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Revue israélienne des arts et des lettres - 2001/111
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Jérusalem à nu
Une tentative d'insuffler compréhension et coexistence dans une atmosphère ambiante d'hostilité et de rancune
Daniel Gavron
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Affiche de Piotr Mlodozeniec, Pologne
Soldats et policiers israéliens et joraniens à la porte Mandelbaum, jusqu'en 1967 seul point de passage entre les deux parties de la ville.
La Maison Tourgeman en ruine après 1967, aujourd'hui Musée sur la Couture.
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Personne ne sort d'ici indifférent , affirme Raphi Etgar, le conservateur du Musée sur la Couture, fondé pour promouvoir le dialogue, la compréhension et la coexistence. Cette affirmation est une évidence pour les visiteurs, venus seuls ou en groupe. Le Musée sur la Couture présente Jérusalem dans toute son âpre complexité. Il est provocateur, douloureux, rude et sans ambages. Il plaide avec éloquence pour le dialogue, tout en faisant délibérément la lumière sur les problèmes à surmonter le jour où de si hautes aspirations se réaliseront.
Géographiquement, le musée est situé dans la Maison Tourgeman, construite en 1932 sur un terrain appartenant à un propriétaire foncier, Hassan Bey Tourgeman. Après la guerre de l'Indépendance d'Israël, en 1948, et le partage de Jérusalem qui en résulta, le bâtiment était situé juste sur la lisière israélienne de la frontière. Il devint un avant-poste des Forces israéliennes de défense, jouxtant la porte Mandelbaum, seul passage officiel entre Jérusalem et la Jordanie. Juste en face, en traversant la rue, se trouvait la Maison Steiner, occupée par les soldats de la Légion arabe de Jordanie. Le siège de la Commission d'armistice israélo-jordanienne était tout près. Quand la ville fut réunifiée, après la guerre des Six-Jours en 1967, le poste avancé de l'armée, devenu superflu, fut abandonné. En 1980, la municipalité de Jérusalem et la Fondation de Jérusalem restaurèrent l'édifice et en firent un musée pour marquer l'unification de la capitale d'Israël.
Après les accords d'Oslo de 1993 et le démarrage des pourparlers de paix entre Israéliens et Palestiniens, les sponsors ressentirent le besoin de reconsidérer de fond en comble le style et le message du musée. Raphi Etgar proposa un projet d'exposition multimédia pour transmettre un message de tolérance et de diversité destiné tout particulièrement à être exploité en dynamique de groupe.
Avec le soutien financier de nombreux donateurs, notamment le regretté éditeur allemand George von Holtzsbrinck et sa famille, le projet avança et le Musée sur la Couture sous sa forme actuelle fut inauguré en 1999.
La nouvelle conception saute aux yeux de celui qui traverse le seuil. Bienvenue au Musée de la frontière - annonce la bande sonore enregistrée qui accompagne chaque visiteur individuellement le long de l'exposition - la frontière entre Juifs et Arabes, laïques et orthodoxes, entre les diverses communautés qui constituent la société pluriculturelle d'Israël en général et de Jérusalem en particulier. Nous parlerons des conflits et poserons des questions. Les réponses seront données par chacun de nous. Sommes-nous prêts à y faire face ?
La première projection montre un homme et une femme habillés différemment : un Juif séculier, un Arabe, un Juif ultra-orthodoxe, un prêtre, un imam, un rabbin, un Juif oriental traditionnel, un jeune sabra. Les costumes se succèdent à une vitesse ahurissante, mêlant souvent les figurations. Le message est clair : en dépit des apparences, les gens sont au fond tous les mêmes.
Tout près, un article de la Déclaration d'Indépendance d'Israël est projeté en grandes lettres : L'Etat d'Israël sera fondé sur des principes de liberté, de justice et de paix, conformément à la vision des prophètes d'Israël. Il accordera des droits sociaux et politiques absolument égaux à tous ses citoyens, sans distinction de religion, de race ou de sexe.
Ceci dit, la question qui se pose est la suivante : Sommes-nous, nous Israéliens, cinquante ans après, toujours fidèles à ces principes ? En sommes-nous, en tant qu'individus, souvent conscients ? Sommes-nous activement engagés à leur application ?
Remontant le temps, de 1948 à environ 2000 ans avant J.-C., la dispute entre Abraham et Loth est présentée en vingt-six langues : Et Abram dit à Loth : Qu'il n'y ait point de querelles entre moi et toi, entre mes pasteurs et les tiens, car nous sommes frères' (Genèse XIII , 8) ; et Abraham de proposer : De grâce, sépare-toi de moi : si tu vas à gauche, j'irai à droite ; si c'est à droite, je prendrai à gauche'.
