Démolie depuis plus de vingt-cinq ans, la maison de mon enfance,
à Jérusalem, n'a jamais cessé de me hanter. Ses murs
massifs de pierre gris-rose appelée misi-hamra, ses pièces
au plafond haut, ses sols étincelants aux carreaux polychromes, ses
fenêtres en arcatures, sa vaste terrasse dallée avec ses deux
citernes, ses cages d'escaliers intérieurs et extérieurs,
ses balcons de bois et de fer, ses longs corridors carrelés
traversant le premier étage tel un intestin rectiligne, ses sons,
ses odeurs, cette maison en un mot, m'apparaôt en rêve bien
plus clairement que toutes les demeures dans lesquelles j'ai vécu
depuis lors. N'allez pas croire cependant que mon enfance se soit
limitée à ce lieu: après un séjour à
Tel-Aviv, j'ai fait une visite à mes grands-parents de Riga suivie
d'un retour périlleux en Palestine pratiquement sous le nez des
nazis, pour me retrouver enfin, pour peu de temps il est vrai, chez
l'oncle Joseph, dans sa ferme de Yoqneam, au sud de Haïfa. Mais de
toutes ces expériences aucune n'a marqué mon enfance comme
ma vieille maison de Jérusalem.
Tout le jour le campanile du couvent voisin fourmillait de pigeons qui
prenaient leur envol dès que sonnaient les cloches, pour aller
plâner à quelque distance jusqu'à ce que s'en dissipe
l'écho. Massive bâtisse à deux étages
coiffée d'une toiture rouge, le couvent qui, comme notre maison, se
trouvait au coin de la rue, était cependant moins long que cette
dernière. Toute la semaine il faisait office d'école de
filles.
De l'autre côté de la rue se dressait, ceinte d'un haut mur
et d'un portail de fer, la maternité Sadowsky. On pouvait
apercevoir les nouveaux-nés par une fenêtre grillagée
ménagée dans le mur d'enceinte. Ils reposaient dans de
petits berceaux et, en prêtant l'oreille, on percevait de faibles
gémissements. Mais il était rare que la fenêtre soit
ouverte, sans parler de la circulation dont l'incessante rumeur
étouffait tous les bruits. De temps à autre une
infirmière pénétrait dans la pièce où
se trouvaient les nourrissons. Tout était imprégné
d'un léger mystère. Un jour je vis une scène qui
excita mon imagination: le portail s'ouvrit, laissant passer un couple
qui se dirigea vers une voiture. Plusieurs personnes les entouraient. La
jeune femme pleurait à fendre l'âme tandis que l'homme qui
l'accompagnait la soutenait avec beaucoup de tendresse. J'observai la
scène avec intérêt: ce n'est pas tous les jours que
l'on voit pleurer les grandes personnes. Mais soudain je m'avisai de
l'essentiel: il n'y avait point de bébé.
En début d'après-midi les soldats polonais du bas de la rue
grimpaient, l'oeil glauque, jusqu'à la petite épicerie
proche du couvent pour acheter de la vodka "pour le petit
déjeuner." A peine étaient-ils partis que l'épicier y
allait de sa remarque, en hébreu naturellement. Ils étaient
connus dans le voisinage. Le soir venu, la mère d'Edna, robe
cintrée et cheveux bouffants, promenait son petit chien le long de
la rue en remuant des hanches et du sac à main. Je la trouvais
très élégante, très féminine. Je ne
saurais dire exactement quand je commençai à comprendre ce
qu'elle faisait en réalité. Je tiens cependant à
mettre au crédit de mes parents le fait qu'ils ne m'interdirent
jamais de fréquenter Edna. C'est à peine s'ils esquissaient
une moue de désapprobation, suivie peut-être d'un
léger soupir de soulagement lorsqu'un beau jour cette famille
quitta le quartier.
Avec ses deux citernes à haute margelle recouvertes d'une plaque de
fer, la vaste terrasse dallée longeant la maison du
côté du couvent était à elle seule tout un
monde. Lorsque l'eau venait à manquer les citernes fournissaient
une eau qu'il suffisait de faire bouillir pour qu'elle soit parfaitement
potable. Nous les enfants qui vivions au dernier étage, pouvions
accéder à la terrasse de deux manières: par
l'escalier central où, si nous avions le malheur de faire le
moindre bruit, une juive allemande à tête de méduse se
mettait immédiatement à nous houspiller, ou par l'escalier
extérieur, en passant par l'entrée de la cour. Tels une
petite horde déchaônée, nous courions de tous
côtés au grand déplaisir des grands. Souffrant de
migraines chroniques, la femme de l'épicier nous suppliait sans
cesse d'arrêter de hurler, de siffler, de chanter... Ou bien,
dévalant en trombe sur nos "scooters" de bois la rue presqu'aussi
escarpée qu'une piste de ski, nous finissions
généralement genoux, coudes et nez en sang.
