Il me faut absolument commencer par une lapalissade. Je suis donc heureux
de recevoir ce prix, récompense littéraire, honorable en soi
certes, mais qui représente surtout la reconnaissance aux
intellectuels qui se battent pour les libertés individuelles dans
la société. Cette distinction, appelée "Le Prix de
Jérusalem", a pour moi d'autant plus de valeur qu'elle est
décernée ici-même, aujourd'hui.
Quoique balisée d'obstacles presque insurmontables, aucune mission
au monde n'égale la lutte pour la liberté. Il y a quelques
années, lors de la chute du Mur de Berlin, cascade
réjouissante de pierres et de fer, nous nous sommes tous
laissés emporter par le vent d'optimisme qui soufflait sur le monde
entier. Il nous semblait alors que la lutte pour la liberté avait
atteint sa phase décisive, que très bientôt
prévalerait un nouvel ordre international basé sur des lois
équitables, sur le respect des droits humains et sur la
tolérance réciproque des sociétés et des
personnes dans une coexistence pacifique. Nous espérions qu'enfin
se réaliserait notre rêve d'une humanité
réconciliée, vivant en paix dans sa diversité
d'idées, de croyances et de coutumes, aspirant paisiblement au
progrès et à la prospérité.
Six ans, à peine six ans, se sont écoulés, et cet
espoir fait place à un pessimisme inhibant. Outre les actes de
terrorisme de plus en plus fréquents et élaborés,
d'anciens démons comme le nationalisme, le fondamentalisme
religieux, les querelles frontalières, les conflits raciaux et
ethniques, que nous avions cru disparus ou du moins endormis,
ressurgissent de plus bel. De nombreuses régions se retrouvent
à feu et à sang, des nations entières se
désintègrent et les cadavres de victimes innocentes jonchent
les rues et les champs. Nombreux sont ceux qui ont perdu tout espoir et se
demandent si cela vaut encore la peine de lutter pour changer ce monde
chancelant, un monde qui semble avoir été créé
par une petite divinité funeste - pleine de fracas et de furie, et
qui ne signifie rien - comme l'a écrit Shakespeare.
Quand je vois ces symptômes de masochisme anthropologique ou quand
j'ai moi-même envie de succomber aux plaisirs
délétères du nihilisme historique, je ferme les yeux
et me remémore mon premier voyage en Israël, en 1977. Cela me
remet de bonne humeur, comme pour d'autres, la ferveur d'une prière
ou une goutte de bon whisky. Je suis arrivé ici la première
fois, il y a dix-sept ans, de prime abord pour donner des cours à
l'Université hébraïque de Jérusalem, et en
fait, pour voir, pour apprendre, pour essayer de faire la distinction
entre le mythe et la réalité de ce pays controversé.
Pour tout entendre, tout voir, tout lire, tout toucher. Cela n'a
duré que quelques semaines, mais j'ai beaucoup appris. Au pied des
murailles de la Vieille Ville, une fille aux cheveux couleur de
blé, manteau gris flottant au vent, réclamait la
révolution dans tous les domaines; elle était contre toutes
les lois, y compris, comme le poète, celle de la pesanteur. "Mes
compatriotes vous ont fait venir, m'a-t-elle lancé, vous êtes
devenu sioniste!"
Je venais de passer quelques années de réhabilitation
intellectuelle et politique. J'avais renoncé à l'utopie du
collectivisme et du contrôle étatique que j'avais
embrassée à mes débuts. Je soutenais déja un
principe, plus humain, plus réel, le pragmatisme
démocratique, me rapprochant (non sans grande méfiance) du
libéralisme, dans ces sempiternelles polémiques par
lesquelles je me laisse trop souvent emporter, probablement en raison de
mon incapacité congénitale en matière de "correction
politique" sous toutes ses formes. Néanmoins, j'éprouvais
encore ces besoins déconcertants qui prennent trop de place dans la
révolution et pas assez dans la démocratie: le feu de
l'action, le désespoir, l'ascétisme, l'engagement, la
générosité, le goût du risque.
