Nichées dans l'ombre des murs de la Vieille Ville de
Jérusalem parmi des parterres de fleurs soigneusement entretenus,
les Michkenot Sha'ananim sont un complexe architectural datant de quelque
125 ans, restauré au cours des dernières décennies,
et qui fait désormais partie intégrante de l'infrastructure
culturelle et artistique de la ville.
Première construction hors-les-murs de la Vieille Ville, les
Michkenot sont aussi le noyau à partir duquel ont essaimé,
il y a plus de 130 ans, les premiers quartiers de la ville nouvelle. En
1860, une longue bâtisse s'étendait dans le paysage
désolé qui cernait la Vieille Ville, sur les pentes arides
faisant face au mont Sion, aux côtés d'un moulin à
vent érigé trois ans plus tôt au-dessus de la
vallée de la Géhenne. Avec sa façade
crénelée rappelant quelque peu les murs d'enceinte de la
ville, le bâtiment ressemblait à une forteresse, comme s'il
avait pour vocation de défendre ses habitants, à l'instar
des murailles de l'autre côté de la vallée. Un balcon
courait tout du long, soutenu par des piliers métalliques et
agrémenté d'arcatures de métal ouvragé qui
s'intégraient harmonieusement aux fers forgés des portes et
des fenêtres, et ajoutaient une touche de
légèreté à ce bâtiment austère
sans en altérer la simplicité.
Quelque 15 000 juifs, chrétiens et musulmans vivaient côte
à côte dans l'enceinte de la Vieille Ville au milieu du XIXe
siècle. Constamment menacés par des bandits, ils occupaient
des logements minuscules et délabrés qui entouraient de
petites cours intérieures. Dans le dédale des venelles
s'amoncelaient des immondices, parfois des carcasses d'animaux morts de
soif pendant les périodes fréquentes de sécheresse.
La pauvreté et le dénuement étaient la règle,
ce qui n'empêchait pas Jérusalem de demeurer la Ville sainte,
le site du mont du Temple pour les juifs, du Saint-Sépulcre pour
les chrétiens et du dôme du Rocher pour les musulmans.
Il n'était pas facile, ce lourd héritage spirituel aidant,
de quitter les murs d'enceinte de la ville. D'autant qu'au-delà des
murs, dont les portes étaient hermétiquement fermées
au crépuscule pour s'ouvrir dès le lever du soleil, des
bandes de maraudeurs bédouins, de voleurs de grand chemin et
d'animaux sauvages menaçaient les habitants; sans parler du fait
que ceux qui quittaient le périmètre de la Vieille Ville se
coupaient d'emblée de toutes les institutions communautaires
existantes: synagogues, écoles et boutiques.
Mais, une fois conçu et réalisé le projet
d'"émigrer" hors-les-murs, les Michkenot allaient ouvrir la voie
à la construction de nouveaux quartiers juifs. Ce qui
n'empêcha pas cet édifice de rester dans l'isolement total
pendant plus de trois décennies. D'autres quartiers neufs furent
érigés à l'ouest et au nord-ouest de la ville et ce
ne fut qu'en 1892 que celui de Yemin Moshé, jouxtant les Michkenot,
fut créé.
Le célèbre philanthrope anglais, Sir Moses Montefiore, ainsi
que les américains Judah Touro et Gershom Kursheedt furent les
trois grands dirigeants juifs du XIXe siècle à poser les
fondations de la Jérusalem moderne. Descendant d'une famille
sefarade d'origine italienne, Montefiore se rendit pour la première
fois à Jérusalem en 1827. Trois ans plus tôt,
retiré de ses affaires prospères, il avait pris la
décision de consacrer ses immenses ressources à aider ses
coreligionnaires démunis, de Terre sainte et d'ailleurs. Dès
lors, pendant les cinquante années suivantes, jusqu'à sa
mort à l'âge de 101 ans en 1885, il se fit le
défenseur de la cause des juifs partout dans le monde. Il lutta
contre la discrimination dans son propre pays, intervint auprès du
sultan ottoman suite à la tristement célèbre affaire
de Damas en 1849, rencontra deux tsars de Russie dans le but
d'alléger la condition des juifs de ce pays, s'entretint avec le
sultan du Maroc sur celle des juifs du Maghreb et même avec le Shah
de Perse, mettant systématiquement sa philanthropie au service de
tous ses coreligionnaires. Ses dons allèrent à des
particuliers comme à des communautés entières,
à des synagogues et à des institutions caritatives juives et
chrétiennes à l'occasion.
