Ainsi parle le Seigneur : « Une voix retentit dans Rama, une voix plaintive, d'amers sanglots. C'est Rachel qui pleure ses enfants, qui ne veut pas se laisser consoler de ses fils perdus » (Jérémie XXXI, 14). Alors que tous les autres patriarches et matriarches sont inhumés dans le Caveau de Makhpélah à Hébron, seule Rachel est enterrée au bord d'une route : ce n'est pas par hasard si Rachel, qui ne pouvait demeurer en paix tant que ses enfants étaient absents du Pays d'Israël, fut inhumée en un lieu où ces derniers allaient passer lors de leur retour. Au cours des générations, le peuple juif a maintenu la croyance que son âme attend là que ses fils et ses filles reviennent dans la Terre promise de leur exil.
Dieu, remarquant la douleur de Rachel et son attachement à ses enfants, lui fit une promesse solennelle : Que ta voix cesse de gémir et tes yeux de pleurer, car il y aura une compensation à tes efforts, dit l'Eternel, ils reviendront du pays de l'ennemi. Oui, il y a de l'espoir pour ton avenir
tes enfants rentreront dans leur domaine (Jérémie XXXI, 15-16).
| 62-213
| Domination romaine |
| vers 210
| Codification de la Michna (loi orale juive) |
| 313-636
| Domination byzantine |
| vers 390
| Achèvement du Talmud de Jérusalem (commentaire de la Mishnah) |
| 636-1099
| Domination arabe |
| 1099-1291
| Domination des croisés |
Le peuple juif fut dispersé dans le monde entier, loin du pays qu'il chérissait, vers les ténèbres de l'exil. Du nord au sud, d'est en ouest, il s'efforça de mener une vie authentiquement juive dans des pays étrangers - en gardant la foi, le respect des commandements et en préservant le lien avec le Pays d'Israël. Ce ne fut guère aisé : l'effort éreintant, jour après jour, pour survivre sous domination étrangère, confrontés à d'autres coutumes, la réticence des voisins à accepter ceux qui étaient différents, laissèrent des traces aussi bien physiques que psychologiques. La fervente aspiration à la patrie s'intensifia, unissant les membres du peuple juif en dépit des distances géographiques.

Après la destruction du Deuxième Temple - qui avait été le centre de la vie juive pendant si longtemps - de nombreux sages, parmi les plus éminents du peuple juif, entreprirent d'urgence de rassembler, d'expliquer et de compiler les éléments de la tradition orale communiquée à Moïse sur le mont Sinaï et transmise de bouche à oreille au cours des générations. Cette oeuvre monumentale - la Michna - fut achevée au IIIe siècle par Rabbi Judah Hanassi (Judah le Prince), et devint la base des études et des règles rabbiniques pour les générations suivantes.
Le centre spirituel en Eretz Israël se trouvait alors à Yavneh, siège du Sanhédrin - l'instance politique, religieuse et judiciaire suprême du Pays à l'époque romaine. Les conditions prévalant dans la région se dégradant progressivement, et après deux révoltes écrasées par les autorités romaines, le centre spirituel juif se déplaça en Babylonie où les juifs bénéficiaient d'une importante autonomie. Ils ne cessèrent cependant de considérer leur exil comme temporaire et attendirent impatiemment le jour où Dieu aurait pitié d'eux et les ferait revenir dans le Pays d'où ils avaient été
exilés.
Aux IXe et Xe siècles, les juifs essaimèrent vers les pays d'Europe occidentale et centrale, et le centre de la diaspora commença à s'éloigner lentement de Babylonie pour se diviser en deux : ceux qui vivaient dans les pays sous domination islamique (Afrique du Nord et Espagne) et ceux qui vivaient dans les pays chrétiens (en premier lieu l'Italie, puis l'Allemagne et la France). En dépit de leurs contributions sociales et économiques, une politique d'expulsion fut adoptée par les pays chrétiens en vue de contraindre les juifs à la conversion au christianisme sous peine de se retrouver coupés du reste de la civilisation.
Les expulsions d'Angleterre en 1290, de France en 1306 et 1394, et d'Espagne et du Portugal, en 1492-97, chassèrent plusieurs centaines de milliers de juifs de ces pays. Et pourtant, leur foi en la promesse divine conforta le lien entre le peuple juif et le Pays d'Israël. Les juifs l'exprimaient
dans le monde entier, en se tournant vers Jérusalem pour prier Dieu trois fois par jour :
Sonne du grand chofar pour notre libération ; élève l'étendard pour rassembler nos exilés ; rassemble-nous, ensemble, des quatre coins de la terre, vers notre pays... Reviens avec miséricorde vers ta ville de Jérusalem... Et puissent nos yeux voir le moment où, par ta miséricorde, tu retourneras à Sion. Sois loué, Eternel, qui rétablis ta résidence à Sion. Chaque jour, dans leurs prières, ils implorent Dieu de hâter leur délivrance et leur retour dans la Terre promise il y a bien longtemps, à l'époque du patriarche Abraham.
