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Du pain pour les gourmets- Chana Orloff

14 Jul 2002
 Revue israélienne des arts et des lettres - 2001/111
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Du pain pour les gourmets

La vie et l'oeuvre de Chana Orloff

Lubov Latt

 
 
Chana Orloff, Mon fils-marin, 1927

 

 

 

 

 

 

Chana Orloff, L'Homme à la pipe, 1924

 

 

 

 

 

 

Chana Orloff, Reuven Rubin, 1926

 

 

 

 

 

 

Chana Orloff, Haïm Nahman Bialik, 1926

 

 

 

 

 

 

Chana Orloff, La Danseuse, 1963

 

 

 

 

 

 

Chana Orloff, La Semeuse, 1955

 

 

 

 

 

 

Chana Orloff, La Dame à l'éventail, 1920
 

En 1993, deux expositions organisées en Israël présentaient les oeuvres de la grande sculptrice Chana Orloff. L'une était une rétrospective exhaustive de plus de 130 oeuvres au musée du Parc industriel de Tefen en Haute-Galilée ; l'autre, qui la suivit immédiatement, dans les jardins de la résidence présidentielle à Jérusalem, était organisée sur l'initiative de Reuma Weizman, épouse du président de l'État. Toutes deux suscitèrent un regain d'intérêt pour une grande sculptrice du XXe siècle, qui naquit en 1888 et s'éteignit à 80 ans, en 1968.

Qu'est-ce qui avait orienté cette jeune juive vers la sculpture ? Quand s'était-elle saisie pour la première fois d'un crayon, avait-elle moulé son premier morceau d'argile ? Vers la fin de sa vie, elle racontait son enfance dans le petit village ukrainien de Tsaré-Constantinovska au Pr Haïm Gamzu, alors directeur du Musée d'art de Tel-Aviv, parlant de son père, de la maison familiale constamment remplie de visiteurs. Quand la famille Orloff décida, après les pogroms qui ensanglantèrent la Russie en 1905, de s'installer à Petah-Tikva, en Palestine, Chana avait 16 ans. Elle se plongeait alors avec délices dans les poèmes de Haïm Nahman Bialik qui bouleversait ses lecteurs avec sa Ville du massacre (1904). Un jour, elle rêva que Bialik était assis dans son atelier et qu'elle façonnait son portrait en pierre.

La situation matérielle précaire de ses parents contraignit la jeune Chana à apprendre la couture pour aider sa famille. Six ans plus tard, en 1911, elle partit pour Paris où, après avoir remporté la deuxième place au concours d'entrée de l'École nationale des Arts décoratifs - qui comptait au nombre de ses lauréats Renoir, Rodin et Maillol, - elle entama ses études d'art.

C'était la Belle Époque, celle des jeunes artistes de tous les pays, attirés par l'effervescence artistique de la Ville lumière. L'occasion rêvée pour un entrepreneur avisé d'installer une bonne centaine d'ateliers agglutinés les uns aux autres comme un nid-d'abeilles, et assortis d'une salle réservée au dessin. Cet édifice allait entrer dans l'histoire sous le nom de  La Ruche  et devenir le centre nerveux de Montparnasse, l'École de Paris. Les artistes qui y évoluaient étaient souvent juifs et expatriés : Modigliani, Soutine, Jules Pascin, Moïse Kisling, Georges Kars et d'autres, aux côtés du Néerlandais Van Dongen et du Japonais Foujita. Tous différents, mais unis dans un même combat pour leur indépendance à l'égard de toutes les autorités en place : l'Académie d'antan, comme ceux qui se prétendaient les arbitres du bon goût.

Chana Orloff faisait partie intégrante de ce cercle enchanté qui se réunissait à la nuit tombante à La Rotonde ou au Dôme. Un soir, en 1912, Modigliani, déjà célèbre mais souvent affamé, saisit un stylo, mais, n'ayant pas à sa portée de carnet ou de feuille de papier, sortit une enveloppe de sa poche, la défit et croqua rapidement le portrait de Chana Orloff, assise en face de lui. Sur le coin supérieur de l'enveloppe, il inscrivit en hébreu : Chana bat Raphael (Chana, fille de Raphaël).