Malgré les dangers des grandes traversées en bateau et des
routes de Palestine à l'époque (notons qu'avant le pavement
de la route reliant Jaffa à Jérusalem en 1869 il fallait
seize heures pour arriver à la Ville sainte), Montefiore fit six
pèlerinages en Eretz-Israël au cours de son existence. La
condition pitoyable des juifs nécessiteux de Terre sainte
était la cause pour laquelle il témoignait d'une grande
générosité. Il répondait favorablement
à toute requête dès lors qu'elle était
suscitée par la famine, les séismes, les pillages et les
épidémies, mais aussi quand elle exprimait l'état de
pénurie d'individus ou de collectivités. Il n'était
d'ailleurs pas le seul à se sentir profondément
concerné par le sort des habitants du Yichouv (communauté
juive de Palestine avant la création de l'Etat d'Israël en
1948). Les représentants de la jeune communauté juive
américaine qui, par ailleurs, connaissaient les affres de leur
propre intégration économique et culturelle, ne faillirent
pas dans leur soutien à leurs coreligionnaires d'Eretz-Israël.
Afin d'éviter de multiplier les expéditions onéreuses
et périlleuses en Terre sainte, la communauté juive de New
York décida en 1834, sur l'initiative d'Israël Bar Kursheedt -
dirigeant communautaire juif et président de la commission
judéo-américaine chargée de l'affaire de Damas - de
créer une fondation spéciale, la Hevrat trumat hakodesh
centralisant les collectes et le transfert de fonds à
l'étranger.
Le fils d'Israël Kursheedt, Gershom, quitta en 1817, à
l'âge de vingt ans, sa ville natale de Richmond (Virginie) pour
s'installer à la Nouvelle-Orléans où il fit fortune.
Ses activités publiques et philanthropiques étaient
innombrables. Franc-maçon, il était également membre
du conseil municipal de sa ville et de l'Académie des Sciences
locale et était très actif au sein du parti Whig. Au cours
d'une épidémie de fièvre jaune qui sévit dans
le sud des Etats-Unis, il joua un rôle éminent dans les
opérations de sauvetage. Mais c'est sur le plan communautaire que
sa contribution fut le plus remarquable. Il créa de nombreuses
institutions juives séculières et religieuses à la
Nouvelle-Orléans et fut le conseiller pour les questions juives du
richissime homme d'affaires de sa ville, Judah Touro.
Fils d'un chantre, Touro était pour sa part natif de Newport (Rhode
Island) et avait quitté la Nouvelle-Orléans pour s'installer
à Boston. Il fit fortune dans les transports maritimes et dans
l'immobilier. En 1812, il se porta volontaire dans les rangs de
l'armée d'Andrew Jackson et fut grièvement blessé
dans la bataille de la Nouvelle-Orléans. A la différence des
nantis de son époque, il menait une existence modeste. Farouchement
opposé à l'esclavage, il oeuvra pour la libération de
nombreux esclaves qu'il aida à devenir économiquement
indépendants. Philanthrope de renom, il apporta de
généreuses contributions à de nombreuses causes
à Boston et à la Nouvelle-Orléans, notamment 10 000
dollars au Bunker Hill Monument de Boston, 40 000 dollars à
l'hôpital Touro qu'il fonda à la Nouvelle-Orléans et
plusieurs milliers de dollars à diverses Eglises
chrétiennes. En revanche, sa contribution à la
première communauté juive de la Nouvelle-Orléans fut
nettement plus modeste pendant la plus grande partie de sa vie. Ce n'est
que neuf ans avant sa mort, en 1854, qu'il s'y intéressa de plus
près et qu'il finança la construction, sous la direction de
Gershom Kursheedt, d'une nouvelle synagogue dont il suivit
régulièrement les offices jusqu'à sa mort.
