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Pas encore en paix

6 Sep 2003
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 102
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Pas encore en paix
Extrait de son autobiographie

Yaël Lotan

 
 

 

 

 

  Démolie depuis plus de vingt-cinq ans, la maison de mon enfance, à Jérusalem, n'a jamais cessé de me hanter. Ses murs massifs de pierre gris-rose appelée misi-hamra, ses pièces au plafond haut, ses sols étincelants aux carreaux polychromes, ses fenêtres en arcatures, sa vaste terrasse dallée avec ses deux citernes, ses cages d'escaliers intérieurs et extérieurs, ses balcons de bois et de fer, ses longs corridors carrelés traversant le premier étage tel un intestin rectiligne, ses sons, ses odeurs, cette maison en un mot, m'apparaôt en rêve bien plus clairement que toutes les demeures dans lesquelles j'ai vécu depuis lors. N'allez pas croire cependant que mon enfance se soit limitée à ce lieu: après un séjour à Tel-Aviv, j'ai fait une visite à mes grands-parents de Riga suivie d'un retour périlleux en Palestine pratiquement sous le nez des nazis, pour me retrouver enfin, pour peu de temps il est vrai, chez l'oncle Joseph, dans sa ferme de Yoqneam, au sud de Haïfa. Mais de toutes ces expériences aucune n'a marqué mon enfance comme ma vieille maison de Jérusalem.

Tout le jour le campanile du couvent voisin fourmillait de pigeons qui prenaient leur envol dès que sonnaient les cloches, pour aller plâner à quelque distance jusqu'à ce que s'en dissipe l'écho. Massive bâtisse à deux étages coiffée d'une toiture rouge, le couvent qui, comme notre maison, se trouvait au coin de la rue, était cependant moins long que cette dernière. Toute la semaine il faisait office d'école de filles.

De l'autre côté de la rue se dressait, ceinte d'un haut mur et d'un portail de fer, la maternité Sadowsky. On pouvait apercevoir les nouveaux-nés par une fenêtre grillagée ménagée dans le mur d'enceinte. Ils reposaient dans de petits berceaux et, en prêtant l'oreille, on percevait de faibles gémissements. Mais il était rare que la fenêtre soit ouverte, sans parler de la circulation dont l'incessante rumeur étouffait tous les bruits. De temps à autre une infirmière pénétrait dans la pièce où se trouvaient les nourrissons. Tout était imprégné d'un léger mystère. Un jour je vis une scène qui excita mon imagination: le portail s'ouvrit, laissant passer un couple qui se dirigea vers une voiture. Plusieurs personnes les entouraient. La jeune femme pleurait à fendre l'âme tandis que l'homme qui l'accompagnait la soutenait avec beaucoup de tendresse. J'observai la scène avec intérêt: ce n'est pas tous les jours que l'on voit pleurer les grandes personnes. Mais soudain je m'avisai de l'essentiel: il n'y avait point de bébé.

En début d'après-midi les soldats polonais du bas de la rue grimpaient, l'oeil glauque, jusqu'à la petite épicerie proche du couvent pour acheter de la vodka "pour le petit déjeuner." A peine étaient-ils partis que l'épicier y allait de sa remarque, en hébreu naturellement. Ils étaient connus dans le voisinage. Le soir venu, la mère d'Edna, robe cintrée et cheveux bouffants, promenait son petit chien le long de la rue en remuant des hanches et du sac à main. Je la trouvais très élégante, très féminine. Je ne saurais dire exactement quand je commençai à comprendre ce qu'elle faisait en réalité. Je tiens cependant à mettre au crédit de mes parents le fait qu'ils ne m'interdirent jamais de fréquenter Edna. C'est à peine s'ils esquissaient une moue de désapprobation, suivie peut-être d'un léger soupir de soulagement lorsqu'un beau jour cette famille quitta le quartier.

