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  Deux nouvelles

Amnon Jackont


 Bon sang ne saurait mentir 

Amir était le fils de Buma, et comme tel, il fut forcé en quelque sorte d'être une personnalité hors du commun, digne d'un père qui avait commandé une division du Palmah établie sur une crête aride, y fondant un kibboutz de ses propres mains, et le peuplant d'immigrants clandestins transportés sur son dos depuis leur embarcation, avant d'accomplir, à la création de l'Etat, mille choses dont il est encore trop tôt pour parler.

Mais dès l'enfance d'Amir, les choses allèrent de travers : quand il s'essayait à jouer au football avec des camarades de son âge, il se retrouvait perdu, désorienté, sur le mauvais côté du terrain. Quand il partait en excursion avec le groupe de reconnaissance armé d'un couteau de poche que son père avait dérobé à un soldat anglais, il restait toujours dans les parages de la camionnette de ravitaillement, à lire des romans d'aventure sous une bâche, aidant la préposée à l'intendance dans la préparation des repas. Il commença son service militaire dans les paras mais le termina au fin fond d'un garage de véhicules militaires, ce qui fut caché à son père. Deux mois après sa libération, toute la famille l'accompagna à l'aéroport. Son père lui remit mille cinq cents dollars qu'il avait économisés en cachette, en lui déclarant :  Reviens-moi en homme.  Sa mère tendit une main réconfortante pour caresser sa joue, mais Buma leur jeta l'un de ses regards perçants. Amir baissa les yeux. La main de sa mère changea de direction et se posa furtivement sur la mèche de son fils.

Trois ans plus tard, à Amsterdam, la mèche avait été rasée et les joues d'Amir étaient devenues hâves. Ses mains portaient des écorchures, traces du nettoyage des poissons en Norvège, et à son cou courait la cicatrice d'un câble qui s'était rompu alors qu'il travaillait dans le port de Hambourg. Il n'avait que trois florins en poche, mais au coeur la quasi-certitude qu'il était mûr pour être un homme. Parmi les annonces affichées à l'auberge des marins, il en trouva une promettant un travail difficile et bien rémunéré en Afrique. Le lendemain, dans un bureau poussiéreux d'une seule pièce, dont la porte d'entrée arborait les noms d'une bonne dizaine de sociétés, il signait un contrat. Il n'en avait pas lu toutes les clauses et ne tenta pas d'éclaircir l'appellation compliquée de l'employeur. Tout ce qui comptait à ses yeux, c'étaient les mille sept cents dollars qui seraient versés à son nom à la fin de chaque mois dans une banque hollandaise et la certitude qu'il ne retournerait pas au kibboutz les mains vides. L'un des deux hommes qui l'avaient fait signer tournait et retournait son passeport.  Israël, souligna-t-il aigrement, j'espère qu'il n'y aura pas de problèmes.  Mais le second se hâta de tamponner un visa sur l'une des pages blanches :  Qu'est-ce que ça change, les rebelles achètent des armes à Israël, pourquoi le gouvernement n'achèterait-il pas des hommes ? 

Au camp d'entraînement, quelque part au fin fond du Botswana, les jours s'étiraient en une bouillie gluante de poussière, de sueur et de muscles endoloris. Amir apprit les différences entre les diverses tribus vivant sur le champ de bataille où il allait être envoyé : qui ménager, qui asservir et qui abattre sans hésitation. Il fut mis en garde contre les maladies, les serpents et les maléfices des sorciers qu'il risquait de croiser sur sa route. On lui enseigna à boire de l'eau dans une calebasse et à avaler une mixture de céréales à moitié cuite, enveloppée dans une feuille de banane. Il s'initia à de nouvelles armes - mitrailleuses italiennes, mini-tanks espagnols, fusils chinois qui ajoutèrent aux callosités de ses mains quelques traces de roussi. La dernière nuit d'entraînement, couché dehors, il regardait le ciel étoilé en se demandant s'il réussirait un jour à faire la distinction entre les Africains alliés au régime et les rebelles. Il se rendit compte qu'il devrait tirer sur tout Noir ne portant pas d'uniforme, et cette pensée le démoralisa au point d'oublier que le lendemain, le premier versement allait être déposé sur son compte en Hollande.