Derrière la maison, en contrebas, là où vivaient les
officiers polonais, le cimetière musulman, vaste étendue de
collines arides parsemées, près du sommet, de tombes
disséminées de-ci de-là, dévalait la rue King
George pour s'achever en bas, près de l'étang de Mamilla.
Par-delà le cimetière, les bâtisses formaient un vaste
demi-cercle. Toute cette zone qui serait, bien plus tard, entourée
de barbelés, allait être par dérision
rebaptisée "Bevingrad", du nom d'Ernest Bevin, secrétaire
britannique aux colonies qui eut le malheur de présider au
démantèlement de l'Empire.
Mais, à l'époque dont je parle, l'immeuble Generali tout
comme l'hôtel King David, le YCMA ainsi que toutes les
bâtisses qui attiraient les Britanniques ne nous semblaient pas
hostiles. L'ennemi, c'était les Allemands et bientôt la
menace de leur arrivée fut telle que même nous, les enfants,
commençâmes de la sentir peser. Je me souviens assez
clairement de la mention du nom d'El Alamein. Je me souviens aussi de
conversations fébriles ayant trait à des chevalières
à double fond ou à des mesures d'urgence visant à
évacuer femmes et enfants. L'orage était dans l'air. Mais
c'est seulement plus tard que je pris conscience des plans
d'évacuation en cas d'invasion allemande. Mon père et ses
camarades devaient rester sur le Carmel pour bloquer les troupes ennemies
tandis que femmes et enfants seraient évacués. Mon
père avait pris contact avec un jeune bédouin avec lequel il
avait lié amitié, avant la guerre, dans une prison de
Saint-Jean d'Acre. Nous étions censées, ma mère et
moi, nous joindre à sa tribu, dans le Néguev. Pour expliquer
son teint clair et ses yeux bleus, ma mère se serait fait passer
pour une Circassienne. Sans le maréchal Montgomery et ses troupes,
je serais peut-être à présent une grand-mère
bédouine veillant sur ses nombreux petits-enfants dans une tente en
peau de chèvre.
Les sirènes d'alerte retentirent une ou deux fois à
Jérusalem, lors du bombardement de la Palestine par l'aviation
italienne. Quelques maisons furent détruites à Tel-Aviv mais
Jérusalem ne fut jamais survolée. Tous les habitants de la
maison descendaient alors quatre à quatre l'escalier central pour
se réfugier dans les antres du vieil édifice. Dès que
sonnait la fin de l'alerte tout le monde rentrait chez soi. Pour nous la
guerre consistait essentiellement en rationnements de toute sorte qui,
bien qu'assez supportables, nous firent vite oublier l'odeur du pain
chaud, du beurre, de la crème et du sucre fin. Nous vômes en
outre défiler tous les corps d'armée qui traversaient la
Palestine: Australiens coiffés de chapeaux à larges bords
rejetés sur le côté, Africains et Indiens en uniformes
chamarrés, l'armée de la France libre ainsi que les
Polonais. Mais de tous c'étaient les Aussies qui étaient nos
préférés, à nous, les enfants. Ils
étaient toujours gentils avec nous et nous distribuaient toutes
sortes de friandises. Si les Tommies pouvaient se montrer sympathiques
à l'occasion, ils étaient le plus souvent tellement ivres et
déchaônés qu'ils constituaient un réel danger
pour la population. Il y avait dans notre rue, juste à
côté de la maternité, une cantine militaire dont ils
émergeaient la nuit venue en chantant à tue-tête,
n'hésitant pas à uriner contre les murs et se faisant un
devoir d'accoster tout ce qui portait jupon.
Le vacarme provenant du garage des autorités britanniques
situé entre notre maison et le couvent était assourdissant.