L'important est qu'Abraham parle à Loth. Rien de nouveau sous le soleil, semble-t-il, les querelles de territoire sont les mêmes depuis des millénaires, mais les dissensions doivent être résolues par le dialogue, le débat et le compromis, même si la solution éventuelle débouche sur une séparation.
Revenons au présent : un triple écran présente la diversité de la Jérusalem moderne. Surgissent des images de synagogue, de mosquée, d'église, de rouleaux de Torah, de bougies, de cloches, de fidèles priant le Dieu Unique de trois manières différentes. Dans un rythme rapide, le vote des Nations unies entérinant le partage est suivi de danses, de conflits, d'explosions. L'ancien et le moderne, le profane et le sacré, les motifs juifs, musulmans et chrétiens sont disposés côte à côte sur différents écrans, à l'instar du marché juif, du marché arabe, des édifices en pierre de taille, des cimetières de toutes confessions. L'image de la bénédiction sur le pain côtoie celle d'une discothèque moderne. L'unification de la ville, les manifestations de différents groupes, la détention de prisonniers arabes, mains sur la tête, la visite du président Anouar el-Sadate sont entrevues en un clin d'oeil, une plume aiguisée écrit un rouleau de Torah... Des bâtiments sont détruits et reconstruits.
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Dans le no-man's land, Jérusalem, 1961
Le no-man's land, Jérusalem, 1961
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La projection suivante évoque la Jérusalem divisée, entre 1948 et 1967. Des écriteaux préviennent : Attention, frontière , Danger, mines . Une photographie, presque grandeur nature, montre des policiers israéliens et des légionnaires jordaniens séparés par quelques mètres seulement. Les barbelés ne sont pas la seule séparation, chaque groupe est tourné vers lui-même, apparemment indifférent à l'autre. Le visiteur est invité à regarder, à travers une meurtrière percée dans la muraille de béton, un film tourné à la frontière dans les années 50 : ainsi a-t-il l'illusion d'épier la partie jordanienne de la ville. La sensation de claustrophobie est forte, et le message convoyant cette séparation forcée et artificielle est parfaitement clair.
Puis, trois écrans en angle droit projettent, au rythme de spots brutaux qu'il est difficile de visionner avec sérénité, la vision de la réalité d'aujourd'hui telle que la conçoit le musée. Cette fois-ci, ce sont des scènes de violence et de confrontation presque ininterrompues : émeutes, jets de pierres, cocktails Molotov, police montée maniant la matraque, coups, arrestations, explosions, ambulances, morts et blessés. Les images orchestrées par une bande sonore délibérément assourdissante sont sinistres, choquantes. Une note proclame en hébreu, arabe et anglais : Ce n'est pas moi ! . La question implicite est la suivante : Vraiment ? Etes-vous sûr que ce n'est pas vous ?
La pression se relâche. De brefs reportages sont projetés sur quatre autres villes assombries par des confrontations du même genre : Belfast où la majorité défie les extrémistes et vote pour la paix ; Sarajevo dont le conflit ethnique meurtrier reste insoluble ; Johannesburg où la grandeur d'âme de Nelson Mandela a canalisé la haine par le biais de sa Commission Vérité et Réconciliation ; Berlin où le mur s'est écroulé sans le moindre coup de feu. De nouveau, une question implicite : ces villes symbolisent-elles l'espoir d'une entente future ? Peut-être, ou bien s'agit-il d'un rappel de l'universalité des conflits, d'une piètre consolation ?
Enfin, et pour la première fois, plus de questionnements douloureux : un mur noir et blanc énonce clairement une formule de tolérance raciale et ethnique : Pas de noir sans blanc . Le blanc et le noir ne sont pas antinomiques, mais complémentaires. Chaque homme, quelle que soit sa couleur, a le droit imprescriptible de vivre en liberté.
L'espace réservé aux expositions temporaires est actuellement occupé par une exposition de photos intitulée Une touche de grâce de Didier Ben-Loulou, accompagnées de poèmes de Yéhouda Amihaï. Ben-Loulou, parisien d'origine, est arrivé en Israël en 1993. Ses photos, exposées dans le monde entier, lui ont valu de nombreux prix. Amihaï, mort peu après l'ouverture de l'exposition, était le poète israélien le plus apprécié et le plus largement traduit (voir page 18 ss).