C'est également sur l'initiative de Kursheedt qu'il rédigea
son testament, aux termes duquel il léguait plus de 250 000
dollars, somme fabuleuse pour l'époque, à diverses
institutions juives en Amérique et en Terre sainte. (Notons au
passage que 153 000 dollars supplémentaires furent
légués par Touro à des causes non juives). Touro
légua également quelque 410 000 dollars à la North
American Relief Society for the Indigent Jews of Jerusalem
(Société nord-américaine de secours pour les juifs
indigents de Jérusalem) et fit de Sir Moses Montefiore son
exécuteur testamentaire pour cette somme. Le passage où est
mentionné ce legs est révélateur:
"Mon voeu le plus
cher est de coopérer avec ledit Sir Moses Montefiore de Londres
(Grande-Bretagne) dans son oeuvre d'amélioration de la situation de
nos frères nécessiteux de Terre sainte et de leur assurer le
privilège inestimable de servir le Tout- Puissant
conformément à notre religion, et de les défendre
contre toute exaction. En conséquence, je lègue la somme de
cinquante mille dollars à verser par mes exécuteurs pour
ledit objet, par l'entremise de Sir Moses Montefiore qui mettra son
jugement éclairé au service de cette cause..."
Kursheedt participa personnellement à la mise au point de la liste
des bénéficiaires et nomma Touro curateur de ses biens.
Cette nomination lui fournit l'occasion historique d'être le premier
juif américain à jouer un rôle substantiel dans le
renforcement du yichouv de Palestine.
L'état de détresse dans lequel se trouvait le yichouv
pendant la guerre de Crimée (1854-1856) fut intensifié par
l'interdiction du tsar Nicolas Ier d'envoyer des dons charitables en Terre
sainte. Montefiore réagit en conjurant la communauté juive
américaine de doubler ses dons. C'est dans ce contexte qu'il
accepta la responsabilité du legs Touro. En 1855 puis en 1857,
Kursheedt accompagna Montefiore en Terre sainte pour décider de la
destination des fonds légués par Touro.
Sir Moses, sa femme Judith, Kursheedt et d'autres quittèrent
l'Angleterre le 2 avril 1855. Ils passèrent par Paris, Vienne,
Trieste et Constantinople. Dans la capitale de l'Empire ottoman,
Montefiore fut décoré par le sultan de l'ordre de la
Medjidjeh. Mais surtout, avec l'aide de l'ambassadeur américain
auprès de la Sublime Porte, il parvint à obtenir un firman
l'autorisant à acquérir des terrains en Terre sainte. Quand
le cortège des illustres visiteurs s'approcha de Jérusalem,
le 18 juillet, de nombreux habitants de la ville leur souhaitèrent
la bienvenue à Abu Gosh - village qui était à
l'époque à trois heures de marche de l'enceinte de la
Vieille Ville - et suivirent le cortège jusqu'à la Ville
sainte.
Après mûre réflexion, Sir Moses et Kursheedt
décidèrent que la meilleure façon de faire usage de
la somme léguée par Touro était de construire un
hôpital juif à Jérusalem. Montefiore se mit en
quête d'un terrain dans l'enceinte de la ville, mais celui qu'il
trouva étant situé à proximité d'un abattoir,
il décida d'en chercher un autre, de crainte de maladies
infectieuses.
Il s'adressa alors à Ahmed Aga Dizdar, gouverneur de
Jérusalem, qui possédait un terrain hors-les-murs face au
mont Sion. Selon la légende, Dizdar fit à Montefiore la
déclaration suivante:
"Vous êtes mon ami, mon frère,
la prunelle de mes yeux. Prenez possession de ce terrain sans tarder.
Cette terre est un bijou dont j'ai hérité de mes
ancêtres. Je ne la vendrai à aucun prix à personne
même pour une fortune, je vous l'offre. Elle est à vous, vous
pouvez dès à présent vous en considérer comme
le propriétaire. Nous sommes, ma femme, mes enfants et moi,
à votre entière disposition."
Ce n'est qu'après ces bonnes paroles que le marchandage
débuta... et dura une journée entière pour finir par
l'annonce suivante de Dizdar à Léopold Loewe, membre de
l'entourage de Montefiore: "Dites à Sir Moses de me laisser un
petit souvenir de mille livres sterling et nous nous rendrons directement
chez le cadi." Le document homologuant la vente fut signé le 12
août 1855. Il prévoit:
"Par la grâce de la Sublime
Porte et du trône impérial - puisse le Créateur les
protéger -, et conformément aux lettres sur ce sujet remises
par le Grand Vizir à Sir Moses Montefiore, fierté du peuple
de Moïse, homme de sagesse, fils de Joseph Eliahou etc., Sir Moses a
acheté un terrain afin d'y ériger un hôpital pour les
juifs démunis résidant à Jérusalem et d'en
disposer comme bon lui semble."