Elle était liée en particulier avec Modigliani, Soutine et une ancienne étudiante des Arts déco, Jeanne Hébuterne, la future femme de Modigliani, qui se suicida plus tard, le jour des obsèques de son époux. Mais ces événements tragiques n'advinrent que huit ans plus tard. Pour l'heure, ces futurs artistes dont la réputation allait dépasser les frontières, se consacraient à l'apprentissage du dessin et de la sculpture à l'Académie russe, que Marie Vassilieff, artiste et critique de talent arrivée à Paris en 1905, avait créée à Montparnasse. C'est elle qui orienta le Russe Stchoukine, grand amateur d'art, vers Matisse ; le même Stchoukine, ayant lu l'article rédigé par Vassilieff dans la revue d'art moscovite Zolotoye Runo (La Toison d'or), commanda à Matisse, pour son palais moscovite, des oeuvres appelées à devenir célèbres : La Musique et La Danse. Les habitués de l'école de Marie Vassilieff s'appelaient Chagall, Picasso et Archipenko, et d'autres encore.

Paris, avec ses innombrables trésors, au Louvre et ailleurs, ses églises, des jardins et ses grands boulevards ponctués de sculptures était l'endroit le plus stimulant au monde pour les jeunes sculpteurs. Orloff dévorait des yeux tout ce qu'elle voyait, et tout mûrissait en elle. Ses trois années d'études la formèrent au point qu'en 1913, elle exposa au Salon d'Automne deux bustes en bois, son matériau de prédilection pendant de longues années. Nombreux furent les critiques visitant son atelier à noter la puissance de son exécution, la frénésie de son corps à corps avec ce matériau peu malléable.

C'est en bois qu'elle créa son Amazone, oeuvre la plus représentative de cette période (1916). Esther Rubin, la veuve du peintre Reuven Rubin, raconte à ce propos :  Nous voulions l'acheter, mais Chana déclara que le bois ne résisterait pas au climat humide de Césarée où nous habitions et décida d'en réaliser un moulage en bronze. 

Dès ses débuts, Orloff investit dans ses sculptures un élément personnel nouveau : son sens de l'humour. C'est ainsi que l'amazone de style grec porte un vêtement évoquant une armure gothique ; sa tête a la forme d'un heaume de chevalier médiéval, et le cheval pesant sur lequel elle est juchée ressemble aux lourdes montures des condottieri de la Renaissance italienne. Le jeu dépouillé des lignes et des formes se traduit par une nuque étroite et étirée, des bras longs, anormalement fins et recourbés - au-dessus du poitrail robuste du cheval. La dérision, la parodie sont partout présentes. Orloff s'engage là dans une polémique contre la manière pseudo-classique. Une reproduction de cette oeuvre et de travaux antérieurs, un portrait de Jeanne Hébuterne notamment, illustrèrent une série de poèmes, Réflexions poétiques, du Polonais Ary Justman que Chana Orloff épousa en 1916. Justman, qui se porta volontaire dans la Légion étrangère pendant la Première Guerre mondiale, devait mourir des suites d'une grippe espagnole. Elie, l'enfant unique du couple, qui n'avait qu'un an à la mort de son père et avait été gravement malade pendant son enfance, allait devenir professeur à la Sorbonne.

Orloff réalisa de nombreuses sculptures de son fils, dont l'une, Mon fils, en 1923, est particulièrement impressionnante. L'amour mais aussi le courage et la force d'une mère, qui à la fois nourrit son enfant et immortalise son image, sautent aux yeux. Mon fils-marin est réalisé en pierre. Le choix même du matériau révèle la force de caractère de l'artiste. L'enfant porte un canotier, ses yeux fixent le lointain, les bras pressés contre les flancs, les formes sont dépouillées, son expression sévère.

Les danseurs (1919-1923) sont une oeuvre conçue de façon quasiment géométrique : les torses presque cylindriques, les jambes quasi tubulaires, les têtes sphériques. Cette célèbre sculpture de groupe fut présentée en 1981 à l'exposition Moscou-Paris du Centre Pompidou. L'oeuvre est manifestement influencée par le cubisme, du reste Orloff disait elle-même :  En art, tous les moyens sont bons pour exprimer des signifiés, y compris les formes cubiques ; le tout est de savoir ce que l'on veut dire.  Mais, contrairement aux cubistes, Orloff ne réfutait pas la forme ; au contraire, elle entendait préserver l'intégralité du modelé humain. Sans dénoncer le cubisme, Orloff le dépouilla, investissant dans ses images un expressionnisme étranger au rationalisme caractéristique des mouvements artistiques de la première moitié du XXe siècle.

Se trouvant au contact de toutes les tendances artistiques de son époque, dont certaines perdurèrent et d'autres s'effacèrent rapidement, elle absorbait tous les éléments extérieurs et les insérait dans son expression plastique. Le Pr Gamzu dit d'elle :  Elle savait comment pétrir dans la pâte de son originalité toutes les influences subies, en faire du pain pour les gourmets. 

