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Nostalgie de Jerusalem dans l-art populaire juif d-Europe septantrionale

6 Sep 2003
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 102
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"Si je t'oublie, Jérusalem..."
Nostalgie de Jérusalem dans l'art populaire juif d'Europe septentrionale

 
 
Eliezer Zusman Katz dans la synagogue de Unterlimberg, Allemagne, 1739 (existente)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eliezer Zusman Katz dans la synagogue de Unterlimberg, Allemagne, 1739 (existente)

 

 

 

Peinture murale de la synagogue Nicolina de Jasi (Roumanie). L'édifice fut détruit quelques jours à peine après la prise de cette photo

 

 

 

 

Peinture murale de la synagogue de Roman (Bukovine), années vingt. Le bâtiment est toujours en service

 

 

 

 

Synagogue de Rymanov détruite par les nazis pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Plusieurs vestiges et citations du Talmud s'y trouvent encore

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Souccah de Tyczyn, Galicie, début du XIXe siècle
  Durant plus de 2500 ans, la nostalgie de Sion et de Jérusalem devait accompagner le peuple juif dans ses diverses diasporas, depuis l'exil babylonien ordonné par Nabuchodonosor en 598-537 avant J.-C. et la conquête de Jérusalem précédant sa destruction par les soldats romains de Titus en 70 de l'ère chrétienne, date qui allait marquer le début de la grande dispersion. Cette nostalgie, attestée plus d'un millier de fois dans la Bible comme dans le Talmud, marque les prières quotidiennes et festives pour culminer en une acmé d'espoir à la fin de la Haggadah de la Pâque par cette formule consacrée: "L'an prochain à Jérusalem." Certaines des plus poignantes expressions de ce sentiment furent composées par l'auteur des Psaumes:

    Sur les rives des fleuves de Babylone, là nous nous assîmes et nous pleurâmes au souvenir de Sion. Aux saules qui les bordent nous suspendîmes nos harpes. (137, 1-2)

    Si je t'oublie jamais, Jérusalem, que ma droite m'oublie ! Que ma langue s'attache à mon palais, si je ne me souviens de toi, si je ne place Jérusalem au sommet de toutes mes joies. (137, 5-7).

    Célèbre, ô Jérusalem, l'Eternel, glorifie ton Dieu, ô Sion! (147, 12).

L'art juif de la zone de résidence juive en Europe de l'Est connut au XVIIIe siècle une floraison exubérante dans tous les domaines de la création. Les artistes se mirent à décorer l'intérieur des synagogues de peintures murales privilégiant le thème d'une nostalgie pérenne à travers la description de l'exil babylonien, de Sion et de Jérusalem. Certaines images des Psaumes, comme ces "harpes suspendues aux branches", enflammèrent l'imagination des artistes qui firent figurer dans leurs oeuvres les instruments de musique (violon, trompette et cymbales) des klezmers, ces musiciens juifs itinérants qui jouaient aux festivités juives comme à la cour de la noblesse polonaise.

En 1760, l'artiste populaire Yehuda Leib devait s'inspirer du verset "Sur les rives des fleuves de Babylone" pour décorer les murs intérieurs de la synagogue polonaise de Przedborz de trompettes, de czymbales (instrument slave à cordes) et d'un immense violon, avec en arrière-plan une Jérusalem de rêve aux oiseaux sillonnant le ciel. Artiste protéiforme - architecte, peintre et sculpteur - David Fridlaender, qui vécut en Pologne à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, s'inspira du même verset pour décorer les murs de la synagogue de Grojec de tout ce que peut faire jaillir l'imagination. A gauche de la composition il dresse la tour de Babel, aux quatre étages dardés vers le ciel. Cerfs paissant dans la prairie et oiseaux sillonnant le ciel ajoutent au tableau une touche pastorale, tandis qu'au centre des harpes sont suspendues aux branches et qu'à droite s'élève Jérusalem, ici typique cité polonaise de l'époque, avec ses maisons aux toits de tuiles. En 1939, ces deux synagogues de Przedborz et de Grojec furent incendiées de fond en comble par les Allemands. Des centaines d'autres synagogues en bois, aux peintures murales colorées exprimant la nostalgie de Sion et caractérisant les shtetls (bourgades) juifs de la région, furent elles aussi détruites par le feu au tout début de la seconde guerre mondiale.

