A l'âge de neuf ans, j'ai connu le siège et le bombardement
de Jérusalem. C'était la première fois que je voyais
un cadavre. Un obus tiré depuis le poste d'artillerie de la
Légion arabe sur Nebi Samuel frappa un Juif religieux et lui ouvrit
le ventre. Je le vis allongé dans la rue. C'était un petit
homme à la barbe hirsute. Son visage était pâle et
étonné, tandis qu'il agonisait. Cela se passait en juin
1948. Je détestai longtemps cet homme parce qu'il apparaissait dans
mes rêves et me terrifiait. Je savais que Jérusalem
était environnée de forces qui souhaitaient ma mort.
Plus
tard, je quittai la ville. Je l'aime encore comme on aime une femme
dédaigneuse. Quelquefois, quand je n'avais rien de mieux à
faire, j'y allais pour la courtiser. Certains chemins et allées me
connaissent bien, même s'ils font semblant de m'ignorer.
J'aimais Jérusalem parce que c'était une ville au bout de la
route, une ville où l'on pouvait arriver mais qu'il était
impossible de traverser; je l'aimais aussi parce qu'elle ne fit jamais
réellement partie de l'Etat d'Israël. A l'exception de
quelques rues, elle conserva toujours une identité
séparée, comme si elle avait
délibérément tourné le dos à toutes les
villes commerciales, plates et blanches: Tel-Aviv, Holon, Herzliya,
Natanya.
Jérusalem était différente. C'était la
négation des pâtés de maisons réguliers,
blanchis à la chaux, loin des plaines d'orangeraies, des jardins
bordés de haies, des toits rouges et des tuyaux d'irrigation
étincelants sous le soleil. Même le bleu de
l'été à Jérusalem était
différent: la ville répudiait le ciel blanchâtre,
poussièreux, de la plaine côtière et de la
vallée de Sharon.
Une ville hivernale, avec des volets.
Même l'été, elle
évoquait l'hiver. Balustrades de fer rouillées; pierre
grise, tirant sur le bleu pâle ou le rose; murs
délabrés, rochers, cours moroses, tournées vers
l'intérieur.
Et les habitants:
une race taciturne, maussade,
toujours en proie, semblait-il, à une terreur refoulée. Des
Juifs pieux, des ashkenazes à chapeau de fourrure, de vieux
séfarades en robe rayée. Des érudits aux
manières douces, errant, l'air égaré, entre les murs
de pierre. Des jeunes filles rêveuses. Des mendiants aveugles
formulant des prières ou des malédictions. Des idiots des
rues avec un certain génie.
Pendant vingt ans, Jérusalem tourna obstinément le dos au
rythme de la vie libre: une ville très lente dans un pays
frénétique; banlieue lointaine, perchée sur les
collines, d'une terre plate couverte de bâtiments neufs et
menaçant d'exploser sous la pression d'une énergie
bouillonnante. Lugubre capitale d'un Etat exubérant.
Et la sensation d'étouffement; il y avait des rues
détruites, des allées bloquées, des barricades de
béton et de barbelés rouillés. Une ville faite
seulement de faubourgs. Non une cité d'or, mais une cité en
tôle ondulée, tordue et perforée. Environnée du
son de cloches étrangères la nuit, d'odeurs et d'horizons
étrangers. Un cercle de villages hostiles enfermait la ville sur
trois côtés: Shuafat, Wadi Joz, Issawiya, Silwan,
Béthanie, Tsur Bahr, Beit Safafa. Il semblait qu'il leur suffisait
de serrer le poing pour écraser Jérusalem. Dans la nuit
d'hiver, on percevait les ondes méchantes qui en émanaient.
La peur habitait la cité: une peur intérieure qui jamais ne
devait être nommée, ni formulée par des mots, mais qui
se rassemblait, s'accumulait, se solidifiait dans les allées
tortueuses et les chemins isolés.
Les édiles de la ville, les autorités, les quartiers de
logements sociaux, les arbres nouvellement plantés, les feux de
circulation essayaient tous de persuader Jérusalem de se laisser
absorber dans l'Etat d'Israël, mais en dehors d'une ou de deux rues,
elle s'y refusait. Pendant vingt ans, Jérusalem maintint
obstinément le caratère désuet du mandat britannique.
C'était toujours la sombre Jérusalem: non pas partie
d'Israël, mais dressée contre lui.