Au cours des semaines suivantes, la réalité combla les lacunes de l'entraînement. La division d'Amir fut envoyée ratisser la savane, le long de la frontière, et la question de savoir comment distinguer entre ceux qu'il fallait abattre et les autres fut rapidement réglée : les rebelles, embusqués dans la brousse, tiraient en général les premiers. Les mercenaires répliquaient au lance-flammes, mais pour chaque rebelle calciné, deux autres arrivaient par la frontière. A la fin du deuxième mois, la division avait perdu un tiers de ses hommes. De nouvelles recrues tardaient à venir. Amir pensa une ou deux fois à déserter, mais où se réfugier depuis ce coin perdu du Botswana ? Il tenta de recourir à quelques subterfuges, souvenirs de son service militaire, et une nuit, il se piqua le pied d'une épine avant de frotter d'urine l'écorchure afin de l'envenimer. Le commandant, un gigantesque Allemand, galons de colonel à l'épaule, éclata de rire et lui recommanda le fruit d'un arbuste pour désenfler la plaie.

Cette nuit-là, Amir se persuada qu'il ne finirait pas l'année de son engagement et qu'il ne profiterait jamais de la solde amassée sur son compte. Ses camarades commencèrent alors à sentir en lui la peur : durant les patrouilles, il lui semblait apercevoir un tireur posté derrière chaque arbuste. A ses heures de loisir, craignant de rester seul, il se laissait entraîner à la boisson et aux jeux de cartes. Sa démarche se fit hésitante et son regard se brouilla d'un clignement nerveux. Au poste de commandement de la division, on se préparait déjà à se débarrasser de lui, mais d'une façon ou d'une autre, on découvrit ses talents culinaires et il devint préposé aux cuisines. Il y gagna de la sympathie et même un certain respect quand on s'aperçut qu'il était en mesure d'adoucir le piquant de la nourriture préparée par les cuisiniers noirs et même de la rendre agréable à des palais européens. Souvent, alors qu'il remuait le contenu d'une marmite, ses yeux se remplissaient de larmes.  OK, OK, Mister , tentaient de le consoler les serviteurs, mais leur intervention le faisait se sentir encore plus misérable et humilié.

A la fin du sixième mois de l'engagement d'Amir, un traité de paix fut signé entre le gouvernement et les rebelles, qui furent invités à regagner leurs villages. Deux semaines plus tard, des bataillons de soldats les envahirent et soulagèrent définitivement la nation de cette menace. Cela ne diminua en rien les angoisses d'Amir, devenues une seconde nature. Le jour de la déclaration de la victoire, les mercenaires occupèrent des positions cachées autour de l'emplacement où devait se dérouler la cérémonie. De la capitale, une division de soldats noirs fut acheminée à l'aube par avion et alignée dans toute sa splendeur pour attendre l'hélicoptère du président. Des chefs de tribus en costumes multicolores agitaient des plumes d'autruche sous des dais brodés. Dans des jeeps et des camionnettes en file, les journalistes pointaient leurs objectifs. Des serveurs vêtus de blanc circulaient dans la foule, portant des plateaux surchargés. Chassant d'une main molle le sable soulevé par l'hélicoptère présidentiel, Amir observait le spectacle depuis la place assise qu'il s'était installée sous la tribune d'honneur. Un orchestre se mit à jouer. Quelques dizaines de noirs vêtus de pagnes de raphia exécutèrent une danse en l'honneur d'un petit homme, en uniforme de maréchal, qui grimpa les marches menant à la tribune.