C'était alors la coutume d'apparier cette nostalgie de Sion à une description picturale de Jérusalem, cité d'espoir. Durant quelque deux cents ans, des représentations de l'exil babylonien figurèrent sur les murs des synagogues, usage qui allait perdurer jusqu'au siècle présent. Ces peintures étaient souvent accompagnées de textes, entre autres de versets tirés des Psaumes. Dans deux panneaux décoratifs des années vingt, l'un à Roman en Bucovine et l'autre dans la synagogue Kirznershe (dite "synagogue des fourreurs" et toujours en service) dans la moldave Jasi, on peut observer des représentations d'instruments de musique identiques à ceux des klezmers. Il est encore possible de voir les vestiges de ces peintures en Roumanie et en Pologne dans des synagogues aujourd'hui abandonnées, à Roman par exemple ou à Wladowa en Pologne, les nouveaux instruments figurant en regard des traditionnels shofars, trompettes et cymbales.

En 1740, Haïm Segal de Sluck décorait les synagogues de Mohilev, en Biélorussie, de peintures murales en haut desquelles il faisait figurer l'inscription Yerushalayim ir hakodesh ("La ville sainte de Jérusalem"). Sa Jérusalem est une superbe cité aux palais nombreux et aux flèches multiples, avec en son point focal une bâtisse magnifique à la tour couronnée, le Temple... En 1916, ces peintures murales furent conservées par l'artiste Eli Lissitzky qui en fit une reproduction exacte aux côtés de ses propres réminiscences de la synagogue. Elles furent publiées en 1923 à Berlin dans la revue Rimon-Milgroim. Des photos du plafond et des vues de l'intérieur de la synagogue avaient été prises en 1930 par Rachel Wischnicer-Bernstein, qui compte parmi les premiers spécialistes de l'art juif, et publiées pour la première fois en 1914 à Moscou dans L'histoire du peuple juif. La photographie rarissime qui figure ici fut retrouvée dans les papiers d'un acteur juif de renom, Solomon Mikhoels, victime du stalinisme. Ces documents sont désormais conservés aux Archives générales du peuple juif à l'Université hébraïque de Jérusalem. La synagogue de Mohilev, entièrement en bois, fut incendiée en 1941 par les Allemands tout comme les autres synagogues de Biélorussie. Sur une autre peinture de Yehuda Leib composée à Przedborz en 1760 (Sur les rives des fleuves de Babylone), Jérusalem est dépeinte comme une cité aux nombreuses tours, archétype qui allait s'imposer à l'époque.

Sur les peintures murales datant de 1727 et décorant la synagogue de Jablonow, en Galicie, Jérusalem est une cité onirique aux tours s'élançant vers le ciel, et au paysage décoré de colombes et autres animaux, comme il sied à une cité sainte. Dans sa représentation des tours, l'artiste s'est sans nul doute inspiré du verset biblique "Ouzzia bâtit des tours à Jérusalem" (II Chroniques, XXVI, 9).

Panneaux de bois de la synagogue de Horb, Allemagne méridionale, peints en 1735 et transférés au musée d'Israël en 1968

Au XVIIIe siècle, un nouvel élément devait apparaître dans les descriptions picturales des tours de Jérusalem: il s'agit des dômes bulbeux des synagogues polonaises de Kamianka Strumilowa. A l'évidence, les bulbes des églises russes orthodoxes voisines servirent en l'occurrence de modèles aux peintres de ces synagogues. Eliezer Zusman Katz, qui décora sans doute également des synagogues de Galicie, prit avec lui des esquisses de ses peintures lorsqu'il fut invité à décorer des synagogues bavaroises. Entre 1732 et 1740, il travailla dans les synagogues de Colmberg, Bechhofen, Horb, Unterlimberg et Kirchheim, coiffant là aussi les flèches hiérosolymitaines de dômes bulbeux, d'après les modèles qu'il avait gardés avec lui en quittant sa ville natale. Deux seulement des cinq synagogues décorées par Eliezer Zusman furent préservées durant la seconde guerre mondiale: celle d'Unterlimberg, construite en 1739, et surtout celle d'Horb, édifiée en 1735 et dont les panneaux décoratifs furent conservés au musée de Bamburg avant d'être offerts en 1968 au Musée d'Israël à Jérusalem. Le plafond de la synagogue a été reconstitué depuis dans toute sa gloire, et dans le coin supérieur gauche de l'un des murs, Jérusalem est représentée ceinte de murailles, couronnée de tours, et ornée de portes, selon la tradition des peintures murales polonaises. Les oeuvres murales de la synagogue d'Unterlimberg reflètent l'influence slave subie par le peintre durant son enfance, avec les tours et bâtiments de Jérusalem aux dômes bulbeux.