Dès ses premiers pas, Orloff s'avéra une remarquable portraitiste. Son talent avait deux facettes : une lyrique, au raffinement exquis, une satirique qui se voulait toujours authentique et bien intentionnée. Sa Dame à l'éventail (1919) est indubitablement l'un de ses chefs-d'oeuvre : une femme du monde, à l'expression altière et élégante qui tient dans ses mains aux doigts excessivement fins un éventail - attribut de sa classe sociale. Les plumes d'autruche dont est fait l'objet se déploient sur sa poitrine où elles semblent se fondre. Le polissage soigné du bois foncé accentue l'impression générale de raffinement.

L'Homme à la pipe (1924), exposé à l'extérieur de l'aile pour enfants du Musée d'Israël, représente l'autre pôle de l'art de portraitiste d'Orloff. Corpulente, la silhouette est lourdement assise sur un petit siège d'enfant sur lequel l'artiste avait demandé à son modèle de poser à des fins de contraste. Le modèle, artiste lui-même, avait commandé ce portrait et l'on ne sait pas au juste pourquoi il est affublé d'une queue-de-pie boutonnée jusqu'au cou. Il parvient à peine à croiser ses bras courts aux doigts dodus sur son ventre rebondi. Orloff réalisa plusieurs portraits de ce type. Son oeil attentif va relever tel trait caractéristique à partir duquel ses mains habiles vont forger une image inoubliable. Parfois, cédant à l'appel de l'expressionnisme, elle va exploiter tel défaut, telle difformité. L'Homme à la pipe est depuis longtemps une des statues préférées des enfants de Jérusalem qui, à force de la toucher, lui ont donné un lustre qui n'entrait peut-être pas dans le projet de l'artiste.

Chana Orloff passait le plus clair de son temps à Paris, tout en restant étroitement liée à Israël, et pas seulement parce que les membres de sa famille y vivaient depuis 1905. Sa première visite à ses proches, elle l'effectua après ses trois années d'études aux Arts déco, et par la suite, elle se rendit souvent dans son pays. Quand ses amis parisiens ne la trouvaient pas dans son atelier, ils la savaient  partie pour sa Palestine . Chana aimait profondément son pays, mais sans Paris elle ne serait jamais devenue une grande artiste ;sa galerie de portraits sculptés de ses amis parisiens, appelés à acquérir une célébrité internationale, en dit long sur la nature de ses fréquentations.

Au cours d'une réception, Rubin fut présenté à Orloff à Paris. Rubin, qui s'était enthousiasmé le matin même pour un buste en plâtre exécuté par un artiste russe du nom d'Orloff, fit remarquer comme il lui semblait étrange de rencontrer deux fois des Orloff dans la même journée. Orloff lui expliqua qu'elle était bien sculptrice, était d'origine russe, venait comme lui de Palestine et vivait alors à Paris. Quelques jours plus tard, il lui rendait visite dans son atelier et posait pour elle. Voici ce qu'il écrit de ses visites à l'atelier d'Orloff :  C'était une grande pièce donnant sur une cour entourée d'autres ateliers. Dans l'un des coins, il y avait une cuisine, l'autre, fermé par un rideau, servait de chambre à coucher... Chana était jeune et pleine d'énergie. Elle mit d'emblée une grande marmite de borscht sur le réchaud, puis se mit à préparer l'argile pour mon buste. Une fois l'argile malaxée, elle alla voir où en était le bortsch. De temps en temps, elle allait derrière le rideau et je finis par comprendre qu'il y avait là un enfant, dont j'appris plus tard qu'il était malade. Mais rien ne semblait décourager Chana, dont l'esprit me rappelait celui des habitants de Tel-Aviv, vigoureux et énergique. Elle parlait couramment hébreu et un refrain revenait fréquemment sur ses lèvres El yivné hagalil (Dieu construira la Galilée). Elle travailla avec acharnement sur le buste et peu après midi, je vis ma tête prendre forme... 

Apparemment Orloff avait été envoûtée par la personnalité de Rubin, ses réactions, son teint hâlé et sa chevelure épaisse. L'énergie et la volonté qui émanaient du personnage définirent la forme du buste : une base étroite d'où émergent les épaules et la courbure des bras - composition typique des portraits de la Renaissance. La tête tridimensionnelle est entourée d'une chevelure frisée, tandis que l'avant et l'arrière de la poitrine sont délibérément aplatis. Le portrait est proche du style primitiviste adopté par Rubin dans ses travaux de l'époque.