Cris, bruits de ferraille, coups de marteaux, sans parler de la radio qui
braillait toute la sainte journée, étaient notre lot
quotidien. Mais les cloches du couvent étaient tellement sonores
qu'elles balayaient, dès qu'elles retentissaient, tous les bruits
alentour. De l'autre côté de la maison se trouvait le
cinéma Orion, vaste grange qui offrait trois films par jour:
à quinze, dix-neuf et vingt et une heures. Les films
égyptiens étaient très populaires: Abdoul Wahab,
Laïla Mourad et Farid al-Atrash rivalisaient avec Betty Grable, Garry
Cooper et Leslie Howard.
Mais n'oublions pas les odeurs: relents de métaux chauffés
à blanc provenant du garage, odeur d'urine montant de
l'allée derrière le cinéma, lourds effluves des plats
européens cuisinés au couvent mêlés à
l'odeur âcre des olives et des poissons salés vendus à
l'épicerie, arôme du za'atar s'exhalant des échoppes
de qa'aq (variété de pain), vapeurs d'eau de javel et
d'amidon fumant montant du pressing d'en bas, arôme des gommes
gluantes des amandiers des jardins voisins avec lesquels nous nous
bandions les doigts, prétendant qu'il s'agissait de gaze, parfums
capiteux de jasmin et de fleur d'oranger, odeur alléchante des
cacahuètes grillées vendues au coin des rues par de grands
soudanais drapés de blanc. Et en hiver, l'odeur du
kérozène exhalée par le poêle qui s'essouflait
en vain à chauffer les vastes pièces aux plafonds hauts de
notre appartement.
Construite au début du XIXe siècle la maison était
à l'origine le caravansérail de la rue de Jaffa, refuge pour
les retardataires arrivés après la fermeture des portes de
la Vieille Ville. Ils pouvaient ainsi abreuver leurs chevaux aux citernes
de la cour et déposer leurs marchandises dans les caves
voûtées creusées sous l'édifice. A moins, tout
simplement, qu'ils n'aient préféré le calme des
champs et des pinèdes au tumulte des venelles populeuses de
l'antique cité. La maison offrait deux types de chambres: les plus
spacieuses, orientées sud-est donnaient sur la Vieille Ville avec
ses lieux saints et ses marchés, tandis que les plus modestes,
orientées nord-ouest, avaient vue sur d'arides collines. Lorsque,
dans les années 1880, la ville commença de s'étendre
au-delà des murailles, sur les collines et les vallons
environnants, l'un des premiers quartiers à faire son apparition
fut Nahalat Shiv'a, petites maisons blotties dans la vallée en
contrebas de notre demeure qui devait bientôt changer de fonctions
et de propriétaires: couvent d'abord, puis hôpital, elle
finit par être achetée par un certain Sheeber, arabe
chrétien aisé possédant nombre d'immeubles
d'habitation dans les nouveaux quartiers.
Nous vivions dans l'aile privilégiée de l'édifice,
celle qui donnait sur la Vieille Ville. Mais la vue en était
obstruée, sur toute la rue de Jaffa, par une rangée de
nouveaux immeubles. Nous pouvions voir, de nos fenêtres, les toits
de Nahalat Shiv'a et, plus loin, une partie de la Moscobia (l'esplanade
russe) avec ses dômes verdâtres, l'immeuble Generali ainsi que
l'imposante Poste centrale. Mais aussi belle qu'elle fut, cette vue ne
pouvait égaler celle qui s'offrait à nos yeux du haut de
l'escalier extérieur. Par-delà le cimetière musulman
de Mamilla nous apercevions la crête d'où se dressait le
bâtiment de l'YMCA avec sa blanche tourelle en manière de
minaret, l'hôtel King David et, au loin, le mont Scopus avec,
à son sommet, l'hôpital Augusta Victoria. Puis nos yeux
plongeaient dans l'éternelle brume flottant au-dessus des
profondeurs de la mer morte. Du haut de cet escalier le spectacle
était inépuisable.
Notre maison ressemblait à une forteresse médiévale.
D'un mètre d'épaisseur, ses murs se composaient de trois
couches de pierre de Jérusalem. Aussi les fenêtres,
arquées ou non, constituaient-elles des sièges des plus
confortables. Je passai le plus clair de mon enfance perchée sur la
croisée de ma chambre, à contempler la vue, mais aussi et
surtout le ciel. A droite, le toit du couvent offrait le spectacle
quotidien des pigeons et, au crépuscule, des myriades d'hirondelles
balayaient de leurs volutes un ciel d'argent étincelant. Elles
disparaissaient, dès la nuit tombée, pour faire place aux
étoiles qui, couvre-feu aidant, pouvaient briller tout leur
soûl, aucune autre lumière ne venant les gêner.