Les artistes juifs vivant dans les petits shtetls d'Europe de l'Est représentaient les murs et les portes d'une Jérusalem qu'ils n'avaient jamais vue, avec la naïveté propre à l'art populaire. Sur les murs de la synagogue Nicolina de la roumaine Jasi, Jérusalem est un shtetl aux maisons à pignons entre lesquels s'arrondissent les dômes des synagogues. Cette cité, sise dans une grasse prairie, est ceinte d'une muraille à l'architecture difficilement décodable. Ces peintures pleines d'originalité, baignées d'une douceur lumineuse, furent précipitées dans le néant par des entrepreneurs locaux quelques jours seulement après avoir été photographiées par l'auteur de cet article.

Sur les murs représentant Jérusalem dans la synagogue de Niebylec en Galicie, qui fut conservée et fait aujourd'hui fonction de bibliothèque, on peut observer une peinture datant du début du siècle, tandis qu'à Jasi, une oeuvre de la même époque représente la cité forteresse entourée d'une formidable muraille. Les maisons y sont coiffées de dômes écarlates. Quant au Mur occidental, il défend la ville par l'arrière et sur l'un des panneaux on peut lire le verset des Psaumes: "L'Eternel rebâtira Jérusalem, il y rassemblera les débris dispersés d'Israël" (Psaumes, 147, 2).

Pour David Fridlaender, qui décora la synagogue polonaise de Piotrkow au début du siècle, Jérusalem est une cité orientale aux toits plats en terrasses, et des flèches dont l'une est un minaret. Dans cette représentation picturale, l'énorme muraille de Jérusalem est bâtie de pierres dont on construisait les murets ceignant les cours à l'époque où un tel matériau était encore disponible. Cette synagogue fut détruite durant la seconde guerre mondiale et la peinture disparut, mais le bâtiment fut restauré depuis et fait aujourd'hui fonction de bibliothèque.

Sur le mur sud de la synagogue de Radovic, en Bucovine, une peinture porte l'inscription "Cité sainte de Jérusalem, puisse-t-elle être bientôt rebâtie." Dans cette composition figure un bâtiment élevé au dôme arrondi, tandis qu'à gauche s'élèvent une mosquée, le Mur occidental et les murailles de la cité avec leurs portes et leurs tours, ainsi que le quartier de Beit Sion, entouré de monts boisés. C'est là une copie d'une oeuvre originale peinte vers 1870 par l'artiste populaire Haïm Shlomo Pinia de Safed, et popularisée dans les communautés juives d'Europe de l'Est par les lithographies de Terre sainte imprimées à Vienne à la fin du XIXe siècle et à Turek, en Pologne, avant la Première Guerre mondiale. Le Mur occidental, seul vestige du Temple, s'insérait tout naturellement dans les peintures synagogales. L'artiste qui décora la synagogue Nicolina de Jasi le représenta avec une belle originalité: entre les flèches, des juifs drapés de taliths (châles de prière) s'abîment en prières, tandis qu'on peut apercevoir au loin les maisons de Jérusalem blotties dans un bosquet. Il peignit également le Mur occidental dans un paysage ouvert à la Kirznershe Shul de Jasi, avec des hommes enveloppés de leur talith sur le côté gauche de la composition, et des femmes en noir sur le côté droit.

La synagogue de la rue Sulitza à Botoshan, en Moldavie, fut construite pour des charretiers et des portefaix. La sancta simplicita des peintures murales de cette synagogue reflète bien la nature populaire des hommes de peine qui la fréquentaient. Le Mur occidental y est rendu (avec une inscription en yiddish) en mur de maçonnerie, masquant partiellement un bosquet d'arbres et jouxtant des bâtiments aux dômes rouges. Ce motif se retrouve fréquemment dans les représentations synagogales du Mur occidental. Il semble inspiré des sceaux et plaques gravées des associations et institutions, ainsi que des illustrations figurant sur la page de garde des livres et sur les logos des imprimeurs.

Sceaux, plaques et livres avaient été fabriqués ou imprimés dans la Jérusalem du XIXe siècle, et ils incluaient tous la même esquisse du Mur occidental. Il en va de même pour les descriptions picturales du mont du Temple: dans les textes, les feuillets des ouvrages de souvenirs, comme dans l'art populaire, le Temple est décrit comme un bâtiment octogonal couronné d'un vaste dôme, ce qui caractérise en fait la mosquée d'Omar datant du VIIe siècle et connue sous le nom de Dôme du Rocher. Depuis le début du siècle, cet archétype, sous de multiples variantes, apparaît sur les peintures murales de synagogues comme celle de la Kirznershe Shul, et de la Merarske Shul (dite "des cultivateurs de pommiers"), toutes deux sises à Jasi, ainsi que sur une superbe peinture de la synagogue de Roman. L'artiste a signé son oeuvre en y apposant l'inscription suivante: "Puisse l'oeuvre de mes mains être glorifiée/Abraham Mendel fils du Reb Shlomo/de Yasi en l'an 5680 (1920)." Il inscrivit en outre au bas de la décoration: "Saint des saints et pierre de Fondation."