Bref, tout ce qui emballe les jeunes et ennuie les vieux. Dans
l'historique de la création d'Israël et dans la
réalité quotidienne de sa lutte pour survivre, j'ai
retrouvé tout cela en doses assez importantes pour satisfaire les
appétits du sentimentalisme politique que je traîne et auquel
je n'arrive pas tout à fait à me soustraire. Ici, il m'a
été permis de confirmer que pour vivre sa vie comme une
aventure, pour remodeler la société et changer le cours de
l'histoire, nul besoin de supprimer les libertés, de
piétiner les lois, d'instaurer un régime despotique, de
bâillonner les opposants, ni d'emprisonner ou de tuer ses
adversaires. Depuis, je raconte souvent que ma plus grande surprise de ce
voyage en Israël fut de découvrir - contrairement à ce
que mes adversaires et plusieurs de mes amis, voire moi-même,
pouvions penser suite à ma rupture avec le messianisme autoritaire
- que je n'étais pas devenu cet hominidé fossilisé
que l'on appelle "un réactionnaire." Au contraire, je continuais
à m'associer à la volonté de rébellion et de
réforme qui, généralement (avec une injustice
marquée) est considérée comme étant l'apanage
de la gauche.
N'allez pas croire que je sois venu lancer des fleurs à Israël
en guise de réciprocité et de remerciement pour le Prix de
Jérusalem qui m'a été octroyé. Pas du tout.
Avant et après ma visite de 1977, j'ai eu l'occasion de m'opposer
aux politiques des gouvernements israéliens. J'ai critiqué,
entre autres, le refus obstiné de reconnaître au peuple
palestinien le droit à l'autonomie et la violation des droits de
l'homme dans les territoires occupés en vue d'anéantir le
terrorisme. Il faut cependant souligner un fait essentiel: ces mêmes
critiques ont été exprimées ici même, par de
nombreux citoyens israéliens, parfois avec une virulence
retentissante, et dans la liberté la plus totale.
De par cette caractéristique de son histoire - demeurer une
société ouverte aux critiques et au débat, au
renouvellement de ses dirigeants par voie de scrutin, même dans les
crises les plus cruciales, même pendant les cataclysmes guerriers,
quand son existence ne tient qu'à un fil - Israël donne une
leçon aux peuples du monde entier. Surtout à ceux du
tiers-monde où les problèmes intérieurs ou
extérieurs servent souvent de prétextes pour violer les
libertés individuelles et justifier cette tyrannie qui fait que ces
pays demeurent barbares et arriérés. Aucun pays n'a dû
affronter autant de difficultés que le minuscule Etat
d'Israël. Depuis toujours, portant très haut le flambeau de la
liberté, ce pays, ni plus affaibli ni plus appauvri, s'en est sorti
avec d'autant plus de dignité en plaidant sa cause devant un public
toujours plus large, composé des nations du monde. Ce fut une des
leçons de mon voyage mémorable. Cette leçon m'a
aidé à éclaircir plusieurs idées et m'a
amené à constamment rappeler cette preuve tangible: pour
assurer son évolution et sa survie, indépendamment des
circonstances ou de son niveau de développement, un pays doit faire
sienne la culture de la liberté.
Comme, en tant que romancier, je consacre mes journées et mes nuits
à une tâche très agréable qui consiste à
tramer des tissus de mensonges qui ont l'apparence de
vérités, une autre leçon m'a grandement
réjoui. J'ai constaté que la fiction et l'histoire
n'étaient pas allergiques l'une à l'autre, mais pouvaient
dans certains cas s'unir dans la réalité, comme des amants
dans un lit. Car, ne l'oublions pas: avant de devenir histoire,
Israël n'était qu'un fantasme qui, comme le personnage des
Ruines circulaires de Borges, est passé de produit impalpable de
l'imaginaire humain à un monde concret. Bien sûr, la
littérature est peuplée de ces tours de magie, mais, autant
que je sache, Israël est le seul pays de l'histoire du monde à
pouvoir, comme le personnage d'un roman de Edgar Allan Poe, de Stevenson
ou des Mille et une nuits, se vanter de descendre d'une lignée
fantasmagorique. Son histoire a d'abord été
désirée, inventée et modelée des faits
subjectifs dont sont forgés les mirages littéraires et
artistiques, pour ensuite, à force de courage et de volonté,
être transformée en réalité.