Au logis mes parents vaquent à leurs occupations. Assis à
son bureau, une longue cigarette égyptienne "Matossian" ou "Latif"
calée entre les dents pour que la fumée ne lui entre pas
dans les yeux, mon père tape à toute vitesse à la
machine avec deux doigts seulement. Sur le bureau sont posés deux
petits éléphants d'ébène aux défenses
et aux yeux d'ivoire, un cendrier de cuivre de "Bezalel" et une petite
lampe en terre cuite de l'époque romaine découverte quelque
part dans le Nord par mon oncle Joseph, ingénieur de profession.
Sur le mur, face au bureau, est accrochée une photo en noir et
blanc de Néfertiti, "ma rivale" prétendait ma mère.
Confortablement installée sur le canapé, près de la
table ronde couverte d'une lourde nappe brodée, ma mère lit,
comme à son habitude. Elle dévore ses livres comme
l'alcoolique boit: peut-être est-ce l'un de ses romans russes
préférés, peut-être un roman policier en
anglais ou en allemand, car, bien que son hébreu fût
excellent, elle ne réussit jamais à le lire pour le plaisir.
Journaux ou magazines, certainement, mais des romans, impossible. Ou bien
se mettait-elle à coudre, à la main, ou sur sa grosse
machine Singer, transformant, pour elle-même ou pour moi, les vieux
uniformes de mon père en vêtements féminins. Pour
nous, ce n'est pas seulement, comme pour tous les autres, le temps des
rationnements, mais des temps difficiles pour notre famille en
particulier. La prospérité que la Palestine devait
connaôtre pendant la guerre ne nous concerne pas. Mon père
est trop occupé à construire une nation pour tenter de
gagner plus d'argent. Aussi se contente-t-il d'éditer journellement
le journal du Parti, effectuant, à l'occasion, une ou deux
traductions. Des modestes bijoux de ma mère, il ne devait
bientôt plus rien rester. Mais qu'elle en ait souffert ou non, elle
n'en souffla jamais un traôtre mot.
Au rez-de chaussée, juste au-dessous de chez nous, dans un
appartement donnant sur la terrasse habitait le déjà
célèbre journaliste et écrivain Asher Beilin. Il fit
un jour, dans l'un de ses articles, une description de la maison qui ravit
littéralement mon père. Tout y était, à peu de
choses près: la blanchisserie tenue par une famille prolifique de
rouquins ultra-orthodoxes qui passaient leur temps à psalmodier des
psaumes; les trois péripatéticiennes, dont deux
étaient des sionistes pures et dures tandis que la troisième
"fricotait avec les Anglais", ce qui lui avait valu d'être mise au
ban par les sionistes de la maison; la comtesse polonaise et sa blonde
fille - elles ne devaient pas rester très longtemps; le
célèbre portraitiste du premier étage avec ses deux
filles, Daphné et Chloé; le boiteux qui était
speaker à la radio, ainsi que la dame libanaise accompagnée
de sa fille, qui travaillaient comme interprètes pour le compte des
forces alliées et élevaient un nombre incalculable de
chats... N'allez pas croire que les locataires de la maison Sheeber
fussent tous aussi pittoresques, la plupart d'entre nous étions des
gens ordinaires vivant tant bien que mal d'expédients de toutes
sortes. Le père de Nora, ma meilleure amie, était
pharmacien. Il travaillait pour le gouvernement, gagnant à peine de
quoi joindre les deux bouts. C'était un juif allemand qui avait
épousé, avant la montée au pouvoir d'Hitler, une
Allemande non-juive. Ils étaient arrivés en Palestine peu
avant la guerre avec leur petite fille. Ses parents à lui
étaient arrivés plus tôt, grâce aux permis, de
fort courte durée du reste, en vertu desquels certains juifs de la
bourgeoisie avaient pu partir, emportant même avec eux quelques-uns
de leurs biens. Ils vivaient dans une jolie maison, dans l'une des
banlieues tranquilles de la ville. Parfois les parents de Nora
m'emmenaient rendre visite à Grosspapa et Grossmama. Ils parlaient
tous allemand et vivaient comme si le temps s'était
arrêté. On ne trouvait chez eux que des classiques allemands
écrits en caractères gothiques que j'étais incapable
de lire. L'enfance de Nora avait été bercée par Max
und Moritz et par les contes des frères Grimm.