Qui étaient ceux qu'Orloff considérait comme ses maîtres ? D'abord et avant tout Rodin, parce que ses oeuvres étaient chargées de spiritualité.  Ce qui ne veut pas dire pour autant que je travaille comme lui , aimait-elle à préciser. Et de fait, sa puissance créatrice est différente de celle de Rodin dont les compositions sont basées sur un mouvement inachevé ; les lignes brisées des contours, conjuguées aux contrastes aigus d'ombre et de lumière, étayent chez Rodin l'impression générale de dynamisme. A l'opposé, celles d'Orloff sont équilibrées, les contours sont définis et les surfaces lisses de ses modelés sont librement exposées à la lumière.

La Deuxième Guerre mondiale fera voler en éclats l'univers harmonieux et créatif d'Orloff. La présence des Allemands à Paris ne l'empêcha toutefois pas de créer ce qu'elle appelait ses  sculptures de poche . Un jour, elle qui avait la nationalité française et avait été décorée chevalier de la Légion d'honneur, fut avertie par des amis qu'elle était sur le point d'être arrêtée. Elle s'enfuit immédiatement en Suisse avec son fils et un ami juif tchèque, Georges Kars. Immédiatement après la Libération, elle réintégra son studio parisien. Tout y avait été dévasté ou pillé. Ses meilleures sculptures, fruit de 35 ans de travail, avaient disparu. Mais elle était bien décidée à ne pas se laisser aller au désespoir, comme on peut le constater dans son Retour (1945), sculpture d'un homme assis, vraisemblablement rapatrié des camps de la mort, plongé dans ses pensées et ravagé par les malheurs ambiants, dans un désarroi total.

L'indépendance de l'État d'Israël donna une impulsion nouvelle à sa carrière. En 1949, après des expositions à succès en Europe et en Amérique, ses travaux furent présentés à Tel-Aviv, Jérusalem et Haïfa. Elle resta longtemps en Israël et créa un portrait expressif de Ben Gourion et un monument à la mémoire d'une membre d'un kibboutz, Chana Tuchman Alderstein, tuée au cours de la guerre de Libération : Maternité. Autres travaux majeurs d'Orloff créés en Israël : le monument au combattant clandestin Dov Gruner à Ramat Gan (1952), un autre au kibboutz Beit Oren, enfin La Colombe de la paix au Centre des congrès de Jérusalem.

Les oiseaux occupent une place de choix dans les sculptures animalières d'Orloff. Dans la tradition d'Esope, La Fontaine et Krylov, elle dote oiseaux et animaux de traits humains. Son Oiseau-Paon est une dame de la haute société portant traîne et couronne. Son Dindon ressemble à la femme d'un marchand russe du XIXe siècle, et sa Chèvre s'étire gracieusement de tout son long pour atteindre l'ultime feuille d'une branche.

Sa Semeuse (1955), fière, charmante et infiniment féminine, a une silhouette souple et des bras dont le modelé quelque peu géométrique n'enlève rien à la grâce naturelle. Pour la petite histoire, ce chef-d'oeuvre fut réalisé en 1955 au moment où Chana Orloff était désormais une sculptrice célèbre : l'État d'Israël lui commanda une oeuvre en hommage aux femmes d'Israël qui avaient pris une part active à l'indépendance du pays. La statue, coulée en bronze, devait être placée devant le bâtiment de la Histadrout (la Fédération du Travail) à Tel-Aviv. Orloff se mit au travail avec son ardeur habituelle et proposa plusieurs créations : une Cueillette, une Glaneuse, une Semeuse et une Femme au panier. Aucune de ces propositions n'agréa au jury local. Le moulage en plâtre de sa Semeuse resta en France et ne fut présenté au public israélien qu'en 1993, au parc industriel de Tefen, avant d'être coulé en bronze et offert par le Musée de Tefen à la résidence présidentielle de Jérusalem à l'occasion de l'exposition Chana Orloff.

En 1961, une rétrospective de ses cinquante ans de carrière fut organisée à Tel-Aviv, Jérusalem et Ein Harod, puis Chana Orloff se rendit en Israël au cours de l'été 1968 pour préparer une exposition en l'honneur de son 80ème anniversaire. Tombée malade, elle s'éteignit le 18 décembre de la même année, à Tel-Aviv.


Traduit et adapté par A.M.S.

Lubov Latt est née en 1922 à Leningrad où elle a mené des études d'histoire de l'art, de sculpture en particulier. Après 35 ans de carrière au Musée de l'Ermitage, elle a immigré en 1988 avec sa famille en Israël où elle continue d'écrire des articles sur les artistes russes d'Israël et de l'étranger.

 
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