Quelques jours plus tard, le 15 août, les habitants de
Jérusalem se joignirent à Montefiore, à Kursheedt et
aux autres membres de la communauté juive locale pour poser la
première pierre du bâtiment. Sir Moses plaça une copie
du contrat d'achat sous la pierre de fondation; Kursheedt y adjoignit une
bague ayant appartenu à Touro. Les personnes présentes
dressèrent des tentes sur le site et Sir Moses fit construire une
barrière pour marquer le pourtour du terrain auquel il donna le nom
de "vignoble de Moses et Judith". Il donna également l'ordre de
construire deux bâtiments sur le terrain, qui seraient
réservés à son usage personnel lors de ses
séjours à Jérusalem, et stipula que les maçons
seraient exclusivement juifs.
En rentrant chez lui, Montefiore décida non seulement d'assurer la
subsistance des futurs résidents de sa parcelle hors-les-murs, mais
aussi d'aider les pauvres en diminuant le prix de la farine. C'est
pourquoi il envoya un spécialiste anglais en minoterie, originaire
de Canterbury, qui apporta sur place l'équipement nécessaire
à la construction d'un moulin à vent. Celui-ci fut
érigé en bonne et due forme mais s'effondra peu après
et, de toute façon, l'invention des moulins à vapeur le
rendit obsolète. Il finit par être désaffecté
et devint ce qu'il est encore de nos jours: un des jalons du paysage
hiérosolymitain.
En 1857, Sir Moses et Kursheedt firent de nouveau le voyage de
Jérusalem. Constatant que leur projet de construction d'un
hôpital avait été anticipé par celui des
Rothschild, qui suffisait à satisfaire les besoins des habitants
juifs de la ville, ils se décidèrent pour un hospice. De
retour en Angleterre, Sir Moses chargea un architecte, W.R. Smith, de la
conception du bâtiment. La longue structure fut érigée
en pierre de Jérusalem provenant des carrières d'Arabes
chrétiens de Bethléem. Les tuiles rouges de la toiture - que
les autochtones dénommèrent le "Tarbouche" - furent
importées de Marseille. Les arcatures et les grillages en fer
forgé furent commandés dans la ville de Montefiore,
Ramsgate, et c'est pourquoi on y distingue jusqu'à présent
la mention: "G.S. Culver, East Kent Metalworks, Ramsgate, England."
Le coût total de la construction s'éleva à 6 000
livres sterling, somme considérable pour l'époque. Selon
l'avis des autochtones, cette somme était de cinquante fois
supérieure à celle qu'elle aurait dû être car
l'architecte avait conçu le bâtiment sans prendre en
considération les paramètres topographiques du terrain, de
sorte que le lit rocheux dut être taillé pour permettre la
construction sur les versants escarpés de la colline, et qu'il
fallut creuser un puits pour les résidents.
Les problèmes de nature architecturale n'étaient pas les
seuls que rencontrèrent les terrassiers. Les propriétaires
arabes de Vieille Ville, grossis de groupements fanatiques musulmans,
s'opposaient à la création de nouveaux quartiers
hors-les-murs. Ils parvinrent à suspendre les travaux en invoquant
une loi turque prohibant la construction à proximité des
murs pour des raisons militaires. Sir Moses dut se tourner vers le sultan
pour obtenir un permis supplémentaire qu'il finit par obtenir en
1859. L'année suivante Kursheedt se rendit pour la troisième
fois en Terre sainte, seul cette fois, pour inspecter les derniers stades
de la construction et les modalités d'attribution des logements des
Michkenot.
Malgré tous ces aléas, le bâtiment fut achevé.
Il était divisé en seize appartements de deux pièces
et cuisine. Il comprenait également deux synagogues, une achkenaze
et une sefarade, un mikve (bain rituel), un puits avec une petite pompe de
métal importée d'Angleterre - merveille de la technologie de
l'époque qui attirait d'innombrables curieux - un jardinet par
famille et le fameux moulin. Le bâtiment fut inauguré en 1861
en présence du rabbin Joseph Nissim Burla, président du
tribunal rabbinique, qui prononça un sermon où il rendit un
vibrant hommage à Montefiore et à Kursheedt.