Ils n'étaient d'ailleurs pas les seuls: nombreux étaient
ceux qui vivaient leur rêve et fuyaient, ce faisant, les
réalités de notre ville et de notre vie. Encore plus
excentrique et attachante que la famille de Nora, Else
Lasker-Schüler, la grande poétesse juive allemande
échouée, on ne sait comment, au Moyen-Orient, vivait dans un
monde fantastique, mêlant imagerie germanique et
élucubrations bibliques. Elle affirmait que ses poèmes,
écrits en un allemand superbe, étaient en
réalité composés en hébreu. On la connaissait
bien dans les rues et dans les cafés de Jérusalem. Elle
était toute voûtée et avait plutôt l'air d'une
mendiante, mais son oeil brillait d'une flamme d'un noir étincelant
et elle nourrissait chiens et chats errants, alors qu'elle-même
crevait de faim. Toujours vêtu d'une djellaba et d'un tarbouch, cet
autre déclarait à qui voulait l'entendre que la solution
à tous nos problèmes était la conversion des juifs
à l'islam. C'était un juif persan dont les ancêtres de
Mashad, convertis de force à l'islam, avaient mené, comme
les marranes, une double vie pendant des générations mais
étaient revenus au judaïsme dès leur arrivée en
Palestine. Lui, cependant, s'était de nouveau converti. Il croyait
que c'était là la solution à tous les
problèmes du Moyen-Orient. Il y avait aussi un dentiste
persuadé d'être un descendant direct de la lignée du
roi David et qui affirmait que seule la restauration de l'antique
monarchie viendrait à bout des problèmes du Moyen-Orient. Il
était généralement traité avec indulgence,
peut-être parce qu'il était bon dentiste. Il y avait aussi le
linguiste polonais Charapusta, personnage attachant qui parlait à
la perfection, trop bien même, les deux principales langues
sémitiques. Bien connu dans la ville, il entrait au café
Atara où il offrait à boire à tous les serveurs. Je
suppose qu'il agissait de même dans les établissements
arabes. Mais il y avait aussi des individus beaucoup moins recommandables,
comme par exemple ce fonctionnaire des plus respectables toujours
tiré à quatre épingles, sa serviette sous le bras,
qui avait pris l'habitude de s'exhiber devant les petites filles. Un
après-midi que Nora et moi étions assises en haut de
l'escalier extérieur, il commença d'attirer notre attention,
et ceci, avec un tel sérieux qu'il nous fallut un moment pour nous
aviser de ce que son apparence sortait de l'ordinaire. Bientôt,
cependant, nous dévalâmes l'escalier en poussant des cris
stridents.
Nora fréquentait l'école primaire du parti travailliste. Je
fus, quant à moi, inscrite au cours de madame Eshkoli. Produit des
universités viennoises, de la psychologie enfantine moderne et de
la méthode Montessori, ma mère fut immédiatement
séduite par cette femme pour le moins extraordinaire et par sa
petite école qui prônait les idées les plus modernes,
établissement que je fréquentai entre cinq et dix ans. La
maternelle et le cours préparatoire avaient lieu chez madame
Eshkoli, juste à côté de chez nous. Mais les trois
dernières classes étaient situées dans un immeuble,
à bonne distance de notre maison. Je n'ai jamais aimé
l'école, de quelque forme qu'elle soit, mais les années
passées sous la tutelle de madame Eshkoli ne m'ont jamais
semblé traumatisantes. Dans cette école ce n'était
pas seulement nos têtes qui importaient, mais aussi nos corps. Par
les chaudes matinées d'automne et de printemps nous nous
étendions sur la terrasse, seulement vêtues de nos
sous-vêtements, pour prendre le soleil, chacune sur sa petite
serviette, après avoir au préalable été ointes
d'huile d'olive provenant d'un petit tonneau. Hautes de plafond et
dallées de pierre, les classes étaient glacées
l'hiver en dépit du poêle à pétrole malodorant.
Aussi souffrions-nous souvent d'engelures. Les murs étaient
décorés d'images censées représenter les
quatre points cardinaux: le Nord était une forêt
enneigée peuplée de troupeaux de cerfs, l'Est, un
désert avec au loin une oasis, le Sud, un village indien
planté de cocotiers avec son éléphant, l'Ouest,
enfin, c'était la mer avec d'immenses vagues vertes ballottant un
voilier. Nos dessins aussi étaient parfois pendus aux murs. En ce
temps-là les professeurs enseignaient encore le dessin aux enfants
et j'avais parfois droit à quelque remontrance pour avoir
laissé vierges les coins de mes dessins.