Avec ses deux citernes à haute margelle recouvertes d'une plaque de fer, la vaste terrasse dallée longeant la maison du côté du couvent était à elle seule tout un monde. Lorsque l'eau venait à manquer les citernes fournissaient une eau qu'il suffisait de faire bouillir pour qu'elle soit parfaitement potable. Nous les enfants qui vivions au dernier étage, pouvions accéder à la terrasse de deux manières: par l'escalier central où, si nous avions le malheur de faire le moindre bruit, une juive allemande à tête de méduse se mettait immédiatement à nous houspiller, ou par l'escalier extérieur, en passant par l'entrée de la cour. Tels une petite horde déchaônée, nous courions de tous côtés au grand déplaisir des grands. Souffrant de migraines chroniques, la femme de l'épicier nous suppliait sans cesse d'arrêter de hurler, de siffler, de chanter... Ou bien, dévalant en trombe sur nos "scooters" de bois la rue presqu'aussi escarpée qu'une piste de ski, nous finissions généralement genoux, coudes et nez en sang.

Derrière la maison, en contrebas, là où vivaient les officiers polonais, le cimetière musulman, vaste étendue de collines arides parsemées, près du sommet, de tombes disséminées de-ci de-là, dévalait la rue King George pour s'achever en bas, près de l'étang de Mamilla. Par-delà le cimetière, les bâtisses formaient un vaste demi-cercle. Toute cette zone qui serait, bien plus tard, entourée de barbelés, allait être par dérision rebaptisée "Bevingrad", du nom d'Ernest Bevin, secrétaire britannique aux colonies qui eut le malheur de présider au démantèlement de l'Empire.

Mais, à l'époque dont je parle, l'immeuble Generali tout comme l'hôtel King David, le YCMA ainsi que toutes les bâtisses qui attiraient les Britanniques ne nous semblaient pas hostiles. L'ennemi, c'était les Allemands et bientôt la menace de leur arrivée fut telle que même nous, les enfants, commençâmes de la sentir peser. Je me souviens assez clairement de la mention du nom d'El Alamein. Je me souviens aussi de conversations fébriles ayant trait à des chevalières à double fond ou à des mesures d'urgence visant à évacuer femmes et enfants. L'orage était dans l'air. Mais c'est seulement plus tard que je pris conscience des plans d'évacuation en cas d'invasion allemande. Mon père et ses camarades devaient rester sur le Carmel pour bloquer les troupes ennemies tandis que femmes et enfants seraient évacués. Mon père avait pris contact avec un jeune bédouin avec lequel il avait lié amitié, avant la guerre, dans une prison de Saint-Jean d'Acre. Nous étions censées, ma mère et moi, nous joindre à sa tribu, dans le Néguev. Pour expliquer son teint clair et ses yeux bleus, ma mère se serait fait passer pour une Circassienne. Sans le maréchal Montgomery et ses troupes, je serais peut-être à présent une grand-mère bédouine veillant sur ses nombreux petits-enfants dans une tente en peau de chèvre.

Les sirènes d'alerte retentirent une ou deux fois à Jérusalem, lors du bombardement de la Palestine par l'aviation italienne. Quelques maisons furent détruites à Tel-Aviv mais Jérusalem ne fut jamais survolée. Tous les habitants de la maison descendaient alors quatre à quatre l'escalier central pour se réfugier dans les antres du vieil édifice. Dès que sonnait la fin de l'alerte tout le monde rentrait chez soi. Pour nous la guerre consistait essentiellement en rationnements de toute sorte qui, bien qu'assez supportables, nous firent vite oublier l'odeur du pain chaud, du beurre, de la crème et du sucre fin. Nous vômes en outre défiler tous les corps d'armée qui traversaient la Palestine: Australiens coiffés de chapeaux à larges bords rejetés sur le côté, Africains et Indiens en uniformes chamarrés, l'armée de la France libre ainsi que les Polonais. Mais de tous c'étaient les Aussies qui étaient nos préférés, à nous, les enfants. Ils étaient toujours gentils avec nous et nous distribuaient toutes sortes de friandises. Si les Tommies pouvaient se montrer sympathiques à l'occasion, ils étaient le plus souvent tellement ivres et déchaônés qu'ils constituaient un réel danger pour la population. Il y avait dans notre rue, juste à côté de la maternité, une cantine militaire dont ils émergeaient la nuit venue en chantant à tue-tête, n'hésitant pas à uriner contre les murs et se faisant un devoir d'accoster tout ce qui portait jupon.