Cinq ans plus tard, au cours de sa sixième visite en
Eretz-Israël, Montefiore, après avoir consulté les
dirigeants de la communauté juive, décida d'ajouter une
autre bâtisse comportant quatre appartements supplémentaires.
La première pierre fut posée au cours d'une
cérémonie en présence de Montefiore mais il fallut
attendre trois ans pour que le rabbin Isaac Rosenthal fût
chargé d'en superviser la construction. Le nouveau bâtiment
fut achevé en un an, mais il fallut attendre sept ans encore, au
moment de la septième et dernière visite de Montefiore en
Terre sainte en 1875, pour qu'il fût occupé par ses
habitants.
Au centre du bâtiment, au-dessus de la façade de pierre, fut
gravée l'inscription suivante: "Les Michkenot Sha'ananim ont
été érigées grâce au legs
généreux que Judah Touro - puisse son âme reposer au
jardin d'Eden - a effectué dans la sainte communauté de la
Nouvelle-Orléans, que Dieu la protège, et par Sir Moses
Montefiore, l'année 5620 de la Création." Aux termes de la
charte de fondation des Michkenot, ses habitants s'engagaient à
prononcer des prières quotidiennes, ainsi que le jour anniversaire
de sa mort, pour le repos de l'âme de Judah Touro. Malgré
l'inscription et la charte, les Michkenot furent souvent appelées
Kerem Moshe (le vignoble de Moïse). Nombreux étaient les juifs
américains qui n'appréciaient guère le fait que
Montefiore fut le seul à être crédité de la
création du nouveau quartier hors-les-murs, occultant ainsi le
rôle essentiel joué par Touro et par Kursheedt. Qui plus est,
les philanthropes d'Angleterre et d'Amérique, qui se
considéraient comme responsables du projet, furent
déçus par les habitants qui ne parvinrent pas à
devenir économiquement autonomes dans les temps prévus ni
à se forger un nouveau mode de vie à l'extérieur de
l'enceinte de la Vieille Ville.
Le nom de Michkenot Sha'ananim (les "retraites tranquilles") est
emprunté au verset XXXII, 18 du livre d'Isaïe: "Mon peuple
habitera dans un séjour de paix, dans des demeures bien
protégées et dans des retraites tranquilles." Mais cette
prophétie mit fort longtemps à se réaliser. Les
difficultés à convaincre les habitants juifs de la Vieille
Ville de s'installer hors de l'enceinte sécurisante des murs ont
déjà été évoquées. Elles furent
surmontées dans une certaine mesure par les allocations
spéciales versées par Montefiore aux familles
désireuses d'aller vivre dans les Michkenot. Mais une grande partie
d'entre elles se contentaient d'y passer la journée et rentraient
dormir en Vieille Ville dès la nuit tombée, de crainte des
agressions arabes. D'ailleurs, pendant les premières années,
un habitant des Michkenot fut assassiné sur le chemin de la Vieille
Ville, un autre tandis qu'il s'employait à faire fuir des voleurs.
Mais bien vite un autre problème, pendant de ce dernier, fit son
apparition.
Souhaitant remédier à la pauvreté endémique
des habitants de Jérusalem, Montefiore entendait que tous les
habitants juifs de la ville, et pas seulement quelques familles
isolées, bénéficient des conditions de vie plus
confortables des Michkenot. C'est la raison pour laquelle il posa
explicitement comme condition que la résidence dans ces nouveaux
logements soit limitée dans le temps. Mais là il se heurta
à un autre problème: les premiers résidents
refusèrent de quitter les lieux et Montefiore, impressionné
par leur esprit pionnier, se refusait pour sa part à les
évincer. Ses héritiers envisagèrent bien de leur
imposer le paiement d'un loyer pour éviter la squatterisation
systématique des lieux, mais sans succès et en 1948 encore,
nombreux étaient les résidents des Michkenot qui
étaient des descendants des habitants originels des lieux.
L'isolement des Michkenot était également
problématique. Le soir les portes de la Vieille Ville
étaient hermétiquement fermées, à l'instar
d'ailleurs de celles des Michkenot. Ce n'est qu'en 1875, quinze ans
après leur fondation, qu'une petite ouverture fut
aménagée dans les murs pour permettre le transport des
malades à l'hôpital de Vieille Ville. Et seulement en 1898
que les portes de la ville furent laissées ouvertes jour et nuit.