J'aimais aussi Jérusalem parce que j'y étais né.
C'était un amour sans compassion: mes cauchemars s'y
déroulaient souvent. Je n'y vis plus, mais dans mes rêves
j'appartiens à Jérusalem et elle refuse de me laisser
partir. Je nous voyais cernés de toutes parts. Je voyais la ville
tomber entre les mains de l'ennemi, saccagée, pillée et
brûlée comme dans la Bible, dans les légendes des
guerres romaines et le folklore de mon enfance. Et dans ces rêves
j'étais moi aussi pris au piège dans Jérusalem.
Quand j'étais petit, on me raconta beaucoup d'histoires sur le
siège et l'ancien temps. Dans chacune, les enfants juifs
étaient massacrés à Jérusalem. La ville
tombait toujours, héroïque ou impuissante, il y avait une
tuerie, cela finissait par l'incendie des murailles et les petits juifs
"poignardés". Sennacherib, le méchant Titus, les
croisés, les maraudeurs, les agresseurs, la loi militaire, le
haut-commissaire, les fouilles, le couvre-feu, Abdullah, le roi du
désert, les fusils de la Légion arabe, le convoi du mont
Scopus, le convoi du bloc de la Foi, la populace échauffée,
les foules excitées, les voyous assoiffés de sang, les
forces irrégulières, tout était dirigé contre
moi. Et j'appartenais toujours à la minorité, aux
assiégés, à ceux dont le destin était
scellé, qui vivaient dans un sursis provisoire. Cette fois aussi,
comme toujours, la ville tombait, et à l'intérieur nous
mourions tous, tel ce Juif pieux allongé dans la rue avec son
visage pâle et son air surpris d'avoir été
grossièrement insulté.
Après la fin de la guerre d'Indépendance, une
frontière partagea le coeur de la ville. Je passai les
années de mon enfance dans la proximité de rues qu'on ne
devait pas approcher, de dangereuses allées, de traces de
bombardements, de no man's land, de balles incrustées dans les
fortifications de la Légion arabe, on pouvait apercevoir à
l'occasion un fez rouge, des champs de mines, des chardons, des ruines
noircies. Des morceaux de ferraille tordue et rouillée, parmi les
vagues de décombres. On entendait souvent des coups de feu de ce
côté, des balles isolées ou des salves de
mitraillette. Des passants surpris dans la ligne de mire des
légionnaires étaient brusquement abattus.
En face se dressait l'autre Jérusalem, qui encerclait ma
cité, nous envoyait des cascades de sons étrangers,
gutturaux, et des odeurs, et de pâles reflets la nuit, et l'appel
terrifiant du muezzin avant l'aube. C'était une sorte d'Atlantide,
de continent perdu: je n'en ai conservé que de rares et vagues
souvenirs, du temps de ma petite enfance. La foule bigarrée des
ruelles de la Vieille Ville, l'allée voûtée conduisant
au mur des Lamentations, un policier arabe du mandat à la moustache
touffue, les étals de marché, la buza, le tamarin, un
tourbillon vertigineux de couleurs, la tension perceptible du danger.
De l'autre côté de la ligne de cessez-le-feu, une menace
sourde me guettait: "Attends. Nous n'avons pas fini. Un jour, nous allons
t'attraper."
Je me souviens m'être promené au crépuscule dans les
rues de Musrara, à la lisère du no man's land. Ou de vues
lointaines, depuis les bois de Tel Arza. Du poste d'observation d'Abu Tor.
La place défoncée par les obus devant Notre-Dame. Les
clochers de Bethléem, face à la forêt de Ramat Rahel.
Les minarets des villages environnants. Les flancs de collines
dénudés en dessous des nouvelles constructions de Talpiot.
Le scintillement de la mer Morte au loin, tout en bas, tel un mirage. Le
parfum des vallées rocheuses à l'aube.
Le dimanche 11 juin 1967, j'allai voir Jérusalem de l'autre
côté des lignes. Je visitai des endroits que des
années de rêve avaient cristallisés comme des symboles
dans mon esprit, et je découvris que c'étaient simplement
des lieux où vivaient des gens. Des maisons, des magasins, des
étals, des panneaux de signalisation.
