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Un etranger dans une ville etrangere

6 Sep 2003
 ARIEL - Revue israélienne des arts et des lettres - 102
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Un étranger dans une ville étrangère

Amos Oz

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  A l'âge de neuf ans, j'ai connu le siège et le bombardement de Jérusalem. C'était la première fois que je voyais un cadavre. Un obus tiré depuis le poste d'artillerie de la Légion arabe sur Nebi Samuel frappa un Juif religieux et lui ouvrit le ventre. Je le vis allongé dans la rue. C'était un petit homme à la barbe hirsute. Son visage était pâle et étonné, tandis qu'il agonisait. Cela se passait en juin 1948. Je détestai longtemps cet homme parce qu'il apparaissait dans mes rêves et me terrifiait. Je savais que Jérusalem était environnée de forces qui souhaitaient ma mort.

Plus tard, je quittai la ville. Je l'aime encore comme on aime une femme dédaigneuse. Quelquefois, quand je n'avais rien de mieux à faire, j'y allais pour la courtiser. Certains chemins et allées me connaissent bien, même s'ils font semblant de m'ignorer. J'aimais Jérusalem parce que c'était une ville au bout de la route, une ville où l'on pouvait arriver mais qu'il était impossible de traverser; je l'aimais aussi parce qu'elle ne fit jamais réellement partie de l'Etat d'Israël. A l'exception de quelques rues, elle conserva toujours une identité séparée, comme si elle avait délibérément tourné le dos à toutes les villes commerciales, plates et blanches: Tel-Aviv, Holon, Herzliya, Natanya.

Jérusalem était différente. C'était la négation des pâtés de maisons réguliers, blanchis à la chaux, loin des plaines d'orangeraies, des jardins bordés de haies, des toits rouges et des tuyaux d'irrigation étincelants sous le soleil. Même le bleu de l'été à Jérusalem était différent: la ville répudiait le ciel blanchâtre, poussièreux, de la plaine côtière et de la vallée de Sharon.

Une ville hivernale, avec des volets.

Même l'été, elle évoquait l'hiver. Balustrades de fer rouillées; pierre grise, tirant sur le bleu pâle ou le rose; murs délabrés, rochers, cours moroses, tournées vers l'intérieur.

Et les habitants:

une race taciturne, maussade, toujours en proie, semblait-il, à une terreur refoulée. Des Juifs pieux, des ashkenazes à chapeau de fourrure, de vieux séfarades en robe rayée. Des érudits aux manières douces, errant, l'air égaré, entre les murs de pierre. Des jeunes filles rêveuses. Des mendiants aveugles formulant des prières ou des malédictions. Des idiots des rues avec un certain génie.

Pendant vingt ans, Jérusalem tourna obstinément le dos au rythme de la vie libre: une ville très lente dans un pays frénétique; banlieue lointaine, perchée sur les collines, d'une terre plate couverte de bâtiments neufs et menaçant d'exploser sous la pression d'une énergie bouillonnante. Lugubre capitale d'un Etat exubérant.

Et la sensation d'étouffement; il y avait des rues détruites, des allées bloquées, des barricades de béton et de barbelés rouillés. Une ville faite seulement de faubourgs. Non une cité d'or, mais une cité en tôle ondulée, tordue et perforée. Environnée du son de cloches étrangères la nuit, d'odeurs et d'horizons étrangers. Un cercle de villages hostiles enfermait la ville sur trois côtés: Shuafat, Wadi Joz, Issawiya, Silwan, Béthanie, Tsur Bahr, Beit Safafa. Il semblait qu'il leur suffisait de serrer le poing pour écraser Jérusalem. Dans la nuit d'hiver, on percevait les ondes méchantes qui en émanaient.

La peur habitait la cité: une peur intérieure qui jamais ne devait être nommée, ni formulée par des mots, mais qui se rassemblait, s'accumulait, se solidifiait dans les allées tortueuses et les chemins isolés.

Les édiles de la ville, les autorités, les quartiers de logements sociaux, les arbres nouvellement plantés, les feux de circulation essayaient tous de persuader Jérusalem de se laisser absorber dans l'Etat d'Israël, mais en dehors d'une ou de deux rues, elle s'y refusait. Pendant vingt ans, Jérusalem maintint obstinément le caratère désuet du mandat britannique. C'était toujours la sombre Jérusalem: non pas partie d'Israël, mais dressée contre lui.