Ce fait est, bien entendu, très encourageant pour un
écrivain, voire pour tous ceux qui vivent de fantasmes; preuve que
leur vocation, contrairement à ce que l'on pourrait penser, repose
sur des assises solides et représente une nécessité
publique, une sorte de remède contre l'engourdissement et le
rhumatisme sociaux. Mais, à part remonter le moral des Nepholobats,
citoyens des nuées, il est possible d'en tirer des conclusions
bénéfiques pour les peuples aspirant à
améliorer leur état, à sortir de leur misère
et de leur torpeur ou à briser leur joug. Malheureusement, il
s'agit de la plupart des peuples du monde. Or, tout est possible. Les
désirs et les rêves peuvent se réaliser. Evidemment,
ce n'est pas facile. Il faut une volonté de fer, en plus de
l'esprit de sacrifice et d'idéalisme de ces parias qui, dans cette
région hostile ont fait surgir eau et terres arables du roc, ont
construit dans le désert des cabanes devenues villages puis villes
souveraines.
L'histoire - et il n'existe aucune loi la régissant - ne
s'écrit pas telle que dictée par une divinité
infatigable ou par une nature despotique. L'histoire s'écrit et se
récrit par des femmes et des hommes conformément à
leurs rêves, leurs efforts et leur volonté. Certes, cette
affirmation représente un lourd fardeau pour nos épaules et
ne nous permet pas d'excuser nos échecs. Mais c'est aussi le
meilleur stimulant pour les peuples meurtris ou dépourvus. Cela
démontre que rien n'est nécessairement immuable, que
l'histoire peut être telle qu'elle devrait être, telle que
nous l'aurions voulue, et que cela ne dépend que de nous.
Pour cette prise de conscience précieuse, qui m'a aidé en
tant qu'auteur, et qui, jusqu'à présent, a assuré mes
convictions politiques, je suis extrêmement reconnaissant à
Israël. Ainsi, à bien y penser, il y a quelque chose de vrai
dans la remarque de mon amie de Jérusalem, la jeune fille qui
voulait changer la loi de la pesanteur, et qui, si je me souviens bien,
faisait fi de la lumière du jour avec ses bas rayés de sept
couleurs plus éclatantes que les derniers rayons du soleil de
Jérusalem au crépuscule. J'étais désormais
atteint d'un penchant incurable pour le sionisme, ou du moins pour ce
qu'il représente, pour son aventure d'utopie réalisable, de
fiction transformée en histoire ayant amélioré la vie
de millions de gens.
Par ailleurs, l'utopie sioniste prône un autre principe auquel je ne
peux adhérer. Celui qui légitime nationalisme et
frontières, conception erronée et cataclysmique de la
nation-Etat, qui a engendré des conflits aussi sanglants que les
guerres de religion. Même si j'aime tendrement le Pérou, pays
qui m'a vu naître et m'a imprégné des souvenirs et de
la nostalgie que je décris dans mes récits, autant que
l'Espagne, pays qui, en m'accordant une deuxième nationalité
a enrichi celle dont je jouissais déjà, je dirais rapidement
en empruntant le titre d'un essai de Fernando Savater, que je suis "contre
les mères-patries" et qu'à ce propos mes idées ont
été résumées en un seul vers par Pablo Neruda:
"Mère-patrie/ triste mot / comme thermomètre ou ascenseur."
Mon propre rêve politique reflète un monde où les
passeports seront bouffés par les mites, les officiers des douanes
iront rejoindre les pharaons et les alchimistes qui font la joie des
théologiens et des historiens. Je sais que cet idéal semble
assez inaccessible en ces temps de prolifération de nouveaux
hymnes, de nouveaux drapeaux et d'agressions nationalistes. Quand je vois
mon souhait - un monde uni sous le signe de la liberté -
bafoué comme s'il était le fruit de l'imagination
insensée d'un écrivain, je rétorque aussitôt:
"Et le délire d'un journaliste viennois, Théodore Herzl? Et
le fantasme sioniste?"