Lorsque la danse prit fin, le président quitta son fauteuil de velours rouge et salua. On entendit un bourdonnement léger. Venu de la frontière, un avion argenté perdait rapidement de l'altitude. Les mercenaires ouvrirent un tir précis et nourri, mais l'avion largua des couples de missiles qui mirent le feu à leurs positions. La foule des spectateurs s'enfuit vers la brousse proche. Les soldats noirs s'égaillèrent en hurlant et les chefs de tribus se bousculèrent hors des appentis. Le président disparut de la tribune et seuls les journalistes, avec cette sensation d'immunité octroyée par leur métier, continuaient à filmer l'avion qui tournait en rond après avoir pondu un gros oeuf noir au-dessus de la tribune officielle.

Amir se terra rapidement sous l'estrade. A ses côtés, dans le sable brûlant, se trouvaient déjà quelques protubérances. L'une d'elles sortit la tête et fixa sur lui une paire d'yeux immenses :  Où est ton arme, soldat blanc ?  Amir toussota avec embarras. Le président ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais son regard perçut alors l'oeuf gigantesque qui glissait vers lui en sifflant et il replongea illico dans le sable. Amir entendit le heurt du métal sur le sol et attendit l'explosion. Rien ne se produisit, sauf quelques rafales isolées tirées vers l'avion déjà lointain par les derniers mercenaires survivants. Une minute s'écoula, puis une autre. Personne ne bougeait. Amir mit un pied en arrière pour ramper hors de cet endroit, mais le président lui tapa dans le dos :  Fais quelque chose, que diable, c'est pour ça qu'on te paye...  Amir jeta un coup d'oeil à la bombe, enterrée dans le sable au tiers de sa hauteur. Puis il sortit, se faufilant entre les piliers de la tribune et se demandant dans quelle direction filer. A distance respectueuse, il fit le tour de la masse noire et s'éloigna encore de quelques pas vers la brousse. Une équipe de télévision courut vers lui. Amir discerna les lettres CNN sur les flancs de la caméra et se dit que demain, le monde entier verrait sa fuite.

Il se tourna vers la bombe et fit mine de l'examiner d'un oeil professionnel, en attendant que les cameramen aient trouvé un autre pôle d'attraction. C'est alors que son oeil perçut quelque chose de familier. Il resta immobile encore un instant, incrédule, puis revint lentement sur ses pas, se courba avec précaution vers la queue métallique pour mieux examiner une petite tablette fixée près du détonateur. Il sortit de sa poche un canif, dévissa les deux boulons retenant la tablette au projectile et la glissa dans sa poche. Les spectateurs émirent vers lui une vague de chuchotements. Quelques audacieux sortirent de leurs cachettes et s'approchèrent. Il agita son bras pour les mettre en garde et ils s'en retournèrent précipitamment. Resté seul, il se pencha, démonta la queue de l'engin et la déposa avec précaution sur le sol. Il se mit alors en devoir de neutraliser le détonateur. A une ou deux reprises, la masse noire oscilla et la foule retint sa respiration. Amir s'arrêta et attendit que toute l'attention du public lui revienne, puis continua à farfouiller jusqu'à ce que le dernier des éléments soit démonté. Il ne restait plus de la bombe qu'un récipient et quantité de petites pièces éparpillées tout autour.

Les spectateurs rampèrent hors de leurs cachettes en applaudissant Amir et le président, qui s'était matérialisé à côté de lui avec ce sens de l'à propos qui transforme les gens ordinaires en présidents. Un hélicoptère surgit de nulle part. Le président posa une petite main noire sur l'épaule d'Amir en montrant de l'autre le nuage de poussière en un geste d'invite. A travers l'écartement de ses doigts charnus, les lendemains semblaient prometteurs, lumineux.