Si cet isolement était périlleux pour les habitants des
Michkenot, il ne contribua pas moins à forger un remarquable esprit
de solidarité entre eux et à créer un quartier
homogène.
Au cours de la Première Guerre mondiale, l'assistance
économique dont dépendaient la plupart des familles juives
de l'époque - la haluka, allocations charitables en provenance de
l'étranger - fut interrompue. La famine et les
épidémies reprirent de plus belle à Jérusalem
comme dans le reste du pays. Vaincu sur la scène internationale,
l'Empire ottoman multiplia les exactions contre les juifs de Terre
sainte: des milliers d'entre eux furent chassés ou s'enfuirent;
d'autres durent payer des rançons pour éviter d'être
engagés de force dans l'armée turque; la typhoïde fit
également des ravages au sein de la communauté juive de la
ville. Les autorités turques multiplièrent les confiscations
de propriété et de nourriture et, pour compléter ce
sinistre tableau, une invasion de sauterelles vint détruire le peu
de récolte du pays. Pendant la bataille de Jérusalem en
1917, nombreux furent les habitants des Michkenot qui cherchèrent
refuge en Vieille Ville, et bien leur en prit, car les Britanniques
évitèrent systématiquement de bombarder les Lieux
saints. Du reste, dans leur grande majorité, les habitants du
Yichouv accueillirent les Britanniques comme des sauveurs.
La déclaration Balfour, promulguée le 2 novembre 1917, puis
le mandat britannique sur la Palestine redonnèrent aux juifs
l'espoir de reconstruire leur patrie dans la paix. Mais cet espoir fut de
courte durée. Deux ans à peine après la fin de la
guerre, manipulés par Hadj Amin al-Husseini, le futur Grand Mufti
de Jérusalem, les foules arabes attaquèrent les juifs de la
ville - les émeutes d'avril 1920 furent un prélude aux
événements ultérieurs.
En réponse à ces assauts, Zeev Jabotinsky, alors commandant
de la Hagana, l'organisation clandestine juive de défense, mit au
point les modalités de défense des habitants de la Vieille
Ville et des nouveaux quartiers de la ville. Il fut vite
arrêté par les autorités britanniques et
expulsé hors de Palestine. Mais son entreprise porta ses fruits et
servit à décourager le assaillant éventuels, et
à conforter les sentiments de sécurité des
résidents des quartiers exposés. C'est la raison pour
laquelle la population de Jérusalem échappa au sort des
juifs de Hébron et de Safed dont 133 furent massacrés par
des Arabes et 339 blessés au cours des émeutes d'août
1929. Non que les quartiers périphériques de
Jérusalem n'étaient plus attaqués par des bandes
arabes armées, mais ils furent à chaque reprise
sauvés par une poignée de combattants de la Hagana qui,
armés de rares fusils et de quelques grenades, risquaient leur vie
pour défendre leurs coreligionnaires.
Mais rien ne se faisait sans la participation active des habitants de ces
quartiers juifs exposés aux assauts arabes, qui tenaient à
effectuer leur tour de garde, à fournir des vivres à la
Hagana et à cacher les armes des combattants clandestins au
péril de leur vie, puisque les Anglais effectuaient des fouilles
systématiques après chaque échange de coups de feu.
Les Anglais finirent par ordonner l'évacuation des Michkenot
Sha'ananim et de Yemin Moshé dès l'éruption des
combats le 29 novembre 1947, suite au vote sur la partition de la
Palestine aux Nations Unies.
Du point de vue arabe, ces deux quartiers juifs hors-les-murs occupaient
des positions stratégiques puisque d'une part ils dominaient la
route de Hébron et que, d'autre part, leur proximité de la
Vieille Ville leur permettait de servir de lien entre l'extérieur
et les habitants assiégés de Vieille Ville. Mais les
habitants de ces quartiers juifs n'étaient pas moins dangereusement
isolés, d'autant que situés à un kilomètre
environ des concentrations juives les plus proches (au nord et au
nord-ouest), Michkenot et Yemin Moshé en étaient
séparés en fait par des "zones de sécurité"
britanniques. Au sud s'étendait tout un cordon de villages arabes,
à l'est les juifs étaient exposés aux tireurs
d'élite postés sur les murs d'enceinte.