Le vacarme provenant du garage des autorités britanniques situé entre notre maison et le couvent était assourdissant. Cris, bruits de ferraille, coups de marteaux, sans parler de la radio qui braillait toute la sainte journée, étaient notre lot quotidien. Mais les cloches du couvent étaient tellement sonores qu'elles balayaient, dès qu'elles retentissaient, tous les bruits alentour. De l'autre côté de la maison se trouvait le cinéma Orion, vaste grange qui offrait trois films par jour: à quinze, dix-neuf et vingt et une heures. Les films égyptiens étaient très populaires: Abdoul Wahab, Laïla Mourad et Farid al-Atrash rivalisaient avec Betty Grable, Garry Cooper et Leslie Howard.

Mais n'oublions pas les odeurs: relents de métaux chauffés à blanc provenant du garage, odeur d'urine montant de l'allée derrière le cinéma, lourds effluves des plats européens cuisinés au couvent mêlés à l'odeur âcre des olives et des poissons salés vendus à l'épicerie, arôme du za'atar s'exhalant des échoppes de qa'aq (variété de pain), vapeurs d'eau de javel et d'amidon fumant montant du pressing d'en bas, arôme des gommes gluantes des amandiers des jardins voisins avec lesquels nous nous bandions les doigts, prétendant qu'il s'agissait de gaze, parfums capiteux de jasmin et de fleur d'oranger, odeur alléchante des cacahuètes grillées vendues au coin des rues par de grands soudanais drapés de blanc. Et en hiver, l'odeur du kérozène exhalée par le poêle qui s'essouflait en vain à chauffer les vastes pièces aux plafonds hauts de notre appartement.

Construite au début du XIXe siècle la maison était à l'origine le caravansérail de la rue de Jaffa, refuge pour les retardataires arrivés après la fermeture des portes de la Vieille Ville. Ils pouvaient ainsi abreuver leurs chevaux aux citernes de la cour et déposer leurs marchandises dans les caves voûtées creusées sous l'édifice. A moins, tout simplement, qu'ils n'aient préféré le calme des champs et des pinèdes au tumulte des venelles populeuses de l'antique cité. La maison offrait deux types de chambres: les plus spacieuses, orientées sud-est donnaient sur la Vieille Ville avec ses lieux saints et ses marchés, tandis que les plus modestes, orientées nord-ouest, avaient vue sur d'arides collines. Lorsque, dans les années 1880, la ville commença de s'étendre au-delà des murailles, sur les collines et les vallons environnants, l'un des premiers quartiers à faire son apparition fut Nahalat Shiv'a, petites maisons blotties dans la vallée en contrebas de notre demeure qui devait bientôt changer de fonctions et de propriétaires: couvent d'abord, puis hôpital, elle finit par être achetée par un certain Sheeber, arabe chrétien aisé possédant nombre d'immeubles d'habitation dans les nouveaux quartiers.

Nous vivions dans l'aile privilégiée de l'édifice, celle qui donnait sur la Vieille Ville. Mais la vue en était obstruée, sur toute la rue de Jaffa, par une rangée de nouveaux immeubles. Nous pouvions voir, de nos fenêtres, les toits de Nahalat Shiv'a et, plus loin, une partie de la Moscobia (l'esplanade russe) avec ses dômes verdâtres, l'immeuble Generali ainsi que l'imposante Poste centrale. Mais aussi belle qu'elle fut, cette vue ne pouvait égaler celle qui s'offrait à nos yeux du haut de l'escalier extérieur. Par-delà le cimetière musulman de Mamilla nous apercevions la crête d'où se dressait le bâtiment de l'YMCA avec sa blanche tourelle en manière de minaret, l'hôtel King David et, au loin, le mont Scopus avec, à son sommet, l'hôpital Augusta Victoria. Puis nos yeux plongeaient dans l'éternelle brume flottant au-dessus des profondeurs de la mer morte. Du haut de cet escalier le spectacle était inépuisable.

Notre maison ressemblait à une forteresse médiévale. D'un mètre d'épaisseur, ses murs se composaient de trois couches de pierre de Jérusalem. Aussi les fenêtres, arquées ou non, constituaient-elles des sièges des plus confortables. Je passai le plus clair de mon enfance perchée sur la croisée de ma chambre, à contempler la vue, mais aussi et surtout le ciel. A droite, le toit du couvent offrait le spectacle quotidien des pigeons et, au crépuscule, des myriades d'hirondelles balayaient de leurs volutes un ciel d'argent étincelant. Elles disparaissaient, dès la nuit tombée, pour faire place aux étoiles qui, couvre-feu aidant, pouvaient briller tout leur soûl, aucune autre lumière ne venant les gêner.