En outre, il semble qu'à la fin de notre millénaire,
l'histoire humaine, envieuse de la diversité et du réalisme
magique du roman latino-américain, s'est mise tout à coup
à produire du merveilleux tel que même les romanciers
à l'imagination la plus fertile se trouvent dépassés
par la concurrence. Ces limites qui semblaient inébranlables,
celles de la fiction et la réalité, se sont
écroulées à la suite d'événements
imprévus comme la dislocation de l'empire soviétique, la
réunification de l'Allemagne, la disparition de presque toutes les
dictatures en Amérique latine, la transition pacifique d'un
régime raciste oppressif à une démocratie pluraliste
en Afrique du Sud, et d'autres nouvelles d'actualité qui nous
stupéfient tous les matins. Alors, pourquoi ne pas laisser la
possibilité d'intégration graduelle de la planète -
puisque c'est déjà chose faite en grande partie grâce
à la globalisation des marchés et à
l'internationalisation des communications - s'étendre aux
sphères administratives et politiques? De la sorte, les seules
barrières entre les hommes, celles qui sont naturelles et
débordent librement, seraient les frontières fertiles et
polyvalentes de la langue et de la culture. Cela pose un défi
considérable, mais ce n'est pas impossible. Il s'agit d'une
entreprise laborieuse et féconde, le seul moyen de mettre fin au
massacre ayant de tout temps accompagné les aléas de
l'humanité, depuis l'âge des cavernes jusqu'à nos
jours, époque de voyages dans l'espace et de révolution
informatique.
Le traité de paix signé dernièrement entre
Israël et l'Organisation de libération de la Palestine est un
de ces événements extraordinaires qui nous ont
consternés et touchés, un geste qui, il y a encore
très peu de temps relevait du domaine des chimères. Devant
tant d'hostilité, d'effusion de sang, tant de haine
accumulée, un tel accord semblait impensable. Néanmoins, le
traité a été signé et survit aux tentatives de
destruction de la part de fanatiques démentiels. Nous devons louer
l'audace et le courage de ceux qui ont osé suivre la voie de la
négociation et de la paix, qui ont tracé le chemin de
coopérations futures entre deux peuples plongés dans un
conflit ayant déjà engendré trop de malheurs. Nous
devons tous, chacun à sa manière, faire tout notre possible
afin d'étayer cet effort de manière à ce que
l'engrenage enclenché par le traité puisse effacer les
suspicions des plus méfiants, gagner l'appui des pessimistes et
soulever l'enthousiasme des réticents, pour assurer
l'indestructibilité de l'accord. Ainsi, les tentatives de ceux qui
ont embrassé l'apocalypse - transformer l'histoire en enfer - se
briseront en éclats contre la force de la compréhension et
de l'harmonie.
La seconde partie de l'illusion pourrait alors se réaliser, celle
qui a entraîné des pionniers sionistes des quatre coins du
monde vers une contrée aride, province oubliée de l'Empire
ottoman. Ces pionniers, rappelons-nous, ont certes cherché à
bâtir un pays, à créer une société libre
et sûre pour ce peuple persécuté. Ils ont
également rêvé de travailler côte à
côte avec leurs voisins arabes pour enrayer la misère et se
lier d'amitié avec les peuples de la région - la plus riche
en divinités, en religions et en spiritualité de toute la
civilisation humaine - dans la lutte pour la justice et la
moralité.
Comme, depuis son indépendance, l'existence d'Israël se joue
sur une scène ravagée, cet aspect du rêve sioniste
s'est dissipé parmi les lourds nuages de la confrontation et de la
violence. Aujourd'hui, à l'aube de la paix, cette ambition noble
refait surface. Au-delà des monts de Judée, dans ces cieux
d'un bleu limpide qui désarment le visiteur arrivant pour la
première fois à Jérusalem, et dans la
luminosité qui l'accueille, dans la délicatesse diaphane qui
descend sur nous avec un ébrouement d'ailes invisibles, nous
ressentons la même émotion étrange que devant une
poésie divine. Mentionner cette aura de promesse qui émane
du ciel de Jérusalem semble être le moment propice pour
fermer les parenthèses de l'auteur qui, une fois encore, ne
désire exprimer que sa joie et sa gratitude.
Traduit par Gaby Benbaruk