Une fois par an, le kibboutz accorde à Buma et Tsippa des vacances, augmentées de tous les jours de repos qu'ils ont réussi à capitaliser. La camionnette de l'usine régionale les amène à l'aéroport, d'où ils s'envolent vers leur fils, en Afrique. A leur retour, ils invitent les camarades à une soirée de diapositives dans la salle à manger pour leur montrer des lions assoupis à un croisement, des jeunes filles aux seins nus lavant du linge dans le fleuve, des hérons sautillant sur le large dos d'un hippopotame et des plantes carnivores rarissimes capturant des insectes. Parfois se glisse une photographie d'Amir, souriant derrière un immense bureau, au volant d'une Mercedes blanche ou debout à l'entrée du palais présidentiel, dans un uniforme constellé de décorations. Les camarades, surtout ceux qui ont l'âge d'Amir et travaillent aux champs, à l'usine de plastique ou à l'auberge du kibboutz, regardent ces vues les yeux écarquillés en se demandant comment tout cela était arrivé précisément à Amir. Lorsque Buma est questionné là-dessus, il répond en clignant de l'oeil :  Bon sang ne saurait mentir.  Mais au cours de leurs conversations nocturnes, Tsippa et lui se posent la même question, et se demandent aussi pourquoi le seul souvenir que leur fils a conservé du pays est une petite tablette accrochée à son cou et sur laquelle on peut lire en hébreu :  Industrie militaire - usine 3 ; bombe factice, pour entraînement seulement. 

 

Charité bien ordonnée...

Eliav avait quinze ans. A ses yeux, la vie était un tracas qui s'était prolongé sur trois écoles, un internat et un lycée dont il avait été renvoyé à la fin de l'hiver, parce qu'il avait réussi à allumer des feux dans le corridor pour protester contre le manque de chauffage dans les classes. Au printemps et en été, il se réveillait vers onze heures, jouait au billard jusqu'à midi, puis allait dans un cinéma où on pouvait voir deux films avec un seul billet, et le soir il chapardait une voiture à Rehavia pour y transporter des minettes des quartiers de Katamonim et de Kiryat Yovel, mignonnes, perdues et assoiffées d'amour tout comme lui. Cette façon de vivre ne faisait rien pour diminuer son malaise, mais elle était mille fois préférable à la sensation de contrainte qui l'oppressait dans les écoles qu'il avait fréquentées jusqu'ici, et où, il l'avait juré, il ne retournerait pas.

A l'époque des fêtes, à l'un des repas du shabbat (où il s'asseyait les cheveux gominés et le coeur battant à la pensée qu'il allait sortir), il fut question de l'école talmudique du rav Krantz. C'était comme de bien entendu une dernière chance et comme toutes les dernières chances qui l'avaient précédée, elle était liée à une quelconque connaissance ayant de la considération pour le père d'Eliav et des relations dans quantité d'endroits. Eliav ne crut pas nécessaire de se rebiffer. Pourquoi s'acharner contre ce qui allait s'éteindre de lui-même en quelques semaines ? La semaine suivant la Célébration du don de la Torah, il grimpait la rue menant vers le cinéma Edison. Dans sa poche, une calotte que son père lui avait donnée. Il ne la coiffa qu'après avoir dépassé un groupe d'adolescents assis sur la rambarde de fer. Au coin de la rue Geoula, un homme corpulent, à la barbe roussâtre, surveillait un groupe de bambins qui traversait la rue.  Où est l'école talmudique ? , demanda Eliav d'un ton sec, un peu par provocation ; mais l'homme se contenta d'indiquer un vieux bâtiment proche. Eliav monta les marches de pierre, s'étonnant devant la cour vide et le silence qui régnait dans les corridors. Il trouva le rav Krantz derrière une lourde porte, dans une pièce pleine de livres. Contrairement aux directeurs des autres écoles, il n'exigea pas qu'Eliav modifie son comportement ou acquiesce à quoi que ce soit.  Si tu veux, lui dit-il avec un bon sourire, viens, et sinon, non.  Puis il l'accompagna dans une pièce où une vingtaine d'adolescents étudiaient ensemble. Un quart d'heure plus tard, ils se pressaient tous autour d'Eliav en discutant du  droit de propriété sur les maisons, les pigeonniers et les citernes  comme ils l'avaient fait la veille, l'avant-veille et comme ils le feraient sans nul doute le lendemain.