J'étais stupéfié. Mes rêves m'avaient
trompé, les cauchemars se révélaient infondés,
la peur perpétuelle s'était brusquement transformée
en une cruelle plaisanterie en arabesque. Tout était brisé,
exposé: ma Jérusalem terrifiante et adorée
était morte.
La ville était différente à présent. Des coins
reculés devinrent des centres animés. Des bulldozers
tracèrent de nouvelles voies dans les décombres qui
m'avaient paru immuables. Des parties oubliées furent
gagnées par une activité frénétique. Des flots
de Juifs pieux, de soldats en treillis, de touristes excités et de
femmes à peine vêtues des villes côtières se
déversèrent vers l'est. Une marée montante
s'élevait jusqu'à Jérusalem, comme si la plaine avait
débordé pour s'engouffrer dans la brèche ouverte au
milieu de la ville. Tout le monde se sentait joyeux, moi y compris.
Il m'est douloureux d'écrire la suite. Si je répète:
"J'aime la Jérusalem réunifiée", quel est le sens de
mes paroles? Jérusalem est mienne, et pourtant elle m'est encore
étrangère; capturée, elle résiste toujours;
elle cède, mais se tient en retrait. J'aurais pu ne pas m'en
apercevoir: le ciel est le même, la pierre de Jérusalem est
la même, Sheikh Jarrah et les rues de la colonie américaine
sont exactement comme Katamon et les rues de la colonie allemande.
Mais la ville est habitée. Des gens y vivent, des étrangers:
je ne comprends pas leur langue, ils vivent là où ils ont
toujours vécu et je suis l'étranger venu d'ailleurs. C'est
vrai, ils se montrent polis. Ils le sont presque d'une manière
offensante, comme s'ils avaient atteint le sommet du bonheur en me vendant
quelques cartes postales colorées et des timbres jordaniens.
Bienvenue. Nous sommes tous frères. C'est vous que nous attendons
depuis vingt ans, pour vous sourire en vous disant ahlan et salam aleikum
et vous proposer des souvenirs.
Leurs yeux me haïssent. Ils souhaitent ma mort. Maudit
étranger. Je me trouvais dans la Jérusalem-Est trois jours
après sa conquête. J'arrivais directement d'El-Arish, dans le
Sinaï, en uniforme, armé d'une mitraillette. Je ne suis pas
né pour souffler dans des cornes de bélier, ni pour
libérer des terres du joug étranger. J'entends les
gémissements des peuples opprimés; mais pas celui des
"terres opprimées".
Dans les rêves de mon enfance, des Arabes en uniforme, armés
de mitraillettes, venaient dans la rue où j'habitais à
Jérusalem pour nous tuer tous. Il y a vingt-deux ans, le slogan
suivant est apparu en lettres rouges sur le mur d'une cour: La
Judée est tombée dans le feu et le sang, dans le feu et le
sang elle se relevera. Les mots avaient été écrits
pendant la nuit par un membre de la clandestinité antibritannique.
Je ne sais pas écrire sur le feu et le sang. Si j'écris
jamais quelque chose sur cette guerre, je ne parlerai pas du feu et du
sang, mais de la sueur et de la vomissure, du pus et de la pisse.
Je m'efforçai, dans la Jérusalem-Est, de me sentir comme un
homme qui a chassé ses ennemis et recouvré son
héritage ancestral. La Bible reprit vie sous mes yeux: les rois,
les prophètes, le mont du Temple, le caveau d'Absalon, le mont des
Oliviers. Et aussi la Jérusalem d'Abraham Mapu et le Tmol Shilshom
* d'Agnon. Je voulais m'intégrer, participer à la
célébration générale.
Mais je ne pouvais pas, à cause des gens.
Je vis du ressentiment et de l'hostilité, de l'hypocrisie, de
l'affolement, de l'obséquiosité, de la peur, de
l'humiliation et je vis s'ourdir de nouveaux complots. J'arpentais les
rues de Jérusalem-Est comme un homme qui s'est introduit dans un
lieu interdit. Cité de ma naissance. Cité de mes
rêves. Cité des aspirations de mes ancêtres et de mon
peuple. J'étais là, je m'avançais dans ses rues,
cramponné à ma mitraillette, comme un personnage de l'un de
mes cauchemars d'enfance: un homme étranger dans une ville
étrangère.
Traduit par Flora Abergel et Anne Rabinovitch
* Cela se passait hier, oeuvre de S.Y. Agnon, prix Nobel de
Littérature