Un ascenseur mène à une autre exposition, celle des Têtes parlantes . En chemin, des livres d'or où les visiteurs consignent leurs impressions. Un dispositif électronique leur permet d'écrire leurs graffitis sur le mur. Ces réactions sont mémorisées dans la banque de données du musée. Une immense silhouette d'être humain projetée sur écran se métamorphose constamment en homme, en femme, en Juif, en Arabe, en visiteur. Les images scandent en hébreu, en arabe, en anglais et en d'autres langues : Parlons ! .
Les Têtes parlantes incarnent des habitants de Jérusalem, des visiteurs, des dirigeants, des passants : Israéliens et Palestiniens, juifs, musulmans et chrétiens. Tous apparaissent sur de petits écrans, transmettent de brefs messages. Un ultra-orthodoxe, en costume hassidique, déclare que tout homme est créé à l'image de Dieu et qu'à l'évidence nous devons et pouvons vivre tous ensemble. Un Arabe au chef couvert d'un keffieh insiste sur le fait que Jérusalem appartient aux fidèles des trois religions et que tous ceux qui croient en Dieu sont libres de prier ici. A l'autre extrême, un colon juif soutient que ses coreligionnaires doivent contrôler le mont du Temple - toute autre option étant impensable - tandis qu'un vieil Arabe proclame que Jérusalem a toujours été arabe et le restera pendant des millénaires. L'ancien maire de la ville, Teddy Kollek, explique que seul un compromis parviendra à garantir la paix et la sérénité des habitants de la ville. L'universitaire palestinien Sari Nusseibeh souligne la distinction entre la structure politique et la mosaïque complexe d'habitants, de sensibilités, de sentiments et de souvenirs. Un juif hiérosolymitain qui soutient que ses ancêtres ont vécu dans la ville depuis le XVIIe siècle, affirme que Juifs et Arabes ont toujours su vivre ensemble. Yasser Arafat lance un appel pour une Jérusalem, capitale de deux États, comme le Vatican .
Dans un coin, les stéréotypes et les stigmates : les Arabes ne comprennent que la force , les ultra-orthodoxes ne payent pas d'impôts et ne font pas l'armée , le monde entier est contre nous . Le visiteur est prié de répondre par oui ou par non à un questionnaire informatique, avant de se rendre à la salle de conférences où les groupes sont invités à conclure leur visite par un débat.
Quelles sont les réactions des visiteurs ? Nous posons des questions, explique le conservateur Raphi Etgar, nous ne donnons pas de réponses. L'ancien président israélien Ezer Weizman a dit, à l'issue de sa visite, que les musées ne font pas la paix. C'est vrai. Mais si nous ne parvenions jamais à résoudre les problèmes de l'humanité, nous pourrions peut-être contribuer dans une faible mesure à les comprendre.
Visite d'une unité de parachutistes : le plus remarquable est précisément qu'elle ait lieu, que ces combattants soient confrontés à l'aspect quelque peu subversif des idées présentées par le musée. Après une brève présentation de la Déclaration d'Indépendance, certains soldats se prononcent fermement pour la déclaration de principes projetée, d'autres soutiennent qu'il est impossible que l'Etat soit à la fois juif et démocratique et plaident en faveur d'un élargissement des droits des citoyens juifs. Un soldat suggère même que les non-Juifs doivent purement et simplement envisager de quitter ce pays. Tous s'accordent sur le fait que la présentation de la réalité actuelle est très partielle. Non, admettent-ils, rien n'est faux, tout est vrai, mais ce n'est pas toute la vérité. La présentation aurait dû aborder des aspects plus positifs de la société israélienne. Le guide du musée préfère orienter le débat final sur un sujet relativement marginal : la remarque d'une fille légèrement vêtue, dans l'une des cassettes vidéo de présentation, qui souhaite se promener librement dans le quartier ultra-orthodoxe de Méa Shéarim, habillée comme elle l'entend. Un débat animé s'élève, certains soldats prennent sa défense, mais la plupart pensent que le respect de la sensibilité des religieux prévaut sur la liberté absolue revendiquée par l'adolescente.
Autre réaction : celle d'un groupe d'adolescents américains, assez semblable à celle des soldats. Ils sont tout aussi partagés devant la Déclaration d'Indépendance. Le guide attire leur attention sur le récit du différend entre Abraham et Loth, seulement après avoir visionné la triple présentation de l'histoire moderne de Jérusalem. La réalité présentée tétanise les jeunes. Mais eux aussi protestent contre la partialité de la projection. De leur point de vue, des jeunes comme eux en visite à Jérusalem, devaient-ils être exposés à des interrogatoires de ce genre ? La réponse est unanime : oui.