J'aimais aussi Jérusalem parce que j'y étais né.

C'était un amour sans compassion: mes cauchemars s'y déroulaient souvent. Je n'y vis plus, mais dans mes rêves j'appartiens à Jérusalem et elle refuse de me laisser partir. Je nous voyais cernés de toutes parts. Je voyais la ville tomber entre les mains de l'ennemi, saccagée, pillée et brûlée comme dans la Bible, dans les légendes des guerres romaines et le folklore de mon enfance. Et dans ces rêves j'étais moi aussi pris au piège dans Jérusalem.

Quand j'étais petit, on me raconta beaucoup d'histoires sur le siège et l'ancien temps. Dans chacune, les enfants juifs étaient massacrés à Jérusalem. La ville tombait toujours, héroïque ou impuissante, il y avait une tuerie, cela finissait par l'incendie des murailles et les petits juifs "poignardés". Sennacherib, le méchant Titus, les croisés, les maraudeurs, les agresseurs, la loi militaire, le haut-commissaire, les fouilles, le couvre-feu, Abdullah, le roi du désert, les fusils de la Légion arabe, le convoi du mont Scopus, le convoi du bloc de la Foi, la populace échauffée, les foules excitées, les voyous assoiffés de sang, les forces irrégulières, tout était dirigé contre moi. Et j'appartenais toujours à la minorité, aux assiégés, à ceux dont le destin était scellé, qui vivaient dans un sursis provisoire. Cette fois aussi, comme toujours, la ville tombait, et à l'intérieur nous mourions tous, tel ce Juif pieux allongé dans la rue avec son visage pâle et son air surpris d'avoir été grossièrement insulté.

Après la fin de la guerre d'Indépendance, une frontière partagea le coeur de la ville. Je passai les années de mon enfance dans la proximité de rues qu'on ne devait pas approcher, de dangereuses allées, de traces de bombardements, de no man's land, de balles incrustées dans les fortifications de la Légion arabe, on pouvait apercevoir à l'occasion un fez rouge, des champs de mines, des chardons, des ruines noircies. Des morceaux de ferraille tordue et rouillée, parmi les vagues de décombres. On entendait souvent des coups de feu de ce côté, des balles isolées ou des salves de mitraillette. Des passants surpris dans la ligne de mire des légionnaires étaient brusquement abattus.

En face se dressait l'autre Jérusalem, qui encerclait ma cité, nous envoyait des cascades de sons étrangers, gutturaux, et des odeurs, et de pâles reflets la nuit, et l'appel terrifiant du muezzin avant l'aube. C'était une sorte d'Atlantide, de continent perdu: je n'en ai conservé que de rares et vagues souvenirs, du temps de ma petite enfance. La foule bigarrée des ruelles de la Vieille Ville, l'allée voûtée conduisant au mur des Lamentations, un policier arabe du mandat à la moustache touffue, les étals de marché, la buza, le tamarin, un tourbillon vertigineux de couleurs, la tension perceptible du danger.

De l'autre côté de la ligne de cessez-le-feu, une menace sourde me guettait: "Attends. Nous n'avons pas fini. Un jour, nous allons t'attraper."

Je me souviens m'être promené au crépuscule dans les rues de Musrara, à la lisère du no man's land. Ou de vues lointaines, depuis les bois de Tel Arza. Du poste d'observation d'Abu Tor. La place défoncée par les obus devant Notre-Dame. Les clochers de Bethléem, face à la forêt de Ramat Rahel. Les minarets des villages environnants. Les flancs de collines dénudés en dessous des nouvelles constructions de Talpiot. Le scintillement de la mer Morte au loin, tout en bas, tel un mirage. Le parfum des vallées rocheuses à l'aube. Le dimanche 11 juin 1967, j'allai voir Jérusalem de l'autre côté des lignes. Je visitai des endroits que des années de rêve avaient cristallisés comme des symboles dans mon esprit, et je découvris que c'étaient simplement des lieux où vivaient des gens. Des maisons, des magasins, des étals, des panneaux de signalisation.