Les forces arabes attaquèrent à plusieurs reprises pendant
les premiers mois de l'année 1948 mais furent repoussées
à chaque tentative. D'une offensive à l'autre, les
résidents étaient la cible de tireurs d'élite arabes
et de bombardements sporadiques (qu'ils appelaient "concerts") en
provenance du mont Sion. De plus, ils pâtissaient de la
pénurie constante d'eau et de vivres. Mais, malgré tout, ce
fut des Michkenot que les soldats de la Hagana partirent pour renforcer
les rangs des unités juives postées sur le mont Sion et
tenter avec elles de libérer le quartier juif assiégé
de la Vieille Ville. Le mont Sion resta aux mains des juifs, mais la
Vieille Ville se rendit à la Légion arabe le 29 mai 1948. Il
fallut attendre le départ des forces mandataires pour que les
communications entre Michkenot Sha'ananim, Yemin Moshé et le reste
de la ville fussent restaurées.
A la fin de la guerre d'Indépendance, Jérusalem était
une ville divisée. Les habitants du nouvel Etat d'Israël
étaient coupés de la Vieille Ville et des Lieux saints. Les
Michkenot se trouvaient juste à la frontière entre
Israël et la Jordanie, à portée de fusil des positions
jordaniennes sur les murs, à la lisière de la zone
démilitarisée. Pendant 19 ans, le bâtiment se trouva
à la merci des tireurs d'élite de la Légion arabe.
Ses habitants quittèrent les lieux dévastés par les
combats. Ce n'est qu'au cours des années cinquante que les
Michkenot se repeuplèrent, d'immigrants - essentiellement des
familles nombreuses originaires de Turquie - ainsi que de quelques-unes
des familles expulsées de la Vieille Ville.
La construction robuste de la bâtisse, ses murs épais et ses
portes donnaient aux habitants un sentiment de sécurité,
malgré les tirs arabes constants et parfois meurtriers. Mais la
superficie réduite des logements contraignit les habitants à
ajouter des installations de bric et de broc qui ne firent que
détériorer l'apparence du quartier. En un mot, les Michkenot
étaient quasiment devenues un bidonville.
Conscients du caractère historique unique du site, des
Hiérosolymitains et des amis de la ville en Israël et à
l'étranger décidèrent de procéder à la
restauration du bâtiment et de lui donner une affectation
d'utilité publique. En 1966, peu après l'élection de
Teddy Kollek à la mairie de Jérusalem, deux responsables
furent nommés par la Fondation de Jérusalem, Ehud Netzer et
Tuvia Ketz, pour redonner vie au quartier. Le plan originel envisageait la
transformation des Michkenot, érigées 106 ans plus
tôt, en un centre d'arts appliqués comportant studios et
ateliers où artistes et artisans locaux pourraient réaliser
leurs oeuvres.
Vers la même époque, le quartier voisin de Yemin Moshé
fut déclaré zone d'urbanisation. Des plans furent
dressés pour le restaurer et lui rendre son charme originel. Quand,
en juin 1967, la ville fut enfin réunifiée et que les
franc-tireurs postés sur les murailles de la Vieille Ville
disparurent, la zone démilitarisée et les plâtras qui
s'étendaient entre les Michkenot et les murs furent
transformés en parcs et en jardins. Un centre d'art et d'artisanat
ayant entre-temps été créé dans l'allée
voisine des Houtsot hayotser, les responsables envisagèrent une
autre affectation pour les Michkenot. La Fondation de Jérusalem
proposa la transformation du site en une structure d'accueil pour
créateurs du monde entier. Situé face au mont Sion et
à la Vieille Ville, c'était l'endroit rêvé pour
inspirer de grands écrivains, des artistes et des chercheurs
d'Israël et de l'étranger désireux de travailler dans
la capitale et de prendre part un temps à sa vie culturelle.
Les architectes Gavriel Kertesz et Saadia Mandel se joignirent à
Ehud Netzer pour concevoir le nouveau complexe. Préservant la
façade originelle et le caractère du bâtiment, ils
transformèrent les seize logements en neuf appartements
confortables, ajoutèrent des locaux à l'arrière du
bâtiment pour les cuisines et les salles d'eau, et un bâtiment
moderne servant de hall d'entrée et de réception.
