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Jerusalem- cite celeste

6 Sep 2003
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 102
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Jérusalem, cité céleste
Lauréat du Prix de Jérusalem 1995

Mario Vargas Llosa

 
 
MICHAEL GROSS, Toit et fenêtre à Jérusalem, 1966-67

 

 

 

 

 

 

 

 

 

EVE MENES, Reflets de Jérusalem, 1993

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ARCHIE GRANOT, Sion, Sublime est le Seigneur : il réside dans les hauteurs, il remplit Sion de justice et de droiture
(Isaïe XXXIII, 5-6), 1991

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ARCHIE GRANOT, Lumière sur Jérusalem, Le Tout-Puissant observa touttes les grandes cités et consdéra que seule Jérusalem méritait de voir ériger le Temple dans ses murs
(Pesikta rabati, 3,2) 1989.
  Il me faut absolument commencer par une lapalissade. Je suis donc heureux de recevoir ce prix, récompense littéraire, honorable en soi certes, mais qui représente surtout la reconnaissance aux intellectuels qui se battent pour les libertés individuelles dans la société. Cette distinction, appelée "Le Prix de Jérusalem", a pour moi d'autant plus de valeur qu'elle est décernée ici-même, aujourd'hui.

Quoique balisée d'obstacles presque insurmontables, aucune mission au monde n'égale la lutte pour la liberté. Il y a quelques années, lors de la chute du Mur de Berlin, cascade réjouissante de pierres et de fer, nous nous sommes tous laissés emporter par le vent d'optimisme qui soufflait sur le monde entier. Il nous semblait alors que la lutte pour la liberté avait atteint sa phase décisive, que très bientôt prévalerait un nouvel ordre international basé sur des lois équitables, sur le respect des droits humains et sur la tolérance réciproque des sociétés et des personnes dans une coexistence pacifique. Nous espérions qu'enfin se réaliserait notre rêve d'une humanité réconciliée, vivant en paix dans sa diversité d'idées, de croyances et de coutumes, aspirant paisiblement au progrès et à la prospérité.

Six ans, à peine six ans, se sont écoulés, et cet espoir fait place à un pessimisme inhibant. Outre les actes de terrorisme de plus en plus fréquents et élaborés, d'anciens démons comme le nationalisme, le fondamentalisme religieux, les querelles frontalières, les conflits raciaux et ethniques, que nous avions cru disparus ou du moins endormis, ressurgissent de plus bel. De nombreuses régions se retrouvent à feu et à sang, des nations entières se désintègrent et les cadavres de victimes innocentes jonchent les rues et les champs. Nombreux sont ceux qui ont perdu tout espoir et se demandent si cela vaut encore la peine de lutter pour changer ce monde chancelant, un monde qui semble avoir été créé par une petite divinité funeste - pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien - comme l'a écrit Shakespeare.

Quand je vois ces symptômes de masochisme anthropologique ou quand j'ai moi-même envie de succomber aux plaisirs délétères du nihilisme historique, je ferme les yeux et me remémore mon premier voyage en Israël, en 1977. Cela me remet de bonne humeur, comme pour d'autres, la ferveur d'une prière ou une goutte de bon whisky. Je suis arrivé ici la première fois, il y a dix-sept ans, de prime abord pour donner des cours à l'Université hébraïque de Jérusalem, et en fait, pour voir, pour apprendre, pour essayer de faire la distinction entre le mythe et la réalité de ce pays controversé. Pour tout entendre, tout voir, tout lire, tout toucher. Cela n'a duré que quelques semaines, mais j'ai beaucoup appris. Au pied des murailles de la Vieille Ville, une fille aux cheveux couleur de blé, manteau gris flottant au vent, réclamait la révolution dans tous les domaines; elle était contre toutes les lois, y compris, comme le poète, celle de la pesanteur. "Mes compatriotes vous ont fait venir, m'a-t-elle lancé, vous êtes devenu sioniste!"