Les réactions les plus épidermiques sont celles d'un groupe d'Israéliens âgés, pensionnaires d'une maison de retraite de Jérusalem. Dès la première minute, ils rendent la vie de la guide, intelligente et bien disposée, bien difficile, remettant en question l'énoncé de la Déclaration d'Indépendance, réfutant tout ce qu'ils considèrent comme un parti pris délibéré de l'histoire moderne de Jérusalem, condamnant enfin vigoureusement la vidéo sur la situation actuelle. Certains sortent en guise de protestation et la guide est assaillie par un torrent d'invectives. Vous devriez enregistrer nos réactions ! , s'écrie, assertive, une personne du groupe. Imaginez que des jeunes ignorants voient ça ? Une autre cherche à savoir où sont les juifs, alléguant : Nous n'avons vu que des Arabes et des chrétiens . Un troisième s'obstine à demander pourquoi les mots de conquête et d'occupation sont employés dans les présentations. Jérusalem est à nous, dit-il, nous l'avons libérée. Une des réactions les plus intéressantes surgit au moment où ils visionnent les quatre villes les plus conflictuelles de la planète. Après la projection de la vidéo sur les affrontements entre Noirs et Blancs à Johannesburg, une vieille dame qui tout à l'heure avait affirmé : C'est à nous, c'est notre pays , fait ce commentaire judicieux : Nous aussi, nous sommes venus dans un pays qui n'était pas le nôtre.
Dans la salle de conférences, la guide oriente adroitement un débat qui tend à s'envenimer. Puisque le conflit juif-arabe est si pénible pour nous tous, abordons un autre problème social ! , et elle présente un article de journal sur la question de savoir si les scouts doivent prévoir une section spéciale pour les jeunes immigrants originaires d'Ethiopie. La pirouette a du succès. La discussion, pertinente et raisonnée, dévie sur les problèmes d'intégration en Israël.
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Nous ne sommes pas toujours bons dans ce domaine, affirme une vieille dame, il nous arrive d'être présomptueux. C'était pareil pour les autres groupes d'immigrants, nous ne les portions pas dans notre coeur . Nous avons tous ces problèmes, résuma la guide, nous devons essayer d'y réfléchir, nous ne sommes pas obligés d'être d'accord sur tous les points avec les nouveaux arrivés, mais nous devons les respecter et les accepter.
Le Musée sur la Couture est petit. Il contient au maximum des groupes de vingt personnes, au-delà de ce nombre, le groupe doit être divisé. C'est pourquoi, pour diffuser plus largement le message de tolérance et de coexistence, Raphi Etgar a eu l'idée d'organiser un concours international de graphisme. Il s'est adressé à quelque deux cents artistes du monde entier, en leur proposant de créer des affiches sur le thème de la tolérance. Un jury en a choisi vingt-six. Agrandies, elles sont disposées en plein air sur 500 mètres. L'exposition de plein air a été pour la première fois présentée à la porte de Jaffa, le long des remparts de la Vieille Ville. Cette exposition itinérante sera également présentée à Belfast, Sarajevo, Nicosie, New York, Cape Town, Berlin, Prague, Paris, Florence et Londres. Dans chaque ville sera organisée une compétition locale et l'affiche gagnante sera ajoutée aux autres, de sorte que l'exposition s'étendra au rythme de ses déplacements.
L'objectif avoué de Raphi Etgar est d'éduquer la jeunesse. Il sait qu'il y a peu de chose à faire auprès d'adultes aux idées arrêtées sur toutes sortes de sujets. La description des groupes - les jeunes constituent la grande majorité - montre qu'il a visé juste. Est-ce que la vision présentée par le musée est partielle ? Etgar n'essaye pas d'être politiquement correct. Bien au contraire, il présente le conflit israélo-palestinien de manière directe et brutale. C'est Jérusalem à nu. Si c'est provocateur, il a atteint son but : inciter les gens à réfléchir.
Traduit de l'anglais par Vera Lasry
Daniel Gavron, né en Grande-Bretagne en 1935, est arrivé en Israël en 1961. D'abord membre d'un kibboutz, il s'est installé plus tard dans la nouvelle ville d'Arad dont il a été l'un des premiers habitants. Écrivain et journaliste, son dernier ouvrage The Kibboutz Awakening from Utopia a paru en l'an 2000.
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