Et c'est bien ce qu'ils firent les jours suivants, et les semaines se transformèrent en mois. Jamais Eliav ne s'était senti aussi bien accueilli, jamais il n'avait ressenti une telle impression de paix et de sécurité. Après la possession des maisons, ils étudièrent  les choses trouvées qu'on peut conserver et celles qu'il faut rendre , puis voguèrent plus loin, dans les arcanes du traité Baba Batra. Début novembre (le mois hébreu de Heshvan, le corrigeaient ses camarades) Eliav demanda à passer la nuit dans les locaux de la yeshiva. Après l'étude, au lieu de se précipiter chez lui, il se joignait à ses camarades dans la grande salle et suivait un cours du rav Krantz.  Nos maîtres disaient, dit le rav en agitant son doigt : Nul n'est pauvre qu'en esprit'. S'il en est ainsi, comment devons-nous comprendre la citation des Proverbes 'La sagesse du pauvre est reléguée dans un coin et ses paroles ne se font point entendre ?' . Plus que tout, Eliav aspirait au moment où une réponse convenable tomberait de ses lèvres. Mais comme tous les auditeurs autour de lui, il dirigea son regard vers l'extrémité de la salle, d'où l'élève le plus brillant de la yeshiva se lançait dans une subtile proposition pour résoudre la contradiction entre l'adage et le verset. Le rav Krantz sourit avec satisfaction et lissa sa barbe de ses doigts. Plus tard, dans la nuit, Eliav s'étendit sur un lit à deux étages dans les dortoirs de l'école rabbinique, regardant par la fenêtre la grande salle qui restait éclairée toute la nuit. Des silhouettes sombres, un peu courbées, circulaient dans les allées de la cour, se hâtant vers la prière ou l'étude.

Eliav se souvint du sourire du rabbin en entendant la réponse du jeune génie et comprit qu'il ferait tout, absolument tout, pour obtenir un tel sourire.

Les mois suivants, Eliav passa la plupart des nuits de la semaine dans les dortoirs de l'école rabbinique, ne revenant que le shabbat dans sa famille, devenue chaude et aimante à mesure qu'affluaient les rapports de l'école rabbinique soulignant sa vivacité d'esprit, son zèle et ses succès. Sa façon de vivre se fit elle aussi plus pondérée : il ne jurait pas, ne se bagarrait pas et cessa bien entendu de faucher des voitures. Les policiers, qui ne le voyaient plus la nuit dans les rues, oublièrent jusqu'à son nom. Ses anciens camarades se lassèrent de le chercher dans les salles de billard, les bars et les coins de rue habituels, et n'auraient d'ailleurs pas reconnu sa silhouette voûtée et son visage couvert d'un clair duvet.

Quelques jours avant la Pâque, une grande émotion s'empara de l'école talmudique. Une compétition pour le championnat de Talmud, à Jérusalem, avait été fixée à la fin de la Fête des Cabanes. Sur le panneau réservé aux annonces, à l'entrée de la synagogue, était affichée une liste des traités sur lesquels serait interrogé le délégué de chaque école talmudique supérieure de la ville. Pour représenter la yeshiva, douze élèves étaient en lice. Ils ne furent plus que sept, puis, après un nouvel examen, trois seulement, parmi lesquels le rav Krantz choisirait le représentant de l'école à la compétition. La veille du Seder, seul Eliav demeura à l'école rabbinique. Après l'incinération du levain, il s'assit dans sa chambre, à la table de fer, et étudia les nouvelles interprétations de Rabbi Itzhak Meïr de Gur. Une ombre se projeta sur le sol à ses pieds. Il leva les yeux et aperçut la silhouette tassée du rav Krantz.

Eliav bondit de sa chaise, effrayé, mais le rabbin lui fit signe de s'asseoir, saisit les pans de son manteau noir et s'installa sur un siège en vis-à-vis. Dans le couloir, on pouvait entendre des bruits de semelles et des chuchotements. L'apparition du rabbin dans les dortoirs était un spectacle rarissime, annonciateur de catastrophe ou de grande joie. Le rabbin désigna la porte qu'Eliav ferma en toute hâte. Lorsqu'il revint vers la table, le doigt du rabbin était enfoncé dans le livre.  Nous avons suffisamment de temps, dit-il dans sa barbe, tout le décompte de l'Omer... .  Du temps ? , s'étonna Eliav, bien qu'en son coeur il ait commencé à deviner la réponse.  Jusqu'au concours. 