Je venais de passer quelques années de réhabilitation intellectuelle et politique. J'avais renoncé à l'utopie du collectivisme et du contrôle étatique que j'avais embrassée à mes débuts. Je soutenais déja un principe, plus humain, plus réel, le pragmatisme démocratique, me rapprochant (non sans grande méfiance) du libéralisme, dans ces sempiternelles polémiques par lesquelles je me laisse trop souvent emporter, probablement en raison de mon incapacité congénitale en matière de "correction politique" sous toutes ses formes. Néanmoins, j'éprouvais encore ces besoins déconcertants qui prennent trop de place dans la révolution et pas assez dans la démocratie: le feu de l'action, le désespoir, l'ascétisme, l'engagement, la générosité, le goût du risque.

Bref, tout ce qui emballe les jeunes et ennuie les vieux. Dans l'historique de la création d'Israël et dans la réalité quotidienne de sa lutte pour survivre, j'ai retrouvé tout cela en doses assez importantes pour satisfaire les appétits du sentimentalisme politique que je traîne et auquel je n'arrive pas tout à fait à me soustraire. Ici, il m'a été permis de confirmer que pour vivre sa vie comme une aventure, pour remodeler la société et changer le cours de l'histoire, nul besoin de supprimer les libertés, de piétiner les lois, d'instaurer un régime despotique, de bâillonner les opposants, ni d'emprisonner ou de tuer ses adversaires. Depuis, je raconte souvent que ma plus grande surprise de ce voyage en Israël fut de découvrir - contrairement à ce que mes adversaires et plusieurs de mes amis, voire moi-même, pouvions penser suite à ma rupture avec le messianisme autoritaire - que je n'étais pas devenu cet hominidé fossilisé que l'on appelle "un réactionnaire." Au contraire, je continuais à m'associer à la volonté de rébellion et de réforme qui, généralement (avec une injustice marquée) est considérée comme étant l'apanage de la gauche.

N'allez pas croire que je sois venu lancer des fleurs à Israël en guise de réciprocité et de remerciement pour le Prix de Jérusalem qui m'a été octroyé. Pas du tout. Avant et après ma visite de 1977, j'ai eu l'occasion de m'opposer aux politiques des gouvernements israéliens. J'ai critiqué, entre autres, le refus obstiné de reconnaître au peuple palestinien le droit à l'autonomie et la violation des droits de l'homme dans les territoires occupés en vue d'anéantir le terrorisme. Il faut cependant souligner un fait essentiel: ces mêmes critiques ont été exprimées ici même, par de nombreux citoyens israéliens, parfois avec une virulence retentissante, et dans la liberté la plus totale.

De par cette caractéristique de son histoire - demeurer une société ouverte aux critiques et au débat, au renouvellement de ses dirigeants par voie de scrutin, même dans les crises les plus cruciales, même pendant les cataclysmes guerriers, quand son existence ne tient qu'à un fil - Israël donne une leçon aux peuples du monde entier. Surtout à ceux du tiers-monde où les problèmes intérieurs ou extérieurs servent souvent de prétextes pour violer les libertés individuelles et justifier cette tyrannie qui fait que ces pays demeurent barbares et arriérés. Aucun pays n'a dû affronter autant de difficultés que le minuscule Etat d'Israël. Depuis toujours, portant très haut le flambeau de la liberté, ce pays, ni plus affaibli ni plus appauvri, s'en est sorti avec d'autant plus de dignité en plaidant sa cause devant un public toujours plus large, composé des nations du monde. Ce fut une des leçons de mon voyage mémorable. Cette leçon m'a aidé à éclaircir plusieurs idées et m'a amené à constamment rappeler cette preuve tangible: pour assurer son évolution et sa survie, indépendamment des circonstances ou de son niveau de développement, un pays doit faire sienne la culture de la liberté.

Comme, en tant que romancier, je consacre mes journées et mes nuits à une tâche très agréable qui consiste à tramer des tissus de mensonges qui ont l'apparence de vérités, une autre leçon m'a grandement réjoui. J'ai constaté que la fiction et l'histoire n'étaient pas allergiques l'une à l'autre, mais pouvaient dans certains cas s'unir dans la réalité, comme des amants dans un lit. Car, ne l'oublions pas: avant de devenir histoire, Israël n'était qu'un fantasme qui, comme le personnage des Ruines circulaires de Borges, est passé de produit impalpable de l'imaginaire humain à un monde concret. Bien sûr, la littérature est peuplée de ces tours de magie, mais, autant que je sache, Israël est le seul pays de l'histoire du monde à pouvoir, comme le personnage d'un roman de Edgar Allan Poe, de Stevenson ou des Mille et une nuits, se vanter de descendre d'une lignée fantasmagorique. Son histoire a d'abord été désirée, inventée et modelée des faits subjectifs dont sont forgés les mirages littéraires et artistiques, pour ensuite, à force de courage et de volonté, être transformée en réalité.