Ces années sont, dans mon souvenir, auréolées d'une
brume de conte de fée. Dans mon imagination Abdul Wahab, Leslie
Howard et le calife de Bagdad côtoyaient des personnages bibliques
que je me représentais sous les traits des illustrations de Gustave
Doré. Lorsque nous allions à la mer Morte rendre visite
à l'oncle Issya, le plus jeune frère de ma mère qui
travaillait à la centrale électrique de Sodome, la gravure
de Doré montrant Lot et sa femme fuyant les villes de la plaine
réduites en cendre par la colère divine se confondait, dans
mon imagination, avec les collines sauvages du désert de
Judée dominant la mer Morte. Jusqu'à ce jour, les
illustrations de Doré restent gravées dans ma
mémoire. Il y a quelques années, je visitai l'Egypte pour la
première fois. A la vue des colonnes de Louxor, je me
remémorai immédiatement la scène de Joseph et de ses
frères exactement comme elle est représentée dans les
gravures de Doré. La Bible, que nous considérions
exclusivement comme un témoignage historique et à laquelle
nous n'attribuions, par conséquent, aucune valeur religieuse,
fournissait à mon imagination une source intarissable: Samson et
Dalila, la femme fatale, le roi David, Yaël qui n'hésita pas
à transpercer Sisra d'un pieu de tente, le sort cruel de la fille
de Jephté, étaient pour moi bien plus romantiques qu'un
récit concocté par Alexander Korda.
Les années de guerre furent pour nous, aussi bizarre que cela
puisse paraôtre, une période relativement tranquille. Pendant
toute la durée du conflit, les luttes nationalistes furent
laissées de côté. Les Sionistes désiraient
ardemment prendre part à la lutte tandis que de leur
côté les Arabes palestiniens savaient bien, même s'ils
n'osaient pas trop l'avouer, que leur chef, Hadj Amin al-Husseini, le
grand Mufti de Jérusalem, se trouvait à Berlin pour soutenir
l'effort de guerre de l'ennemi. Il ne fait aucun doute que le monde arabe,
de l'Irak à l'Egypte, comptait nombre de sympathisants pro-nazis -
tout ennemi des Britanniques étant donc un allié potentiel
du nationalisme arabe. Mais de semblables courants se trouvaient aussi
dans les marges du mouvement sioniste, tout spécialement dans le
Lehi, frange dissidente de la résistance juive qui avait, avant la
guerre, tenté de flirter avec l'ennemi, persuadés que leur
désir de nuire aux Anglais les rendraient précieux aux
forces sataniques berlinoises qui chercheraient à les aider. Les
Allemands ne prêtèrent toutefois pas la moindre attention
à ces tentatives de rapprochement et, lorsque la guerre
éclata, révélant le monstre nazi dans toute son
horreur, les partisans d'une entente avec l'Allemagne renoncèrent
définitivement à leurs espoirs.
Nous ne fûmes ni bombardés, ni spoliés, ni
évacués. Pour nous, pas de faim et de terreur comme en
Europe. Mais déjà des bruits couraient, tous plus
terrifiants les uns que les autres: massacre sans précédent
des juifs d'Europe, bruits qui parvenaient aussi à nos oreilles
d'enfants.
Stalingrad, la Normandie, Palerme ainsi que d'autres champs de bataille
italiens, où parents et amis combattaient, revenaient sans cesse
sur les lèvres. Mais j'étais trop jeune pour mesurer la
portée de ces noms. Et puis voilà qu'un jour ce fut la fin
de la guerre. La radio ne cessait de répéter que tout
était fini. Mon père me dit: "Allons acheter les journaux."
Nous nous rendômes dans la rue Ben Yehouda où nous
achetâmes à un vendeur ambulant tous les journaux
disponibles. "La guerre est finie! clamaient unanimement tous les titres.
"Finie et bien finie!" "Alors nous sommes en paix maintenant?"
demandai-je à mon père. "Non, me répondit-il, la
guerre est finie mais nous ne sommes pas encore en paix." Bien qu'à
peine âgée de neuf ans ces mots durent faire sur moi une
impression des plus profondes, car bien des années plus tard ce fut
la première chose qui me revint en mémoire lorsque je tentai
de me remémorer les scènes de mon enfance. Certes, la guerre
mondiale était bien finie, mais pour nous les jours de rage et de
combats ne faisaient que commencer.
Traduit par Monique Chouissa-Mariani