Dès le début du siècle, des photographies de Terre sainte commencèrent à circuler en Europe de l'Est, et les vues de Jérusalem furent représentées en conséquence. Les monuments de la Vallée du Kidron, la colonne d'Absalon et le tombeau de Zacharie figurent sur la synagogue de Domrowa près de la localité polonaise de Tarnow. Les fresques et le plafond de cette synagogue ont été dans l'ensemble conservés. Les travaux de restauration entamés voilà quelques années ne furent jamais achevés et la synagogue reste abandonnée.

Les travaux d'artistes contemporains ont également servi de source d'inspiration aux peintres de synagogues. Un paysage de Jérusalem, d'après la gravure du fameux Efraïm Moshe Lilien, figure par exemple dans l'une des synagogues de Roman.

Berl Fas fut le dernier des peintres de synagogues en sol polonais. Il acheva en 1930 les décorations murales des synagogues galiciennes de Rymanow. Au-dessus de l'entrée, il peignit un double panneau, avec à droite un paysage aux édifices portant l'inscription "Tombeaux des rois de la maison de David." Les vestiges de cette synagogue subsistent depuis sa destruction au tout début de la seconde guerre mondiale. Mystérieusement, bien qu'elle ne possède plus ni toit ni fenêtres, et qu'elle ait subi des dégradations diverses après la disparition des juifs de la région, de nombreux textes et citations du Talmud sont encore lisibles aujourd'hui sur les murs. Néanmoins, toutes les tentatives de restauration de ce bâtiment se sont jusqu'à présent soldées par un échec.

Ainsi se clôt une période de deux siècles de représentation de l'exil dans les peintures murales des synagogues. Cependant, le peintre de la synagogue polonaise de Bobowa les transcende sans doute toutes. Il a en effet représenté toute la ville de Jérusalem, ceinte de montagnes, avec ses nombreuses demeures, le Temple et le Dôme du Rocher en arrière-plan, mur de maçonnerie enclos dans un portail monumental. A l'heure actuelle, les peintures murales de la synagogue de Bobowa sont totalement badigeonnées de blanc, le bâtiment tout entier ayant été reconverti en école de tissage et de broderie pour filles. L'Arche sainte, magnifique chef-d'oeuvre, fut préservée par son rideau. Les métiers à tisser ont récemment été enlevés et le bâtiment remis aux responsables juifs. Les travaux de restauration ayant commencé, une vue de Jérusalem au dôme d'or est déjà partiellement visible. Il se pourrait que cette bâtisse soit transformée en musée d'une vie juive naguère florissante dans la région. Certaines synagogues d'Europe de l'Est subsistent encore en Roumanie, en Moldavie et dans les Carpates, mais l'immense majorité a été détruite. Comme nous avons pu le constater, Jérusalem resta toujours au premier plan de la conscience juive, dans les foyers comme dans les synagogues. L'éternelle nostalgie de Sion, de Jérusalem et du Mur occidental ne disparut jamais des pensées des membres des congrégations locales priant pour la rédemption.

A Tyczyn, minuscule shtetl galicien, j'ai découvert dans le grenier d'une demeure privée une souccah peinte datant du début du XIXe siècle. Les juifs attendent dehors le navire de haute mer qui les rassemblera et les emmènera en Terre promise, au pays où coulent le lait et le miel, contrée des vignobles et des palmes. A cet instant les Hassidim chanteront sans doute avec enthousiasme (et en yiddish) une paraphrase du célèbre poème de Goethe:

Zu veyst ir dos land vu esróyguim blíen?
Vu tzign esn bokser anstodt groz
Guebrótene táybelaj guéntzelaj flíen glaij
in moyl arain?
Vu rózhinkes vain tut flísn on a mos
Mit lulóvim álerlei zelinen guedekt di dejer
Und mandeln vaksn oif yedn stekn.
Oy ahín, ahín, ahín
Oy rébenyu guevald, guevald
Volt ij mir ahín avek
Oy jotchbi take bald.

Connais-tu le pays où fleurit le cédrat?
les chèvres y broutent des caroubes et non de l'herbe;
des colombes et oies rôties vous volent droit dans la bouche,
le suc de la treille y coule en abondance,
les palmes recouvrent les toits des maisons,
et sur chaque rameau fleurit l'amandier.
Oy, là-bas, là-bas, là-bas
oy, rabbi, gevald, gevald!
Je veux m'y rendre à l'instant
m'y transporter.

Traduit par Colette Salem

 
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