Ce fait est, bien entendu, très encourageant pour un écrivain, voire pour tous ceux qui vivent de fantasmes; preuve que leur vocation, contrairement à ce que l'on pourrait penser, repose sur des assises solides et représente une nécessité publique, une sorte de remède contre l'engourdissement et le rhumatisme sociaux. Mais, à part remonter le moral des Nepholobats, citoyens des nuées, il est possible d'en tirer des conclusions bénéfiques pour les peuples aspirant à améliorer leur état, à sortir de leur misère et de leur torpeur ou à briser leur joug. Malheureusement, il s'agit de la plupart des peuples du monde. Or, tout est possible. Les désirs et les rêves peuvent se réaliser. Evidemment, ce n'est pas facile. Il faut une volonté de fer, en plus de l'esprit de sacrifice et d'idéalisme de ces parias qui, dans cette région hostile ont fait surgir eau et terres arables du roc, ont construit dans le désert des cabanes devenues villages puis villes souveraines.

L'histoire - et il n'existe aucune loi la régissant - ne s'écrit pas telle que dictée par une divinité infatigable ou par une nature despotique. L'histoire s'écrit et se récrit par des femmes et des hommes conformément à leurs rêves, leurs efforts et leur volonté. Certes, cette affirmation représente un lourd fardeau pour nos épaules et ne nous permet pas d'excuser nos échecs. Mais c'est aussi le meilleur stimulant pour les peuples meurtris ou dépourvus. Cela démontre que rien n'est nécessairement immuable, que l'histoire peut être telle qu'elle devrait être, telle que nous l'aurions voulue, et que cela ne dépend que de nous.

Pour cette prise de conscience précieuse, qui m'a aidé en tant qu'auteur, et qui, jusqu'à présent, a assuré mes convictions politiques, je suis extrêmement reconnaissant à Israël. Ainsi, à bien y penser, il y a quelque chose de vrai dans la remarque de mon amie de Jérusalem, la jeune fille qui voulait changer la loi de la pesanteur, et qui, si je me souviens bien, faisait fi de la lumière du jour avec ses bas rayés de sept couleurs plus éclatantes que les derniers rayons du soleil de Jérusalem au crépuscule. J'étais désormais atteint d'un penchant incurable pour le sionisme, ou du moins pour ce qu'il représente, pour son aventure d'utopie réalisable, de fiction transformée en histoire ayant amélioré la vie de millions de gens.

Par ailleurs, l'utopie sioniste prône un autre principe auquel je ne peux adhérer. Celui qui légitime nationalisme et frontières, conception erronée et cataclysmique de la nation-Etat, qui a engendré des conflits aussi sanglants que les guerres de religion. Même si j'aime tendrement le Pérou, pays qui m'a vu naître et m'a imprégné des souvenirs et de la nostalgie que je décris dans mes récits, autant que l'Espagne, pays qui, en m'accordant une deuxième nationalité a enrichi celle dont je jouissais déjà, je dirais rapidement en empruntant le titre d'un essai de Fernando Savater, que je suis "contre les mères-patries" et qu'à ce propos mes idées ont été résumées en un seul vers par Pablo Neruda: "Mère-patrie/ triste mot / comme thermomètre ou ascenseur." Mon propre rêve politique reflète un monde où les passeports seront bouffés par les mites, les officiers des douanes iront rejoindre les pharaons et les alchimistes qui font la joie des théologiens et des historiens. Je sais que cet idéal semble assez inaccessible en ces temps de prolifération de nouveaux hymnes, de nouveaux drapeaux et d'agressions nationalistes. Quand je vois mon souhait - un monde uni sous le signe de la liberté - bafoué comme s'il était le fruit de l'imagination insensée d'un écrivain, je rétorque aussitôt: "Et le délire d'un journaliste viennois, Théodore Herzl? Et le fantasme sioniste?"