Au logis mes parents vaquent à leurs occupations. Assis à son bureau, une longue cigarette égyptienne "Matossian" ou "Latif" calée entre les dents pour que la fumée ne lui entre pas dans les yeux, mon père tape à toute vitesse à la machine avec deux doigts seulement. Sur le bureau sont posés deux petits éléphants d'ébène aux défenses et aux yeux d'ivoire, un cendrier de cuivre de "Bezalel" et une petite lampe en terre cuite de l'époque romaine découverte quelque part dans le Nord par mon oncle Joseph, ingénieur de profession. Sur le mur, face au bureau, est accrochée une photo en noir et blanc de Néfertiti, "ma rivale" prétendait ma mère. Confortablement installée sur le canapé, près de la table ronde couverte d'une lourde nappe brodée, ma mère lit, comme à son habitude. Elle dévore ses livres comme l'alcoolique boit: peut-être est-ce l'un de ses romans russes préférés, peut-être un roman policier en anglais ou en allemand, car, bien que son hébreu fût excellent, elle ne réussit jamais à le lire pour le plaisir. Journaux ou magazines, certainement, mais des romans, impossible. Ou bien se mettait-elle à coudre, à la main, ou sur sa grosse machine Singer, transformant, pour elle-même ou pour moi, les vieux uniformes de mon père en vêtements féminins. Pour nous, ce n'est pas seulement, comme pour tous les autres, le temps des rationnements, mais des temps difficiles pour notre famille en particulier. La prospérité que la Palestine devait connaôtre pendant la guerre ne nous concerne pas. Mon père est trop occupé à construire une nation pour tenter de gagner plus d'argent. Aussi se contente-t-il d'éditer journellement le journal du Parti, effectuant, à l'occasion, une ou deux traductions. Des modestes bijoux de ma mère, il ne devait bientôt plus rien rester. Mais qu'elle en ait souffert ou non, elle n'en souffla jamais un traôtre mot.

Au rez-de chaussée, juste au-dessous de chez nous, dans un appartement donnant sur la terrasse habitait le déjà célèbre journaliste et écrivain Asher Beilin. Il fit un jour, dans l'un de ses articles, une description de la maison qui ravit littéralement mon père. Tout y était, à peu de choses près: la blanchisserie tenue par une famille prolifique de rouquins ultra-orthodoxes qui passaient leur temps à psalmodier des psaumes; les trois péripatéticiennes, dont deux étaient des sionistes pures et dures tandis que la troisième "fricotait avec les Anglais", ce qui lui avait valu d'être mise au ban par les sionistes de la maison; la comtesse polonaise et sa blonde fille - elles ne devaient pas rester très longtemps; le célèbre portraitiste du premier étage avec ses deux filles, Daphné et Chloé; le boiteux qui était speaker à la radio, ainsi que la dame libanaise accompagnée de sa fille, qui travaillaient comme interprètes pour le compte des forces alliées et élevaient un nombre incalculable de chats... N'allez pas croire que les locataires de la maison Sheeber fussent tous aussi pittoresques, la plupart d'entre nous étions des gens ordinaires vivant tant bien que mal d'expédients de toutes sortes. Le père de Nora, ma meilleure amie, était pharmacien. Il travaillait pour le gouvernement, gagnant à peine de quoi joindre les deux bouts. C'était un juif allemand qui avait épousé, avant la montée au pouvoir d'Hitler, une Allemande non-juive. Ils étaient arrivés en Palestine peu avant la guerre avec leur petite fille. Ses parents à lui étaient arrivés plus tôt, grâce aux permis, de fort courte durée du reste, en vertu desquels certains juifs de la bourgeoisie avaient pu partir, emportant même avec eux quelques-uns de leurs biens. Ils vivaient dans une jolie maison, dans l'une des banlieues tranquilles de la ville. Parfois les parents de Nora m'emmenaient rendre visite à Grosspapa et Grossmama. Ils parlaient tous allemand et vivaient comme si le temps s'était arrêté. On ne trouvait chez eux que des classiques allemands écrits en caractères gothiques que j'étais incapable de lire. L'enfance de Nora avait été bercée par Max und Moritz et par les contes des frères Grimm.