Les jambes d'Eliav se mirent à trembler.  Je ne pense pas que je puisse , dit-il en s'effondrant sur sa chaise. Le rabbin lui fit un bon sourire, inattendu mais plein d'encouragement et de chaleur.  Tu as un cerveau brillant, une mémoire phénoménale et énormément de volonté. A part ça, ajouta-t-il, peignant sa barbe en un geste familier à Eliav, c'est moi-même qui vais te préparer. 

Les jours suivants furent un mélange de discussions, d'étude et de révision. Eliav passa avec le rav Krantz plus de temps qu'il n'en avait jamais passé avec son père ou avec quiconque. La nuit, dans le modeste appartement du rabbin, il buvait avidement ses paroles et au matin revoyait avec lui minutieusement et longuement toutes les difficultés de la veille. Son affection pour le vieillard et l'estime qu'il portait à son intelligence grandissaient à mesure qu'ils pénétraient au coeur des problèmes et des solutions. Les frontières entre les jours et les nuits se brouillaient, le monde extérieur à la yeshiva se dissolvait presque. Il ne restait que le concours, son cerveau qui bouillonnait de connaissance et son coeur qui s'exaltait en se sentant davantage aimé par Dieu et les hommes.

A Lag Baomer, l'école talmudique se vida pour une journée. Les élèves se rendirent chez eux ou sur les tombes des saints. Eliav resta seul à étudier. A midi, il eut faim. Il descendit au réfectoire et étala une épaisse couche de confiture sur une tranche de pain. Tous ses membres lui faisaient mal à force d'être assis et la tête lui tournait. L'absence du rav Krantz enlevait quelque chose à la dignité des lieux et Eliav se surprit à examiner les murs nus, devenus grisâtres au contact de dizaines de paires de mains, et la faible lumière qui filtrait par les vitres poussiéreuses. Il sortit et huma l'air de la cour.

Au coin de la rue se tenait la petite voiture d'un marchand de glaces. Eliav rassembla les piécettes qu'il avait en poche et s'approcha. Alors qu'il ôtait le papier recouvrant le cornet, une voix dit derrière lui :  Alors c'est là que tu te caches ! 

Eliav se retourna rapidement.

 On l'avait entendu dire, dit l'adolescente, mais personne le croyait. 

 Il faut que je m'en aille , bredouilla-t-il.

La jeune fille mit son bras sous le sien.  Tu ne vas pas me montrer là où tu es ?  Eliav regarda de tous côtés avec inquiétude. La main de la jeune fille enserrant son bras fit monter en lui une bouffée de chaleur et s'affaiblir tous les interdits et contraintes qu'il s'était imposés durant la demi-année écoulée.

 On peut se tirer d'ici. Il faut juste choisir une tire... 

Eliav fit de la tête un signe de refus. Mais elle descendait déjà la rue, s'arrêtant à côté d'une Opel bleue garée devant la porte de la yeshiva.  Ne me raconte pas que tu ne sais plus comment la faire démarrer...  Quand elle se courba pour regarder à l'intérieur, sa robe en tricot se tendit sur ses hanches. La main d'Eliav s'y dirigea comme d'elle-même. Elle s'en saisit à mi-course et la posa sur ses seins. Eliav ôta l'épingle qui retenait sa calotte et se pencha sur la serrure.

Il revint après la tombée de la nuit, non sans avoir vérifié que la rue était vide et les fenêtres de l'école talmudique obscures. L'excitation, et peut-être le temps écoulé depuis sa dernière séance au volant, avaient fait des leurs : sur le côté droit de la voiture, on distinguait une profonde éraflure et les pare-chocs avant étaient cabossés. Eliav se précipita dans l'immeuble et se jeta sur son lit. Le lendemain matin, il rassembla ses livres et monta, à son habitude, vers l'appartement du rabbin. En arrivant, il rencontra le surveillant à la barbe rousse qui le fustigea du regard. Avant le début du cours, le rabbin demanda d'une voix modulée :  Pourquoi est-il écrit les vieux avec les adolescents, les garçons et aussi les vierges' ?  Eliav hésita.  Parce que, telle fut l'explication, les vieux doivent se trouver avec les jeunes pour les éduquer ; et le mot aussi' avant le mot vierges' nous enseigne qu'il doit y avoir une séparation. 