En outre, il semble qu'à la fin de notre millénaire, l'histoire humaine, envieuse de la diversité et du réalisme magique du roman latino-américain, s'est mise tout à coup à produire du merveilleux tel que même les romanciers à l'imagination la plus fertile se trouvent dépassés par la concurrence. Ces limites qui semblaient inébranlables, celles de la fiction et la réalité, se sont écroulées à la suite d'événements imprévus comme la dislocation de l'empire soviétique, la réunification de l'Allemagne, la disparition de presque toutes les dictatures en Amérique latine, la transition pacifique d'un régime raciste oppressif à une démocratie pluraliste en Afrique du Sud, et d'autres nouvelles d'actualité qui nous stupéfient tous les matins. Alors, pourquoi ne pas laisser la possibilité d'intégration graduelle de la planète - puisque c'est déjà chose faite en grande partie grâce à la globalisation des marchés et à l'internationalisation des communications - s'étendre aux sphères administratives et politiques? De la sorte, les seules barrières entre les hommes, celles qui sont naturelles et débordent librement, seraient les frontières fertiles et polyvalentes de la langue et de la culture. Cela pose un défi considérable, mais ce n'est pas impossible. Il s'agit d'une entreprise laborieuse et féconde, le seul moyen de mettre fin au massacre ayant de tout temps accompagné les aléas de l'humanité, depuis l'âge des cavernes jusqu'à nos jours, époque de voyages dans l'espace et de révolution informatique.

Le traité de paix signé dernièrement entre Israël et l'Organisation de libération de la Palestine est un de ces événements extraordinaires qui nous ont consternés et touchés, un geste qui, il y a encore très peu de temps relevait du domaine des chimères. Devant tant d'hostilité, d'effusion de sang, tant de haine accumulée, un tel accord semblait impensable. Néanmoins, le traité a été signé et survit aux tentatives de destruction de la part de fanatiques démentiels. Nous devons louer l'audace et le courage de ceux qui ont osé suivre la voie de la négociation et de la paix, qui ont tracé le chemin de coopérations futures entre deux peuples plongés dans un conflit ayant déjà engendré trop de malheurs. Nous devons tous, chacun à sa manière, faire tout notre possible afin d'étayer cet effort de manière à ce que l'engrenage enclenché par le traité puisse effacer les suspicions des plus méfiants, gagner l'appui des pessimistes et soulever l'enthousiasme des réticents, pour assurer l'indestructibilité de l'accord. Ainsi, les tentatives de ceux qui ont embrassé l'apocalypse - transformer l'histoire en enfer - se briseront en éclats contre la force de la compréhension et de l'harmonie.

La seconde partie de l'illusion pourrait alors se réaliser, celle qui a entraîné des pionniers sionistes des quatre coins du monde vers une contrée aride, province oubliée de l'Empire ottoman. Ces pionniers, rappelons-nous, ont certes cherché à bâtir un pays, à créer une société libre et sûre pour ce peuple persécuté. Ils ont également rêvé de travailler côte à côte avec leurs voisins arabes pour enrayer la misère et se lier d'amitié avec les peuples de la région - la plus riche en divinités, en religions et en spiritualité de toute la civilisation humaine - dans la lutte pour la justice et la moralité.

Comme, depuis son indépendance, l'existence d'Israël se joue sur une scène ravagée, cet aspect du rêve sioniste s'est dissipé parmi les lourds nuages de la confrontation et de la violence. Aujourd'hui, à l'aube de la paix, cette ambition noble refait surface. Au-delà des monts de Judée, dans ces cieux d'un bleu limpide qui désarment le visiteur arrivant pour la première fois à Jérusalem, et dans la luminosité qui l'accueille, dans la délicatesse diaphane qui descend sur nous avec un ébrouement d'ailes invisibles, nous ressentons la même émotion étrange que devant une poésie divine. Mentionner cette aura de promesse qui émane du ciel de Jérusalem semble être le moment propice pour fermer les parenthèses de l'auteur qui, une fois encore, ne désire exprimer que sa joie et sa gratitude.


Traduit par Gaby Benbaruk

 
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