Ils n'étaient d'ailleurs pas les seuls: nombreux étaient ceux qui vivaient leur rêve et fuyaient, ce faisant, les réalités de notre ville et de notre vie. Encore plus excentrique et attachante que la famille de Nora, Else Lasker-Schüler, la grande poétesse juive allemande échouée, on ne sait comment, au Moyen-Orient, vivait dans un monde fantastique, mêlant imagerie germanique et élucubrations bibliques. Elle affirmait que ses poèmes, écrits en un allemand superbe, étaient en réalité composés en hébreu. On la connaissait bien dans les rues et dans les cafés de Jérusalem. Elle était toute voûtée et avait plutôt l'air d'une mendiante, mais son oeil brillait d'une flamme d'un noir étincelant et elle nourrissait chiens et chats errants, alors qu'elle-même crevait de faim. Toujours vêtu d'une djellaba et d'un tarbouch, cet autre déclarait à qui voulait l'entendre que la solution à tous nos problèmes était la conversion des juifs à l'islam. C'était un juif persan dont les ancêtres de Mashad, convertis de force à l'islam, avaient mené, comme les marranes, une double vie pendant des générations mais étaient revenus au judaïsme dès leur arrivée en Palestine. Lui, cependant, s'était de nouveau converti. Il croyait que c'était là la solution à tous les problèmes du Moyen-Orient. Il y avait aussi un dentiste persuadé d'être un descendant direct de la lignée du roi David et qui affirmait que seule la restauration de l'antique monarchie viendrait à bout des problèmes du Moyen-Orient. Il était généralement traité avec indulgence, peut-être parce qu'il était bon dentiste. Il y avait aussi le linguiste polonais Charapusta, personnage attachant qui parlait à la perfection, trop bien même, les deux principales langues sémitiques. Bien connu dans la ville, il entrait au café Atara où il offrait à boire à tous les serveurs. Je suppose qu'il agissait de même dans les établissements arabes. Mais il y avait aussi des individus beaucoup moins recommandables, comme par exemple ce fonctionnaire des plus respectables toujours tiré à quatre épingles, sa serviette sous le bras, qui avait pris l'habitude de s'exhiber devant les petites filles. Un après-midi que Nora et moi étions assises en haut de l'escalier extérieur, il commença d'attirer notre attention, et ceci, avec un tel sérieux qu'il nous fallut un moment pour nous aviser de ce que son apparence sortait de l'ordinaire. Bientôt, cependant, nous dévalâmes l'escalier en poussant des cris stridents.

Nora fréquentait l'école primaire du parti travailliste. Je fus, quant à moi, inscrite au cours de madame Eshkoli. Produit des universités viennoises, de la psychologie enfantine moderne et de la méthode Montessori, ma mère fut immédiatement séduite par cette femme pour le moins extraordinaire et par sa petite école qui prônait les idées les plus modernes, établissement que je fréquentai entre cinq et dix ans. La maternelle et le cours préparatoire avaient lieu chez madame Eshkoli, juste à côté de chez nous. Mais les trois dernières classes étaient situées dans un immeuble, à bonne distance de notre maison. Je n'ai jamais aimé l'école, de quelque forme qu'elle soit, mais les années passées sous la tutelle de madame Eshkoli ne m'ont jamais semblé traumatisantes. Dans cette école ce n'était pas seulement nos têtes qui importaient, mais aussi nos corps. Par les chaudes matinées d'automne et de printemps nous nous étendions sur la terrasse, seulement vêtues de nos sous-vêtements, pour prendre le soleil, chacune sur sa petite serviette, après avoir au préalable été ointes d'huile d'olive provenant d'un petit tonneau. Hautes de plafond et dallées de pierre, les classes étaient glacées l'hiver en dépit du poêle à pétrole malodorant. Aussi souffrions-nous souvent d'engelures. Les murs étaient décorés d'images censées représenter les quatre points cardinaux: le Nord était une forêt enneigée peuplée de troupeaux de cerfs, l'Est, un désert avec au loin une oasis, le Sud, un village indien planté de cocotiers avec son éléphant, l'Ouest, enfin, c'était la mer avec d'immenses vagues vertes ballottant un voilier. Nos dessins aussi étaient parfois pendus aux murs. En ce temps-là les professeurs enseignaient encore le dessin aux enfants et j'avais parfois droit à quelque remontrance pour avoir laissé vierges les coins de mes dessins.