Tout au long de l'exil, le peuple juif exprima sa peine et sa nostalgie pour le Pays dans des poèmes, des chants et des oeuvres d'art. Au cours des années, ces créations devinrent le symbole de l'amour le plus ardent pour le Pays, de l'aspiration à la délivrance et au retour. Le plus grand poète juif de l'Espagne médiévale fut Rabbi Judah Halévi. Né à Tolède (vers 1075), il composa une poésie qui traitait de divers thèmes liés au judaïsme, à la croyance religieuse et surtout à Eretz Israël. Alors qu'il vivait en Espagne durant l'« Age d'or », le Pays d'Israël revêtait pour lui une importance incomparable. Ses oeuvres expriment, dans un langage clair et pittoresque, l'intense nostalgie des exilés, leur soif de Sion - le pays promis par Dieu. L'intensité des poèmes de Judah Halévi les a rendus populaires parmi les juifs du monde entier.
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Mon coeur est en orient et je suis à l'extrémité de l'occident
Mon coeur est en orient et je suis à l'extrémité de l'occident
Comment pourrais-je goûter mes aliments et les savourer ?
Comment pourrais-je accomplir mes voeux et mes serments lorsque
Sion est dans le servage d'Edom et que je suis moi-même esclave des Arabes.
Quant au bien-être de l'Espagne, qu'il me serait facile d'y renoncer !
Si ardent est mon désir de contempler les poussières du sanctuaire dévasté..
(Poème de Judah Halévi)
Le poète et philosophe juif du XIIe siècle écrivit le Kouzari, un récit idéaliste de la conversion au judaïsme du roi des Khazars, un royaume d'Asie centrale. Cette oeuvre est rédigée sous la forme d'un dialogue entre le roi et un rabbin, celui-ci répondant aux questions du roi et lui expliquant les principes de judaïsme.
A un moment donné, le rabbin a recours à une analogie horticole pour décrire la relation entre le peuple et le Pays d'Israël : « Qu'en est-il de cette colline qui, comme tu l'affirmes, se prête si bien à la culture de la vigne ? Elle ne produirait pas de raisins si l'on n'y plantait pas des ceps de vigne et si l'on n'exécutait pas tous les travaux qui favorisent cette culture... Aucune autre colline ne peut produire un vin aussi bon. » Cette colline, répondit-il, est semblable au Pays d'Israël pour le peuple juif - elle est le lieu naturel et essentiel de l'apparition et de l'épanouissement de leur spiritualité, unique en son genre.
(Le Kouzari)
Un autre poète important de cette époque est Salomon Ibn Gabirol, né à Malaga vers 1021 et décédé à Valence vers 1055. Son style poétique exprime également, avec un profond sentiment et par des questions angoissantes, le lien entre le peuple juif et sa terre, ainsi que le désir d'y retourner.
Pitoyable captif
Pitoyable captif en terre étrangère,
Pris en esclavage dans la servitude égyptienne,
Depuis le jour où elle t'a quitté
Elle regarde derrière elle, vers toi.
J'ai résidé en exil, enfoncé dans la boue
Et personne ne saisit une perche pour m'en retirer.
Combien de temps, ô Seigneur, ma délivrance sera-t-elle différée ?
Quand retentira l'appel de la colombe dans mon pays ?
Nous sommes appelés par Ton nom - ne nous abandonne pas !
Rabbi Abraham Ibn Ezra est né à Tudèle en 1092. Alors qu'il était âgé d'environ 45 ans, il quitta l'Espagne et parcourut une grande partie de l'Europe occidentale avant de mourir en 1167. Ibn Ezra marqua la fin de la période des éminents poètes juifs espagnols et la transition vers une nouvelle étape de la littérature hébraïque.
Lorsque mes ennemis me calomnient
When Et que je redoute la chute,
Le Dieu d'Abraham me donne de la force ;
La Crainte d'Isaac vient à mon aide !
Je me suis immergé dans les livres des prophètes :
Les mots qu'Isaïe a écrits
Ont été lus avant moi : « La restauration est proche » !
Lorsque je scrutais plus attentivement dans la Torah de Dieu
J'y trouvais ce que je cherchais :
Dieu restaurera les prisonniers,
Même ceux qui furent dispersés aux confins de la terre !
Cela m'a réconforté.
Je dois en parler pour trouver un soulagement !!
Ces passages ne sont qu'un infime échantillon des oeuvres qui se développèrent dans la serre de l'exil, inspirées par la nostalgie et la détresse. L'aspiration à la Terre promise conserva son intensité et son ardeur au cours des siècles. Que ce soit en Babylonie ou en Rhénanie, le coeur des juifs était rempli d'espoir dans l'attente de la délivrance et du retour dans le Pays.