J'étais stupéfié. Mes rêves m'avaient trompé, les cauchemars se révélaient infondés, la peur perpétuelle s'était brusquement transformée en une cruelle plaisanterie en arabesque. Tout était brisé, exposé: ma Jérusalem terrifiante et adorée était morte.

La ville était différente à présent. Des coins reculés devinrent des centres animés. Des bulldozers tracèrent de nouvelles voies dans les décombres qui m'avaient paru immuables. Des parties oubliées furent gagnées par une activité frénétique. Des flots de Juifs pieux, de soldats en treillis, de touristes excités et de femmes à peine vêtues des villes côtières se déversèrent vers l'est. Une marée montante s'élevait jusqu'à Jérusalem, comme si la plaine avait débordé pour s'engouffrer dans la brèche ouverte au milieu de la ville. Tout le monde se sentait joyeux, moi y compris.

Il m'est douloureux d'écrire la suite. Si je répète: "J'aime la Jérusalem réunifiée", quel est le sens de mes paroles? Jérusalem est mienne, et pourtant elle m'est encore étrangère; capturée, elle résiste toujours; elle cède, mais se tient en retrait. J'aurais pu ne pas m'en apercevoir: le ciel est le même, la pierre de Jérusalem est la même, Sheikh Jarrah et les rues de la colonie américaine sont exactement comme Katamon et les rues de la colonie allemande.

Mais la ville est habitée. Des gens y vivent, des étrangers: je ne comprends pas leur langue, ils vivent là où ils ont toujours vécu et je suis l'étranger venu d'ailleurs. C'est vrai, ils se montrent polis. Ils le sont presque d'une manière offensante, comme s'ils avaient atteint le sommet du bonheur en me vendant quelques cartes postales colorées et des timbres jordaniens. Bienvenue. Nous sommes tous frères. C'est vous que nous attendons depuis vingt ans, pour vous sourire en vous disant ahlan et salam aleikum et vous proposer des souvenirs.

Leurs yeux me haïssent. Ils souhaitent ma mort. Maudit étranger. Je me trouvais dans la Jérusalem-Est trois jours après sa conquête. J'arrivais directement d'El-Arish, dans le Sinaï, en uniforme, armé d'une mitraillette. Je ne suis pas né pour souffler dans des cornes de bélier, ni pour libérer des terres du joug étranger. J'entends les gémissements des peuples opprimés; mais pas celui des "terres opprimées".

Dans les rêves de mon enfance, des Arabes en uniforme, armés de mitraillettes, venaient dans la rue où j'habitais à Jérusalem pour nous tuer tous. Il y a vingt-deux ans, le slogan suivant est apparu en lettres rouges sur le mur d'une cour: La Judée est tombée dans le feu et le sang, dans le feu et le sang elle se relevera. Les mots avaient été écrits pendant la nuit par un membre de la clandestinité antibritannique. Je ne sais pas écrire sur le feu et le sang. Si j'écris jamais quelque chose sur cette guerre, je ne parlerai pas du feu et du sang, mais de la sueur et de la vomissure, du pus et de la pisse.

Je m'efforçai, dans la Jérusalem-Est, de me sentir comme un homme qui a chassé ses ennemis et recouvré son héritage ancestral. La Bible reprit vie sous mes yeux: les rois, les prophètes, le mont du Temple, le caveau d'Absalon, le mont des Oliviers. Et aussi la Jérusalem d'Abraham Mapu et le Tmol Shilshom * d'Agnon. Je voulais m'intégrer, participer à la célébration générale.

Mais je ne pouvais pas, à cause des gens.

Je vis du ressentiment et de l'hostilité, de l'hypocrisie, de l'affolement, de l'obséquiosité, de la peur, de l'humiliation et je vis s'ourdir de nouveaux complots. J'arpentais les rues de Jérusalem-Est comme un homme qui s'est introduit dans un lieu interdit. Cité de ma naissance. Cité de mes rêves. Cité des aspirations de mes ancêtres et de mon peuple. J'étais là, je m'avançais dans ses rues, cramponné à ma mitraillette, comme un personnage de l'un de mes cauchemars d'enfance: un homme étranger dans une ville étrangère.


Traduit par Flora Abergel et Anne Rabinovitch

* Cela se passait hier, oeuvre de S.Y. Agnon, prix Nobel de Littérature

 
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