Ces années sont, dans mon souvenir, auréolées d'une brume de conte de fée. Dans mon imagination Abdul Wahab, Leslie Howard et le calife de Bagdad côtoyaient des personnages bibliques que je me représentais sous les traits des illustrations de Gustave Doré. Lorsque nous allions à la mer Morte rendre visite à l'oncle Issya, le plus jeune frère de ma mère qui travaillait à la centrale électrique de Sodome, la gravure de Doré montrant Lot et sa femme fuyant les villes de la plaine réduites en cendre par la colère divine se confondait, dans mon imagination, avec les collines sauvages du désert de Judée dominant la mer Morte. Jusqu'à ce jour, les illustrations de Doré restent gravées dans ma mémoire. Il y a quelques années, je visitai l'Egypte pour la première fois. A la vue des colonnes de Louxor, je me remémorai immédiatement la scène de Joseph et de ses frères exactement comme elle est représentée dans les gravures de Doré. La Bible, que nous considérions exclusivement comme un témoignage historique et à laquelle nous n'attribuions, par conséquent, aucune valeur religieuse, fournissait à mon imagination une source intarissable: Samson et Dalila, la femme fatale, le roi David, Yaël qui n'hésita pas à transpercer Sisra d'un pieu de tente, le sort cruel de la fille de Jephté, étaient pour moi bien plus romantiques qu'un récit concocté par Alexander Korda.

Les années de guerre furent pour nous, aussi bizarre que cela puisse paraôtre, une période relativement tranquille. Pendant toute la durée du conflit, les luttes nationalistes furent laissées de côté. Les Sionistes désiraient ardemment prendre part à la lutte tandis que de leur côté les Arabes palestiniens savaient bien, même s'ils n'osaient pas trop l'avouer, que leur chef, Hadj Amin al-Husseini, le grand Mufti de Jérusalem, se trouvait à Berlin pour soutenir l'effort de guerre de l'ennemi. Il ne fait aucun doute que le monde arabe, de l'Irak à l'Egypte, comptait nombre de sympathisants pro-nazis - tout ennemi des Britanniques étant donc un allié potentiel du nationalisme arabe. Mais de semblables courants se trouvaient aussi dans les marges du mouvement sioniste, tout spécialement dans le Lehi, frange dissidente de la résistance juive qui avait, avant la guerre, tenté de flirter avec l'ennemi, persuadés que leur désir de nuire aux Anglais les rendraient précieux aux forces sataniques berlinoises qui chercheraient à les aider. Les Allemands ne prêtèrent toutefois pas la moindre attention à ces tentatives de rapprochement et, lorsque la guerre éclata, révélant le monstre nazi dans toute son horreur, les partisans d'une entente avec l'Allemagne renoncèrent définitivement à leurs espoirs.

Nous ne fûmes ni bombardés, ni spoliés, ni évacués. Pour nous, pas de faim et de terreur comme en Europe. Mais déjà des bruits couraient, tous plus terrifiants les uns que les autres: massacre sans précédent des juifs d'Europe, bruits qui parvenaient aussi à nos oreilles d'enfants.

Stalingrad, la Normandie, Palerme ainsi que d'autres champs de bataille italiens, où parents et amis combattaient, revenaient sans cesse sur les lèvres. Mais j'étais trop jeune pour mesurer la portée de ces noms. Et puis voilà qu'un jour ce fut la fin de la guerre. La radio ne cessait de répéter que tout était fini. Mon père me dit: "Allons acheter les journaux." Nous nous rendômes dans la rue Ben Yehouda où nous achetâmes à un vendeur ambulant tous les journaux disponibles. "La guerre est finie! clamaient unanimement tous les titres. "Finie et bien finie!" "Alors nous sommes en paix maintenant?" demandai-je à mon père. "Non, me répondit-il, la guerre est finie mais nous ne sommes pas encore en paix." Bien qu'à peine âgée de neuf ans ces mots durent faire sur moi une impression des plus profondes, car bien des années plus tard ce fut la première chose qui me revint en mémoire lorsque je tentai de me remémorer les scènes de mon enfance. Certes, la guerre mondiale était bien finie, mais pour nous les jours de rage et de combats ne faisaient que commencer.

Traduit par Monique Chouissa-Mariani

 
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