Le 13 août 1973, 118 ans presque jour pour jour après que
Montefiore eut signé le document d'achat du terrain sur lequel il
érigea les Michkenot, ce fut l'inauguration de la maison
d'hôtes des Michkenot. Depuis deux décennies, les hôtes
qui se sont suivis sur les lieux sont tous des personnalités
éminentes du monde des arts et de la littérature. Certains
ont profité de leur séjour pour écrire ou
créer, d'autres n'ont fait que jouir de la paix et de la
sérénité de l'endroit.
Depuis 1993, un agréable restaurant sert de lieu de rencontre aux
hôtes israéliens et étrangers des Michkenot. Le livre
d'or des Michkenot est révélateur du plaisir ressenti par
ses hôtes: truffé de poèmes et d'inscriptions plus
élogieuses les unes que les autres, on y remarque, entre autres,
celle, succincte mais explicite de Umberto Eco: Et in Arcadio Eco.
Centre culturel, les Michkenot évoluent en fonction des
invités de passage qui s'y rencontrent, échangent leurs
impressions et leurs expériences avec leurs confrères
israéliens à travers des conférences, des ateliers,
des rencontres informelles et des colloques parrainés par les
Michkenot et par d'autres instances. La vocation pluridisciplinaire des
Michkenot s'en trouve étayée.
La plus grande contribution culturelle des lieux est dans le domaine
littéraire: depuis 1990, en effet, s'y déroule un festival
international de poésie d'une semaine. Le quatrième du genre
est prévu pour 1997. Le succès de ces festivals, ainsi que
les publications qui y sont associées ont assuré un
succès considérable aux Michkenot Sha'ananim sur la carte
culturelle mondiale. Les séries de conférences et les
lectures de prose et de poésie entrent régulièrement
dans ses programmes d'activités littéraires.
Autres activités: des ateliers pour jeunes poètes, des
colloques et des rencontres bilatérales entre écrivains
israéliens et étrangers ainsi que des projets
d'encouragement de la littérature hébraïque. Saul
Bellow, Philip Roth, Mordechai Richler et John Le Carré comptent au
nombre des auteurs qui ont écrit au cours de leur séjour aux
Michkenot. C'est également le cas d'auteurs israéliens
célèbres comme David Grossman et Méir Shalev.
Artistes et musiciens trouvent aussi leur place aux Michkenot où
ils disposent de deux studios, d'un piano à queue dans la
bibliothèque qui sert aux répétitions et aux
concerts. Ces derniers, à l'instar des expositions, se
déroulent soit au centre de musique adjacent, le Fisher Hall, soit
à Yemin Moshé.
Des chercheurs de renom sont également venus aux Michkenot
où ils ont rencontré leurs homologues d'Israël et de
l'étranger. L'équipe directrice entretient des relations
suivies avec des chercheurs de tous les horizons, prennent l'initiative de
congrès, de symposiums et de conférences. Les Michkenot
possèdent également une petite bibliothèque
comprenant en partie des ouvrages acquis auxquels viennent s'ajouter les
dons de ses hôtes: sa collection de recueils de poésie est
particulièrement riche. Ses archives photographiques et ses
recueils de correspondance entre certaines grandes personnalités
des deux dernières décennies sont fréquemment
consultés par des journalistes et des chercheurs.
Michkenot Sha'ananim est partenaire du Words and Images Jerusalem
Literature Project, série d'entretiens sur vidéo-cassettes
avec de grands écrivains juifs contemporains, dont Aharon
Appelfeld, Gyorgy Konrad et Moacyr Scliar. Tirant avantage de leur
isolement et de la sérénité de leur emplacement, les
Michkenot ont été le lieu de rencontre de nombreux
Israéliens et Palestiniens réunis pour débattre de
thèmes politiques. Plus récemment, les Michkenot ont
multiplié leur implication dans les affaires régionales et
ont établi, avec l'institut Van Leer, le Forum israélien
pour la culture méditerranéenne dont l'objectif est
d'investiguer, en compagnie de spécialistes de pays voisins, le
concept de culture méditerranéenne en comparant les images,
les symboles et les mythes des sociétés du pourtour
méditerranéen et en recherchant ce qui les rapproche.
L'évolution du climat politique et des pourparlers de paix au
Proche-Orient rendent à ce lieu privilégié de la
culture à Jérusalem sa vocation première: "la
retraite tranquille" de la prophétie d'Isaïe sera
peut-être réalisée de notre temps. Les Michkenot
Sha'ananim y auront indéniablement contribué.
Traduit par A.M.S.