Eliav hocha la tête.

 Et en ce qui concerne la voiture, ajouta le rabbin, la réparation va coûter cinq cents lires. 

Eliav resta coi.

 Je payerai et tu me les rendras quand tu auras l'argent. 

Eliav refusa énergiquement.

 Ne m'empêche pas de respecter le commandement de faire des dons anonymes, ajouta le rabbin, je vais m'occuper de tout. Le principal, c'est que tu ne racontes à personne. 

En un élan de reconnaissance, Eliav saisit la main de son maître.  Comment pourrais-je... , dit-il d'une voix étranglée.  En apprenant et en devenant une lumière de la Torah , lui répondit le rabbin en ouvrant le livre.

Lorsque son père lui demanda qui avait été couronné champion de Talmud pour Jérusalem, il répondit par des bafouillages peu compromettants. L'argent du prix qu'il avait obtenu, cinq cents lires, était resté entre les mains du rav Krantz pour couvrir les dommages payés au propriétaire du véhicule.  Et surtout, avait répété le rabbin, ne raconte à personne.  Eliav avait accepté la sentence avec amour et lorsque son instinct le poussait à se glorifier, il se répétait :  Patience dépasse héroïsme et mieux vaut garder son sang-froid que prendre une cité. 

A la fin de la fête du neuf Av, il revint chez lui pour de courtes vacances. Son père et sa mère l'attendaient à la longue table.  Nous aussi nous avons jeûné aujourd'hui, dit sa mère en lui caressant la tête : ce n'est pas possible que notre fils étudie avec tant d'assiduité à l'école talmudique et que nous ne respections pas le commandement ordonnant de jeûner au neuf Av... 

Son père leva son verre.  L'an prochain, avec l'aide de Dieu, tu seras le champion de Talmud de Jérusalem. 

Une ombre passa sur le visage d'Eliav. La main du père resta suspendue en l'air. Eliav dit :  Je l'ai déjà été , et leur raconta tout, sauf l'histoire de l'argent.

 Et le prix ?  demanda sa mère.

 Je devais de l'argent... 

 A qui ? 

 Je n'ai pas le droit de le dire. J'ai reçu un don anonyme. 

 Un don anonyme ?, s'écria son père, vexé, pourquoi, nous on n'existe plus ? 

Eliav raconta cet après-midi-là et les dégâts occasionnés à la voiture. Son père et sa mère échangèrent des regards.  De qui tu as reçu l'argent ? 

 Je vous l'ai répété, je n'ai pas le droit de le dire. 

Sa mère se hâta vers la cuisine pour en revenir avec un reçu portant le nom de l'école rabbinique.

 Nous avons remboursé l'argent.  Elle agita le reçu sous le nez d'Eliav.

 Au rav Krantz , ajouta son père.

 Qui nous a fait jurer de ne rien dire... 

Eliav se leva de table et se rendit à la salle de bains. Au bout de quelques minutes, il revint, sans calotte, rasé de près, avec sur la tête l'amorce d'une mèche gominée.  Je ne sais pas quand je rentrerai , dit-il à ses parents, et il sortit dans la rue.


Traduit de l'hébreu par Colette Salem

Amnon Jackont, né en Israël en 1948, a fait des études de droit et d'histoire avant de parcourir le monde et de s'installer définitivement à Tel-Aviv. Il est l'auteur de quatre romans dont le dernier, Malkodet Dvash ( Le piège à miel ) a été publié en 1994 par les éditions Keter. Il a également publié des nouvelles, des articles et des recensions.

 
 
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